Le printemps sahraoui par David Lannes

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Mohamed Bouazizi ou le campement d’Agdim Izik? Si l’immolation par le feu, le 17 décembre 2010, du jeune marchand de légumes Mohamed Bouazizi est communément considérée comme le coup d’envoi des Printemps arabes, nombreux sont également les analystes qui tiennent à rappeler l’importance des protestations d’Agdim Izik qui s’étaient déroulées quelques se-maines auparavant au Sahara Occidental (voir Enbata du 16 décembre 2010). Près de 15.000 personnes avaient monté en octobre 2010 un campement géant à une dizaine de kilomètres de Laâyoune, la capitale du Sahara Occidental. Les revendications de ce mouvement de protestation étaient initialement de nature purement sociale mais, confrontées à l’intransigeance des autorités marocaines, elles s’étaient rapidement rapprochées des thèses indépendantistes. Le 8 novembre, le Maroc démantelait le camp dans une opération d’une rare violence qui fit 11 morts parmi les Sahraouis. Cela faisait des années que le Sahara Occidental n’avait plus connu de protestations de cette ampleur; ont-elles pour autant marqué le début d’un Printemps sahraoui?

Pas de référendum 21 ans plus tard
Le Maroc s’est emparé du Sahara Occidental en 1975 lors du départ de l’Espagne, ancienne puissance coloniale. Après 16 ans de guerre, les indépendantistes du Front Polisario (soutenus par l’Algérie) signaient en 1991 un accord de cessez-le-feu avec le Maroc, qui prévoyait l’organisation d’un référendum d’autodétermination dans les 6 mois et l’établissement à cet effet de la MINURSO (Mission des Nations Unies pour un Référendum au Sahara Occidental). Fort du soutien de la France, le Maroc a réussi à faire obstruction à ce référendum, et 21 ans plus tard, le statu quo perdure: le Maroc occupe toujours le Sahara Occidental (même si sa souveraineté n’est reconnue par aucun pays), et la MINURSO est toujours sur place. De toute évidence, ce statu quo profite au Maroc puisque l’afflux de colons vient, entre autres, compliquer la tenue d’un référendum. La définition du corps électoral est de fait devenu à lui seul un épineux objet de négociations.
Le mouvement né du campement d’Agdim Izik n’a pas encore débouché sur des avancées concrètes. Pour autant, on ne peut pas dire que rien n’ait changé. Les obstructions systématiques du Maroc ne lui ont jamais valu la moindre sanction depuis 1991. A titre d’exemple, l’ONU n’avait pas émis la moindre protestation à l’interdiction faite aux journalistes de se rendre sur le site du campement lors de son démantèlement. Grâce à l’activisme de la France au Conseil de sécurité, le Royaume alaouite a même réussi à obtenir que les Droits de l’homme ne fassent pas partie du mandat de la MINURSO, alors que toutes les missions de l’ONU sont normalement dotées de cette prérogative. Plusieurs événements récents laissent cependant penser que la situation du Maroc ne restera pas longtemps si confortable.
C’est l’ONU qui a haussé le ton en premier. En avril, le Secrétaire général Ban Ki-moon déclarait que la MINURSO «était incapable d’exercer complètement son rôle de maintien de la paix, d’observation et d’information» en raison des nombreuses obstructions marocaines —allant jusqu’à l’espionnage. L’émissaire spécial du Secrétaire général, Christopher Ross, a également revendiqué que le contrôle des Droits de l’homme soit rajouté au mandat de la MINURSO. La réponse du Maroc ne s’est pas faite attendre qui annonçait le 17 mai retirer «sa confiance» à Christopher Ross. Aussitôt, la France lui emboîtait servilement le pas en estimant qu’il n’était pas réaliste que Ross soit maintenu en fonction…

Reprendre les armes
en toute légalité internationale
Mais Christopher Ross a été maintenu, et plusieurs organismes se sont engouffrés dans la brèche ouverte par l’ONU. Ainsi, début septembre, la Fondation Robert Kennedy rendait public un rapport dénonçant «l’omniprésence des forces de sécurité, les violations du droit à la vie, à la liberté, à l’intégrité physique, à la liberté d’expression, de réunion et d’association» des Sahraouis. Le Maroc avait à peine le temps de dénoncer «la nature biaisée de cette association» que c’est le rapporteur spécial de l’ONU sur la torture et les traitements inhumains et dégradants qui en remettait une couche: «à ce qu’il paraît il existe en haut lieu un compromis pour éradiquer la torture [mais ce] compromis n’arrive pas à tous les niveaux de l’autorité, […] l’usage de la torture est systématique au Maroc pour les cas impliquant des manifestants anti-gouvernementaux et ceux qui sont accusés de terrorisme».
Alors que la position du Maroc devient de plus en plus inconfortable à l’ONU, le Front Polisario s’active sur un autre front. Il rappelle que «quand les Sahraouis ont signé le cessez-le-feu, il s’agissait d’un cessez-le-feu provisoire pour célébrer un référendum d’auto-détermination, et ce dernier ne s’est pas tenu». Il estime par conséquent pouvoir reprendre les armes en toute légalité internationale. Dans une interview à Gara qui a eu pas mal d’écho, Mohamed Abdelaziz, le Président de la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD) est allé jusqu’à déclarer qu’un «éventuel retour à la guerre est plus plausible que jamais». Gageons que les puissances occidentales, qui sont déjà bien préoccupées par la stabilité de la région, auront reçu le message…
Le «Printemps sahraoui» initié à Agdim Izik aura donc au moins ébranlé un statu quo dont tout le monde à part les Sahraouis semblait s’accommoder. Vivement l’été!