Aberri Eguna 2016 : trois défis majeurs

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A l’occasion de l’Aberri Eguna ou journée de la patrie basque le Comité national du Syndicat ELA, suite à son analyse de la situation politique réaffirme l’engagement de la confédération en faveur de la souveraineté de notre peuple. ELA estime que le processus pour faire avancer notre reconnaissance nationale est face à trois défis majeurs : susciter une adhésion plus large dans la société, accroître la mobilisation et surmonter notre incapacité chronique à trouver des accords politiques.

La déclaration au complet en version française et basque peut être lue ci-dessous  :

(…) Notre analyse de la situation générale ne peut commencer que par la crise humanitaire dans laquelle se trouve l’Europe. Devant le drame que vivent des centaines de milliers de personnes fuyant la guerre et cherchant asile, les dirigeants européens ont décidé d’agir en dépit du droit international et des principes humanitaires les plus élémentaires, en leur refusant abri et sécurité. C’est pourquoi ELA réaffirme les raisons pour lesquelles nous avons rejeté en 2005 le Traité Constitutionnel soumis à référendum : nous rejetons cette Europe des marchands niant les droits des individus et des peuples. Par conséquent, nous demandons instamment un nouveau plan pour l’Europe fondé sur des valeurs d’intégration et de justice sociale et garant des droits humains, en particulier pour les masses de réfugiés qui demandent l’asile aujourd’hui. (…)

[ objet ]

Le Comité national d’ELA profite de la célébration de l’Aberri Eguna pour analyser la situation politique et réaffirmer l’engagement de la confédération en faveur de la souveraineté de notre peuple.

[ Europe ]

Notre analyse de la situation générale ne peut commencer que par la crise humanitaire dans laquelle se trouve l’Europe. Devant le drame que vivent des centaines de milliers de personnes fuyant la guerre et cherchant asile, les dirigeants européens ont décidé d’agir en dépit du droit international et des principes humanitaires les plus élémentaires, en leur refusant abri et sécurité. C’est pourquoi ELA réaffirme les raisons pour lesquelles nous avons rejeté en 2005 le Traité Constitutionnel soumis à référendum : nous rejetons cette Europe des marchands niant les droits des individus et des peuples. Par conséquent, nous demandons instamment un nouveau plan pour l’Europe fondé sur des valeurs d’intégration et de justice sociale et garant des droits humains, en particulier pour les masses de réfugiés qui demandent l’asile aujourd’hui.

[ agenda de l'État ]

Au niveau de l’État, la reconnaissance des nations et de leur droit à l’autodétermination occupe actuellement une place plus importante dans le débat politique que dans le passé récent. Le processus catalan et le fait qu’une force politique présente dans tout l’état espagnol et défendant le droit de décider se soit présentée aux élections générales contribuent sans aucun doute à ce fait. Cependant, ELA considère que rien de tout cela n’a réussi à changer l’ordre du jour de l’État : un agenda involutif au niveau social et au niveau des autonomies, répressif au niveau des droits humains et des garanties démocratiques et obstinément contraire à la solution des problèmes qui persistent, conséquences des violences politiques subies pendant des décennies.

En particulier, le refus du gouvernement espagnol de gérer le désarmement et la situation des prisonniers et des prisonnières -cinq ans après la fin de la lutte armée- est d’une grande irresponsabilité. Nous pensons que l’exécutif espagnol cherche à entraver le processus souverainiste en empêchant de travailler sur d’autres agendas. L’État utilise les prisonniers et prisonnières comme otages pour atteindre ses objectifs politiques, ce qui va à l’encontre des droits humains et des principes démocratiques fondamentaux. Encore une fois, ELA exige la fin de la dispersion, la libération des prisonniers et prisonnières malades et la fin de l’exécution pleine et entière des peines, dans le cadre d’un processus global de normalisation de la politique pénitentiaire.

[ inaction des institutions ]

En ce qui concerne l’autonomie, le gouvernement de l’État a continué à profiter de la crise économique et de sa majorité absolue au Parlement pour diminuer notre autonomie déjà limitée. Il a une attitude autoritaire sur des questions clés pour le développement économique et social comme les relations professionnelles, la formation, l’éducation ou les contraintes budgétaires, dans de nombreux cas avec l’accord des institutions basques, et parfois avec leur collaboration enthousiaste, en particulier quand il s’agit de satisfaire les revendications du monde économique et des entreprises.

