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Amaiur, tel est le nom de la nouvelle coalition qui prend la suite de Bildu, avec l’adhésion d’Aralar. Sous la bannière des chevaliers qui défendirent héroïquement en 1521 le dernier bastion de la souveraineté basque au château d’Amaiur, quatre composantes constituent cette nouvelle étiquette politique: Eusko Alkartasuna, Alternatiba, l’ex-Batasuna (qui n’a toujours pas obtenu sa légalisation) et enfin Aralar. Cette dernière formation qui avait quitté Batasuna il y a une dizaine d’années, n’avait eu qu’un tort, celui d’avoir raison trop tôt. Il est donc logique qu’avec l’arrêt définitif des actions armées d’ETA et pour ce type d’élection, elle rejoigne l’ensemble des forces souverainistes.
Cette alliance a un coût en Navarre. Hier, la coalition abertzale Nafarroa bai rassemblait Aralar, EA, des indépendants et le PNV, en l’absence de Batasuna interdit. Cette alliance aujourd’hui éclate et les abertzale sont divisés. Aralar fait cause commune avec EA et l’ex-Batasuna dans le cadre d’Amaiur. Le PNV, les indépendants organisés sous le nom de Zabaltzen et le groupe Atarrabia constituent une nouvelle coalition, Geroa bai. Elle est emmenée par l’ancienne députée aux Cortés sous l’étiquette Nafarroa bai, Uxue Barkos. Le PNV soutient à fond Geroa bai et les autres composantes entendent porter le message abertzale dans une province où le rapport de forces est bien différent de celui de la Communauté autonome. Ils refusent de s’aligner sur le rythme et la logique imposés par la place-forte du Gipuzkoa qui hier firent tant de mal à une progression de l’abertzalisme dans la province, face aux forces espagnolistes majoritaires. Toutefois, Geroa bai semble avoir peu de chance d’obtenir un élu, en revanche, Amaiur envisage sérieusement l’élection d’un député dans la province.

ETA se fait entendre
Amaiur fait campagne autour d’un projet souverainiste et de gauche dans un paysage politique nouveau. Son ambition est de ravir au PNV la première place dans la Communauté autonome. Il imagine déjà obtenir une progression significative, comme ce fut le cas du Sinn Féin après le dépôt des armes par l’IRA ou à l’époque de la trêve de Lizarra-Garazi qui fit naître tant d’espoirs. Lors des élections autonomique et forale, la coalition Bildu (sans Aralar) parvint dans la Communauté autonome à faire quasiment jeu égal avec le PNV. Amaiur pense aujourd’hui bénéficier de plusieurs facteurs: l’élargissement de sa coalition et le phénomène de l’union de plusieurs forces qui donne toujours un élan supplémentaire; en outre le fait que Bildu ait montré sa capacité à gérer le pouvoir local avec réalisme, en particulier en soutenant à la mi-septembre, la fusion des caisses d’épargne provinciales (Kutxa, BBK et Caja Vital) sous la forme de la nouvelle Kutxa Bank. Enfin il espère rallier un électorat souverainiste longtemps sur la réserve, en raison de l’effet contre-productif de la lutte armée. La courageuse initiative de la gauche abertzale pour sortir de son cul de sac, devrait porter ses fruits et comme souvent, gêner ses adversaires. Une formation en perdition telle qu’EA réussit en intégrant Bildu puis Amaiur, à trouver sa planche de salut: opération aussi périlleuse que remarquable qui était loin d’être gagnée d’avance et fut menée au prix de fortes tensions internes.
ETA n’entend pas être totalement absent de ce scrutin. Il veut marquer des points et tirer les fruits politiques de la carte majeure qu’il vient de jouer. Sa longue interview du 11 novembre le démontre, trois semaines après son communiqué historique et dix jours avant le scrutin. Tout en se défendant d’exercer la moindre menace, ETA demande au gouvernement espagnol l’instauration d’un calendrier de négociation, évoque l’étape de son propre désarmement et celui de la «démilitarisation» du Pays Basque. Il dit même une phrase sur les victimes de ses attentats auxquels il n’est pas «insensible». Bref, ETA fait de la politique autrement et n’a pas dit son dernier mot. Il s’en tient toujours au distingo entre la négociation avec lui-même et le gouvernement sur les sujets militaires et la négociation sur les questions institutionnelles, du ressort des partis politiques.

