Drames de vies

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Jean-Marc Abadie
Jean-Marc Abadie
Les parents de Jean-Marc Abadie, en provenance de la Bigorre, débarquent, avec leurs quatre premiers enfants, au Pays basque au tout début des années soixante. Ayant grandi à Bayonne, c'est par le chant basque qu'il décide de devenir basque et commence à apprendre la langue des autochtones. Militant culturel et politique, il pense que l'écriture est une vraie arme littéraire. Co-fondateur de l'hebdomadaire Ekaitza au milieu des années 80, puis du trimestriel bayonnais Kutzu de 1992 à 2006, il rédige une chronique mensuelle sur Enbata depuis janvier 2012.
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Une fin de journée de début décembre, alors que je me faisais humble émissaire d’une collecte de vêtements déposés au centre d’aide aux migrants Pausa de Bayonne, ma route croise celle de Marc-Pierre Viarouge-Murga, résident en Pays Basque depuis une vingtaine d’années. Il habite à Kanbo et travaille dans l’agroalimentaire. On se connaît peu. A chaque rencontre, nous avons toujours échangé sans ambages de nos vies, de nos convictions. Et cela tout à fait naturellement. Je sais que nous avons des points communs. Il a deux fils dont un plutôt extraordinaire. D’où notre lien au sein d’Integrazio Batzordea(1). Et il a oeuvré dans les instances d’un petit parti politique abertzale EA (Euskal Alkartasuna) en Pays basque Nord(2). Nous nous saluons et je le questionne d’entrée sur son statut au sein de la structure. Bénévole ou salarié ? “Bénévole depuis le début” me répond-il. Et de commencer à me narrer les événements qui l’ont conduit à s’investir sans compter auprès des migrants. Je le stoppe net. “Cela te dirait que l’on se revoit pour que je t’enregistre pour ma prochaine chronique?”.

Résilience

Quelque jours plus tard, nous nous retrouvons attablés à la taverne de l’Atalante, à une encablure du centre. “Au départ, cela fut une triste histoire. Après une période de grande fatigue, ma compagne Marie-Christine s’est retrouvée au chômage, suite à un harcèlement à son travail dans l’immobilier. Elle est partie se reposer en 2017 auprès de sa famille à Minorque. Il y a eu 10 jours de bonheur, de soleil, de plage. Et ce vendredi 13 octobre 2017, j’étais au travail et vers 11 heures, je reçois un appel téléphonique. J’ai quelqu’un au bout du fil que je ne reconnais pas de prime abord. Une voix triste. C’était la maman de Marie-Christine qui m’annonçait que sa fille avait été découverte morte dans sa chambre. Sûrement d’une crise cardiaque. Cette journée a été très difficile à supporter pour moi. Cette nuit là, je n’ai pas dormi. J’ai pris la voiture avec l’espoir de changer d’air et de vouloir aussi changer mes idées. Ce fut impossible”.

Place des Basques

“Après avoir arpenté le bord de l’océan à Biarritz, je me suis mis en tête de faire du lèche vitrine à Bayonne. Je me retrouve place des Basques, direction un urinoir public. Et là, je me suis aperçu qu’à 3 heures du matin, il y avait quatre hommes qui attendaient leur tour, ce qui m’a fait sourire. Et en discutant avec eux, je me suis rendu compte que c’était des Kurdes. Ils venaient de faire leur périple en passant par l’Afrique du Nord, la méditerranée, Gibraltar. J’étais très surpris. J’y suis retourné très rapidement. A cette période j’étais en attente du rapatriement du corps de Marie Christine. Et comme je ne dormais pas, j’allais toutes les nuits à la Place des basques avec des thermos et des gâteaux. Je recherchais des gens que je ne connaissais pas et qui avaient besoin de nous, de moi. En fait, cela me permettait de sortir de mon présent qui n’était pas acceptable.Un présent que je ne comprenais pas, ne supportais pas. J’étais dans un drame. Ils étaient dans le leur.