ELA constate que nos institutions et l’État sont d’accord sur la politique économique antisociale. Cela seul peut expliquer que, malgré la violence des attaques contre l’autonomie et la justice sociale, nos principaux représentants politiques -à commencer par le président Urkullu- continuent à faire l’apologie de la relation bilatérale. C’est une position en cohérence avec le soutien que le Gouvernement basque apporte à Confebask dans sa stratégie en faveur de la centralisation de la négociation collective, comme moyen de dévaluer les salaires, ou avec l’application et le développement de la législation de l’État qui s’attaque aux droits, aux services de base et aux conditions de travail.

Dans le cas de la Navarre, après les élections de mai, ELA a accueilli avec satisfaction la fin de l’ère désastreuse des gouvernements UPN-PSN. Mais nous avons rappelé à plusieurs reprises ce qui est aujourd’hui une évidence : le changement de gouvernement n’apporte pas nécessairement la transformation du régime ou le changement social. Par exemple, l’Accord de programmation signé par les forces soutenant le gouvernement est loin du changement que nous, syndicats et organisations sociales de Navarre, avons revendiqué pendant des années au cours de nombreuses mobilisations. Et pour ce qui est de la fin des privilèges et des réseaux clientélistes, il est injustifiable que le gouvernement actuel continue, par le biais d’accords, à financer aussi généreusement les syndicats de l’État et les patrons.

ELA reconnait que des mesures ont été prises en faveur de la reconnaissance de la diversité politique et culturelle. Mais la normalisation de la langue basque en Navarre est encore une question en suspens au sujet de laquelle l’accord de programmation -en référence à la «  loi de la langue basque  »- ne comporte pas d’engagement en faveur d’un changement. Le gouvernement aurait dû montrer une plus grande détermination et avoir une position cohérente en ce qui concerne l’OPE (Offre Publique d’Emploi) dans l’éducation. À cause de positions démagogiques, le gouvernement a cédé devant les intérêts idéologiques et corporatistes des partis, des forces économiques, des syndicats et des médias proches du régime. L’exécutif de la présidente Barkos doit revoir cette décision, centrer le débat sur les principes démocratiques (égalité des chances, liste unique, discrimination positive et, au minimum, ajuster l’offre d’enseignement en langue basque à la demande dans les écoles maternelles…) et lutter contre l’inégalité et les privilèges. De plus, une stratégie efficace et participative est nécessaire, afin de neutraliser les effets négatifs de la politique linguistique UPN-PSN, grâce à la pédagogie, la promotion et la garantie des droits.

ELA apprécie le fait que le Gouvernement de Navarre respecte le dialogue avec notre syndicat. Cette attitude est très différente de celle du gouvernement Urkullu, lequel est très semblable à ce sujet aux gouvernements précédents de UPN. Pour le reste, nous déplorons la similitude avec la Communauté Autonome du Pays Basque au niveau de l’orientation néolibérale des politiques fiscales et budgétaires, des réductions de dépenses et du refus de la négociation collective dans le secteur public. Il nous semble également grave que la présidente Uxue Barkos déclare qu’elle renonce à la «  confrontation  » avec Madrid. L’État a actuellement déposé des recours contre quatorze lois provinciales, il convient donc de se poser la question : que reste-t-il d’un projet politique sans confrontation démocratique ?

Dans la Communauté Autonome du Pays Basque, ELA doit dénoncer le fait que le parti qui soutient le gouvernement de Gasteiz et le président lui-même, avec l’aide des principaux médias -y compris EITB-, ont décidé de dissimuler toute trace de conflit politique. Il n’y que lors des rendez-vous électoraux que l’on parle de délais pour changer le cadre juridique, et les mandats se terminent sans aucune concrétisation. C’est ce qui s’est produit durant ce mandat. De même, les références au changement politique -comme le nouveau statut approuvé par le Parlement basque il y a plus de 10 ans- sont abandonnées, même comme simple référence, alors que l’on constitue maintes nouvelles commissions parlementaires pour produire maints rapports. Le discours et l’action en faveur de la souveraineté et de la défense de l’autonomie, loin d’avancer, ont considérablement régressé. ELA veut également souligner que ces débats au Parlement de Gasteiz excluent, entre autres, le mouvement syndical. Ceci indique clairement le modèle d’autonomie gouvernementale que veulent certains, bien éloigné des conditions de vie et de travail de la majorité de la société ; un modèle qui refuse que le mouvement syndical exerce le rôle d’interlocuteur légitime pour défendre ses intérêts et ses attentes.