PNV sur la défensive
Le PNV est inquiet. Il subit une évolution qui lui échappe et peine à reprendre la main. Récupérer son hégémonie des années 80 devient un rêve de plus en plus évanescent. Comme toujours, il met en avant un projet souverainiste (grosso modo, le plan Ibarretxe qu’il abandonna hier en rase campagne) et sa capacité de gestion dont il fit preuve par le passé. Suite à la négociation de la fin 2010 avec José Luis Rodriguez Zapatero soucieux de gagner un sursis d’un an, le PNV obtient peu à peu ce qui fut signé il y a trente ans avec le statut de Gernika. Le 30 octobre, la Erzaintza a enfin accès aux données sensibles de l’espace Schengen, au même titre que la Guardia civil et la Policia nacional. Elle s’éloigne ainsi peu à peu de son statut de sous-police régionale. Le 8 novembre, un miracle a eu lieu aux Cortés. Le nom en euskara des trois provinces d’Hegoalde a été approuvé, après 25 ans de blocage institutionnel. Encore une défaite historique de l’Empire… arrachée aux forceps.
Le PNV évoque au fil de ses déclarations publiques le nécessaire accroissement du pouvoir financier du Pays Basque (crédit, banque, assurances) et le transfert de la gestion des prestations de sécurité sociale, une vieille revendication qui figure à l’article 18 du statut d’autonomie, mais que les Espagnols refusent d’accorder aux Basques au nom de la sacro-sainte «caisse unique» commune à tous les habitants de la Péninsule (1). Comme Amaiur, il espère tirer profit de la baisse drastique des subventions que le gouvernement socialiste de Gasteiz apporte aux instances liées à la langue basque: au total, moins 7 % dans le projet de budget 2012. Euskaltzaindia perd 27 %, les bertsulari moins 20 %, les traducteurs et interprètes, moins 62 %, etc.

Francisco Lopez en Espagne
Et les partis espagnolistes dans tout ça? Pour eux, toute la question est de savoir si la défaite des socialistes aura l’ampleur annoncée, si le PP de Rajoy obtiendra seul la majorité absolue en surfant sur le mécontentement et le chômage liés à la crise financière mondiale. Ou bien aura-t-il besoin pour gouverner de quelques partis «périphériques», de ces abominables Catalans et autres Basques? Une partie des élections se joue en Catalogne qui représente aux Cortés 47 députés sur 350. En Pays Basque, le PP exploite toujours le même fond de commerce en s’érigeant comme le champion de la défense des victimes du «terrorisme» et le seul rempart efficace contre toute négociation avec les Basques. Pas question de brader quoi que ce soit «avec les vaincus», toujours la défense de l’Empire, en somme…
Grand drame, le gouvernement de Francisco Lopez diminuera de 25 % la dotation pour 2012 accordée aux associations de «victimes du terrorisme» et le «Jour de la mémoire» (10 novembre), en hommage aux victimes, n’a pas fait l’unanimité entre les partis. Chacun défend les siens, dans l’un ou l’autre camp. Le PSOE martèle au fil de ses interventions, son argument massue: il veut passer pour celui qui a obtenu la paix en Pays Basque, sans concession aucune à l’adversaire et promet pour demain «d’assurer la paix». Le Lehendakari Francisco Lopez fait campagne pour le PSOE dans de nombreuses villes espagnoles, Malaga, Valladolid, Merida, etc. De quoi alimenter d’insistantes rumeurs sur la suite de sa carrière politique dans les hautes sphères de son parti, à Madrid bien sûr.

A une poignée de voix près
Les sondages demeurent assez contradictoires. Selon les instituts d’enquête, le nombre des élus du PNV ou de ceux d’Amaiur varie du simple au double. Avec la loi électorale espagnole, l’obtention d’un député dans chacune des trois provinces se joue sur un déplacement d’à peine 1.500 voix et les quatre formations sont donc au coude à coude. Le PNV risque de ne pas obtenir assez de députés pour constituer un groupe parlementaire, ce qui limiterait fortement la capacité d’intervention aux Cortés. Comme partout ailleurs, le PSOE chute lourdement. Il ferait au profit du PP un des plus faibles scores de son histoire. En Pays Basque, un rééquilibrage de chaque camp est sans doute à attendre, en faveur du PP chez les espagnolistes (appelés aussi «constitutionalistes» en Espagne ou «unionistes» par les indépendantistes), au profit d’Amaiur pour les partis basques. La question centrale demeure pour nous, celle du poids global des abertzale face à l’autre camp, d’un possible effet positif du bi-partisme basque après des années de division ou d’interdiction, de l’impact de la trêve «définitive» d’ETA: un sursaut aura-t-il lieu cette fois-ci, alors qu’il brilla par son absence lors des accords de Lizarra-Garazi? Sur la longue durée, d’une génération à l’autre, les abertzale toutes tendances confondues, peuvent-ils enrayer la baisse progressive qui les affecte?
Mais ces élections législatives et sénatoriales ne sont que la répétition générale du prochain scrutin, celui des élections autonomiques qui détermineront la couleur du pouvoir à Gasteiz. Tous ont déjà les yeux rivés sur cette ligne bleue.

(1) Cela démontre à l’envi combien les négociations avec les Espagnols sont difficiles et n’augurent rien de bon. Les accords signés un jour, dès le lendemain, ne sont jamais mis en œuvre par le dominant de façon sérieuse. Le statut de Gernika de 1979 comme les Accords Matignon (1988) entre les Kanaks et la France dont Michel Rocard se fait gloire, ne sont que chiffons de papier et relèvent en tout ou en partie de l’escroquerie. Il est essentiel pour le dominé de pouvoir dans la durée, continuer à faire pression sur son adversaire.