Diakite

A chaque fois que Marc revenait sur la place, il découvrait de nouvelles personnes en transit. Il y rencontrait aussi des Bayonnais qui avaient compris la situation : une dame qui donnait un coup de main au Point accueil jour et deux habitantes de la place des Basques. Et au fil des semaines, le flot migratoire augmentait. Même durant l’hiver 2017/2018. Quelques soirées, avec une dizaine d’autres aidants —dont Moussa, Banta, Amid, Amaia, il payait des chambres pour une mise à l’abri. Les mois s’écoulent et au début de l’été 2018, “on se fait déborder par un flot impressionnant. Il y avait 60/70 personnes sur la Place. Et là, une bande de jeunes copains, dont des étudiants ont pris les choses en main et se sont organisés. Ils ont créé l’association Diakite. Avec du recul, je me dis que je me suis aidé en aidant les autres. C’était une façon pour moi de faire mon deuil.

11.000 passages depuis novembre 2018

Puis, la pression monte. 100 à 200 personnes débarquent chaque jour à la place des Basques pour y prendre le bus. Courant octobre 2018, un courrier rédigé par des membres de Bihar Baiona et signé par une trentaine de personnes investies dans le champ du social, est envoyé à tous les élus bayonnais. Trois élu.e.s de l’opposition montent au créneau, rencontrent Jean-René Etchegarray, et réussissent à ce que le débat ait lieu au sein du conseil. Le maire, après divers rendezvous, s’en saisi. Il fait déplacer la gare routière et débloque un financement par l’Agglo. Puis il reprend l’idée d’installer un centre dans une annexe du CCAS à St Esprit en bord d’Adour. L’État via le préfet s’oppose à la création d’un centre craignant un “appel d’air”. Atherbea est contactée pour gérer avec des bénévoles ce centre de novembre 2018 à octobre 2019. Aujourd’hui, la communauté d’Agglo gère en direct les professionnels.

De la résilience à la fraternité

Dès le début, une très grande solidarité se développe autour de l’association Diakite : 300 bénévoles s’engagent. C’est un système complexe à gérer, mêlant bénévoles et salarié.e.s. Tout naturellement des dysfonctionnements apparaissent qu’il faut résoudre. Notamment par une charte et un règlement intérieur. Au fil du temps, le nombre d’aidants diminue mais l’engagement est toujours présent. Des deux côtés de la frontière, le Pays Basque démontre que tout en voulant s’émanciper des tutelles des deux Etats qui l’étreignent, il pose des actes d’accueil, de bienveillance envers des populations qui fuient la discrimination, la misère ou la guerre. “C’est dans l’âme du Pays basque . S’il n’y avait pas eu cette mobilisation citoyenne avec des associations comme le Secours Catholique, le Secours Populaire, le temple protestant (et pas la cathédrale qui ne devait pas être chauffée, sûrement), le PAJ, la Cimade, Etorkinekin, Bestearekin, la Banque alimentaire… Nous aurions eu l’équivalent de la Porte de la Chapelle à Paris. C’est-à-dire 1.500 personnes qui auraient campé dans des tentes, sur des palettes et des bouts de cartons.

Aujourd’hui, Marc continue de venir sur Bayonne deux à trois fois par semaine et a intégré le bureau de l’association. Avec beaucoup d’autres, il pose sa pierre à l’édifice d’un territoire, singulier et à la fois pluriel, qui se construit avec toutes ses diversités.

(1) Cette association des parents et amis d’enfants en situation de handicap, fête ses 20 ans d’existence. Aujourd’hui, 120 élèves avec handicap sont accompagnés au sein des ikastola du Pays Basque Nord.

(2) Né en 1986, en Pays Basque Sud, de la scission avec le PNV (Parti Nationaliste Basque). Social démocrate et fédéraliste, son influence décroît au fil des années. Depuis, il intègre les coalitions d’Amaiur de 2011 à 2015 puis EH Bildu au sein de la communauté autonome d’Euskadi et celle de Navarre.

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