À notre avis, nier le conflit et ne pas permettre la participation des organisations qui critiquent cette politique fait partie d’une stratégie pour s’accomoder de l’état actuel des choses. Il n’est donc pas surprenant que les forces politiques, les organisations professionnelles et les groupes de médias les plus réfractaires au changement politique bénéficient d’une période d’inertie particulière, et ceci alors que le parlement de Gasteiz a atteint la majorité nationaliste la plus large de l’histoire.

En ce qui concerne Iparralde, ELA suit avec grand intérêt et espoir le processus de réorganisation institutionnelle, administrative et territoriale et les formules envisagées pour une reconnaissance plus juste de la réalité sociale, économique, politique et culturelle du Pays Basque. De plus, le processus nous offre deux enseignements majeurs.

Le processus permet, en premier lieu, de vérifier l’engagement politique des acteurs. Dans un premier temps, adhérer à la revendication institutionnelle a été facile, et même plutôt rentable électoralement. Mais quand vient le moment de passer des paroles aux actes, il apparaît beaucoup plus clairement qui est vraiment en faveur de la Collectivité Territoriale et qui ne l’est pas.

La deuxième leçon du processus a trait à la participation de la société civile, à travers la mobilisation de Batera et le travail du Conseil de Développement du Pays Basque. Mouvements sociaux et culturels, syndicats, organisations socio-professionnelles, organisations paysannes et de protection de l’environnement ont grandement contribué à enrichir le contenu du débat et à définir les compétences politiques qui seront nécessaires dans des domaines aussi variés que les transports, la politique économique, le logement, la langue basque, la culture, l’environnement, la gestion des déchets, l’organisation territoriale et l’urbanisme. La participation active des maires et des conseillers -grâce au travail et aux réunions du Conseil des Élus- et le processus de décision engagé ont fait que ce complexe débat sur la réforme a été plus approfondi et mieux en phase avec les besoins quotidiens de la population et du territoire.

Pour toutes ces raisons, ELA exige que l’État prenne enfin en compte les propositions faites par les organisations rassemblée au sein de Batera et par le Conseil des Élus.

 [ les défis de la souveraineté ]

Dans ce contexte général, ELA estime que le processus pour faire avancer notre reconnaissance nationale est face à trois défis majeurs : susciter une adhésion plus large dans la société, accroître la mobilisation et surmonter notre incapacité chronique à trouver des accords politiques.

En ce qui concerne le premier objectif, ELA considère que le souverainisme n’atteindra pas des majorités plus larges tant que les politiques publiques ne seront pas mises au service des classes populaires. Notre peuple a besoin de savoir que plus d’autonomie apportera plus de justice sociale ; sinon il adhérera difficilement à l’objectif de la pleine souveraineté. C’est pourquoi l’orientation de nos gouvernements et de nos députations, néolibérale et favorable aux entreprises, est particulièrement frustrante. Ces institutions disposent de compétences et de pouvoirs importants et les utilisent au service d’une minorité privilégiée. La politique de services publics, le logement, la politique fiscale ou le refus plus récent exprimé par les partis PNV, PP, PSE et UPyD de prendre en compte l’initiative législative présentée par ELA vont non seulement à l’encontre d’une demande syndicale juste et largement partagée, mais marquent également une voie opposée à celle d’un processus souverainiste à vocation sociale.

En ce qui concerne le deuxième objectif -celui de mobiliser la société- ELA tient à exprimer sa préoccupation au sujet de la dérive autoritaire et anti-démocratique du nationalisme institutionnel, aujourd’hui majoritaire dans la Communauté Autonome du Pays Basque. Les déclarations récentes et répétées du lehendakari Urkullu, exprimant sa «  préocupation  » provoquée par le fait que les mouvements sociaux influencent le processus catalan auraient dû, à notre avis, susciter une plus forte réaction dans notre pays. Il ne s’agit pas seulement du fait que, dans la situation nationale et internationale actuelle, ce soient les puissances économiques qui dictent les règles de la politique. Considérer que la société civile ne peut pas discuter, délibérer et aspirer à influencer et conditionner les décisions prises au niveau politique démontre une pensée aux fondements démocratiques douteux. Le lehendakari devrait se rappeler que la démocratie n’est pas une méthode de choix des élites dirigeantes, mais un système dans lequel les institutions et leurs dirigeants devraient respecter la capacité des citoyens à agir collectivement en partant de principes éthiques et d’aspirations sociales et politiques. Nous craignons, au contraire, que le gouvernement basque actuel ne préfère établir des relations clientélistes avec la société civile, alors qu’il s’est montré à plusieurs reprises irrité par les organisations qui ne plient pas devant le pouvoir. À l’opposé de cette pensée, ELA est d’avis que l’activation et l’articulation des organisations sociales est plus que jamais nécessaire afin de conditionner et d’orienter les politiques publiques et de stimuler la stratégie souverainiste.

