Convulsions de la société basque

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Convulsions

Twist, en euskara, éditions Susa

La littérature vient apporter une nouvelle dimension à l’histoire convulsive contemporaine basque. C’est heureux ! A preuve s’il en fallait, la parution récente de trois ouvrages auxquels le 30e anniversaire de la mort de Joxi Zabala et Josean Lasa a donné un relief particulier. Enlevés à Bayonne par un commando du GAL, torturés, exécutés. Recouverts de chaux vive, enterrés dans la région d’Alicante, leurs restes ne furent identifiés qu’une douzaine d’années plus tard. Les deux réfugiés avaient 20 ans, ils en auraient 50. Deux fois lauréat du prix Euskadi de littérature, Harkaitz Cano (de Lasarte) en a fait un livre-évènement, Twist, thriller dont la version en espagnol est parue courant 2013, deux ans après sa première édition en euskera. Le roman prend racines dans ce “fait divers” atroce, à la portée politico-symbolique dépassant évidement celle d’un double homicide banal. Ses héros maudits s’appellent Soto et Zeberio. Ils connaîtront un sort semblable à celui de Joxe Zabala et Joxean Lasa, mais leur histoire se tisse dans une intrigue imaginaire où se mêlent amitié, trahison, passions, violences. Ce roman était une nécessité pour Harkaitz Cano qui reconnait avoir abordé son récit avec appréhension, ne sachant trop si ses lecteurs feraient une lecture « littéraire » de cette radiographie d’une société basque en proie à d’insurmontables émotions. Le voilà largement payé de retour par d’excellentes critiques. Pour lui, la littérature qui a le mérite de fixer images et symboles, tout en donnant une dimension humaine au meilleur comme au pire, doit précéder « la vérité notariale« . Ce mouvement de réappropriation estime-t-il, en est à ses débuts.

Approche historique par la fiction
C’est aussi ce que sous-entend le romancier palois Gilles Vincent, allé présenter son petit dernier, Beso de la muerte en septembre, à la médiathèque de Saint-Palais. L’ex-magistrat parisien François Sureau, auteur de Le chemin des morts, s’est quant à lui rendu à la librairie du 5e art de Saint-Jean-de-Luz pour y rencontrer son public. Deux autres fictions, aux antipodes l’une de l’autre, avec pour point commun les années GAL. “Je suis romancier pas historien !” s’exclame Gilles Vincent. “L’approche par la fiction est effectivement intéressante” assure-t-il. “Mais il m’a fallu me plonger longuement dans l’histoire de Franco et Felipe Gonzalez, la dictature et les dérapages de cette démocratie espagnole naissante qui crée des milices chargées d’exécuter des militants de l’ETA. Quand on écrit un roman, on parle à l’affect, le sujet historique devient forcément plus accessible qu’un gros bouquin d’histoire. En réalité on se fait historien de manière détournée. Dans mon roman, je remonte ainsi jusqu’à la mort de Federico Lorca en 1936. Cette question me passionne depuis toujours. Mes recherches m’ont permis, du moins je l’espère, de faire un récit crédible bien qu’imaginaire, des dernières minutes de la vie du poète.” L’intrigue, complexe, exubérante, traverse les décennies, de la guerre d’Espagne au GAL, pour s’arrêter un instant dans l’enceinte de l’ancien couvent franciscain où Gilles Vincent reconstitue une vraie-fausse rencontre secrète Chirac-Gonzalez accompagnés de leur ministre de l’intérieur.

Minimalisme assumé
François Sureau lui, a fait le choix du minimalisme. Ecriture au scalpel, 55 pages. Saisissant. Le narrateur est ce jeune magistrat amené à statuer sur le sort de dizaines d’étrangers, dont quelques Basques désireux de récupérer le statut de réfugié que le gouvernement français leur a retiré. Parmi eux, un certain Javier Ibarrategui. Il s’exprime dans un français parfait appris durant dix ans d’exil. Requête rejetée par le magistrat que sa future victime observe “longuement, sans colère…” Ibarrategui, bien que se sachant menacé, retourne vivre chez lui à Pampelune, il est exécuté peu après par des tueurs à moto. trente ans plus tard, le narrateur n’a pas le beau rôle. Il a la mauvaise conscience de celui qui, distraitement, par lâcheté, a envoyé à la mort un homme dont le souvenir l’obsède. Voilà qui nous ramène aussi à une actualité plus universelle.

Twist, en euskera éditions Susa, Seix Baral en espagnol. Beso de la muerte, Jigal. Le chemin des morts, Gallimard.