 En ce qui concerne le troisième objectif -l’accord- nous regrettons qu’il soit malheureusement évident que nous n’avons pas profité de l’occasion offerte par la fin de la lutte armée pour nous entendre sur des minimums autour du droit de décider. Il est clair que les divisions dans le monde souverainiste sont le meilleur atout de la stratégie centralisatrice de l’État. Nous n’avons pas su profiter de l’occasion, en partie parce que la confrontation principale de ces dernières années a été dominée par la lutte pour l’hégémonie et par la discipline de parti, au cours d’une compétition dans laquelle le modèle de société a été mis de côté. Il ne s’agit pas d’un problème de rythme, mais de direction. Il n’y a pas d’objectifs partagés ni d’alliances concrètes. Nous n’avons toujours pas de vision partagée sur ce que le développement statutaire passé a apporté.

[ l'engagement d'ELA ]

ELA veut actualiser et renouveler son engagement par rapport aux trois défis cités plus haut : susciter une adhésion plus large dans la société, accroître la mobilisation et surmonter notre incapacité à trouver des accords.

Nous sommes convaincus que continuer à travailler pour élargir l’implantation du syndicalisme nationaliste basque, plus particulièrement dans les secteurs où le souverainisme est minoritaire, est notre principale contribution au processus national. La pratique syndicale honnête et combative est notre plus importante contribution au développement du souverainisme. Ce travail sera encore plus efficace si nous sommes capables d’activer une majorité syndicale déterminée, sans entraves, afin de travailler pour un modèle de société plus juste et solidaire. Le syndicalisme nationaliste basque n’a pas réussi à trouver son espace pour que les références alternatives qu’il doit défendre ne soient pas diluées dans les priorités institutionnelles fixées par les partis. Nous sommes persuadés que le souverainisme sera social ou ne sera pas.

ELA est convaincu que la majorité syndicale basque devrait jouer un rôle décisif dans ce processus souverainiste social. Les problèmes qui l’empêchent sont objectifs, à la fois pour la négociation collective -dans laquelle il existe deux modèles d’intervention syndicale qui s’opposent au lieu de s’additionner- et pour le rôle du syndicalisme dans l’activation sociale et politique. En ce qui concerne la négociation collective, ELA a toujours soutenu que, chaque fois que c’est possible et sans le conditionner à d’autres questions, il faut travailler en collaboration avec toutes les organisations de la majorité syndicale afin d’encourager l’organisation et la capacité de lutte des travailleurs, pour améliorer les conditions de travail et le niveau de vie. En ce qui concerne l’activation sociale, la présence des partis dans les institutions ne devrait pas signifier que le syndicalisme passe à l’arrière-plan, en diminuant son rôle critique et constructif. Surtout dans la situation actuelle, où le cadre institutionnel construit dans une Europe anti-démocratique a été conçu pour que les changements de partis au gouvernement n’aient aucune conséquence. Les partis, avec leur priorité institutionnelle, acceptent les limites qui empêchent la politique sociale. Nous pensons que le syndicalisme doit jouer un rôle de contre-pouvoir et développer des alternatives, quelle que soit l’hypothèse de gouvernement.

En d’autres occasions, la majorité syndicale basque a démontré les énormes potentialités qu’offre l’alliance en termes de mobilisation et de transformation, dans le monde du travail comme dans le domaine social et politique. ELA a la volonté que cela continue à être le cas, à l’avenir. Résoudre les problèmes qui nous empêchent de travailler ensemble et avec efficacité pour défendre un projet alternatif, émancipateur, de classe et en faveur de la souveraineté, ne dépend pas de l’État mais de nous-même, et il s’agit d’une responsabilité énorme : créer un mouvement syndical et social autonome par rapport aux gouvernements et aux puissances économiques.

ELA continuera à travailler pour que la classe ouvrière basque soit un acteur clé dans le processus national en défendant son propre cadre de relations de travail et de protection sociale, un cadre dans lequel les aspirations des classes populaires seront liées à la lutte pour la pleine souveraineté, et pour que le syndicalisme nationaliste basque soit un partenaire efficace et reconnu dans ce débat.

Gora Euskal Herriko langileria!

Gora Euskal Herria askatuta!

Gora Euskal Herria sozialista!

 

Mars 2016