ELA, les personnes changent, pas le projet

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Mitxel LAKUNTZA, Secrétaire Général d'ELA

Mitxel LAKUNTZA, Secrétaire Général d’ELA

La confédération ouvrière ELA, syndicat majoritaire en Pays Basque Sud, a validé lors de son Congrès extraordinaire du 5 avril à Donosti, la candidature au poste de Secrétaire Général de Mitxel Lakuntza présenté par le Conseil National d’ELA pour remplacer Adolfo Muñoz “Txiki” qui atteint la limite d’âge statutaire. Alda interviewe ici Mitxel Lakuntza, qui se retrouve ainsi à la tête de la plus grande organisation abertzale d’Euskal Herria.

Mitxel Lakuntza (Iruñea, 1976), était jusqu’à aujourd’hui le coordonnateur actuel du syndicat ELA en Navarre. Membre du Comité Exécutif d’ELA depuis 14 ans, Lakuntza a eu différentes responsabilités au sein du syndicat. Succédant à la figure la plus visible du syndicat ELA durant une décennie, il explique dans son interview “qu’il n’y aura pas de grands changements. Notre direction est une direction collégiale où les personnes changent, mais pas le projet”. Il ajoute : “nous continuerons dans la même ligne, avec force et intensité, parce que les personnes qui sont en difficulté exigent cela de nous”.

Après avoir été le coordonnateur du syndicat ELA en Navarre, vous allez désormais l’être pour tout le Pays Basque sud. Cela donne le vertige ?

Je ne crois pas que ce soit le meilleur mot pour décrire ce que je ressens au moment d’affronter un défi d’une telle importance. C’est plutôt une sensation à mi-chemin entre le poids d’une responsabilité plus grande encore, et la sérénité de se savoir bien entouré et de former partie d’un projet aux bases très solides et particulièrement travaillées. Vous remplacez Txiki au poste de Secrétaire Général après avoir travaillé côte à côte avec lui.

Que souligneriez-vous de votre prédécesseur ?

Beaucoup de choses. Tout d’abord, sa grande capacité en tant que meneur. C’est une personne qui, lorsqu’elle choisit un sujet ou un projet, le fait avancer avec beaucoup de motivation et de détermination. Je voudrais également souligner sa capacité de travail. C’est une personne constante, systématique et rigoureuse qui va généralement jusqu’au dernier détail dans toute réflexion. J’ai appris des choses importantes de lui : il n’est pas l’ami des voies faciles mais celles de la cohérence. Il a été en lien tout le long de sa vie avec le syndicat qu’il porte en lui. Certes, via un travail d’équipe, mais sans doute, il a été une personne clé pour affronter les années les plus dures de la crise économique.

Quels sont les enjeux principaux pour le syndicat ELA actuellement ?

Nous avons placé la lutte contre la précarité au centre de notre action syndicale. C’est une précarité salariale et sociale résultant d’une stratégie économique et politique visant à appauvrir la majorité de la population. Lorsque nous parlons de placer la vie au coeur des différentes politiques nous envoyons un message en opposition frontale avec les intérêts des banques, du patronat et des grandes entreprises… Cela signifie qu’on prend parti, on se mobilise et on s’organise en fonction. Ceux qui défendent ces intérêts répètent que nous sommes sortis de la crise, comme si tout ce qui s’était passé depuis 2009 n’était plus qu’un mauvais rêve. Les conséquences de cette crise sont permanentes, très visibles, malheureusement, et se traduisent par une répartition de la richesse encore plus injuste, le maintien de politiques publiques ne remettant pas en cause les inégalités et des réformes du code du travail visant à donner plus de pouvoir aux entreprises. Aujourd’hui, il est plus facile pour une personne de perdre son emploi qu’avant la crise, d’avoir des salaires plus bas ou d’être dans des conditions plus précaires. Les bas salaires sont une première caractéristique de la précarité. L’instabilité de l’emploi (ne pas savoir si on va travailler ou pas la semaine prochaine) en est une autre. Et une troisième caractéristique est liée aux carences dans le domaine de la santé et de la sécurité au travail, surtout avec le travail toxique et pénible.

Avec un patronat qui n’a pas besoin de négocier car le pouvoir politique lui donne presque tout, que peut faire un syndicat?

Tout d’abord, ne pas se résigner et reconnaître la réalité telle qu’elle est en toute honnêteté. Ce n’est pas une situation simple, et, nous devons éviter les solutions qui ne comptent pas sur la participation des salarié·e·s. Le syndicat est un instrument et il a de la valeur dans la mesure où les travailleurs s’en servent. C’est pourquoi nous insistons beaucoup sur l’importance d’organiser les travailleurs dans chaque lieu de travail. Il s’agit en définitive de sensibiliser, d’impliquer, de se rassembler pour nous renforcer, afin d’augmenter les chances de parvenir à un meilleur accord. Durant tout ce processus, la grève n’est plus une option, c’est souvent notre seule alternative. Que les grèves aient augmenté de 80% l’année dernière est une bonne nouvelle. Nous défendons la grève sans complexe parce que cela apporte beaucoup à la classe ouvrière : pas seulement des améliorations dans les conditions de travail, mais aussi dans des domaines comme la prise de conscience, l’acquisition d’expérience, la force de l’union, une forme de reconnaissance… La grève est dure, ce n’est pas un long fleuve tranquille, mais l’émotion qu’elle génère est unique pour tout syndicaliste. C’est fondamental pour une classe ouvrière qui défend en permanence son identité. Les grèves rendent une société meilleure, plus démocratique et plus solidaire.

Certains commentateurs disent que la seule opposition politique du PNV est ELA.

Nous sommes un syndicat. Ni plus, ni moins. Nous n’entrons pas dans la lutte partisane mais il est clair que le gouvernement Urkullu tolère très mal les critiques, entre autres. Cela est sûrement lié au fait qu’il n’a pas de réelle opposition politique. En tout cas, c’est ainsi que le syndicat le perçoit : un gouvernement qui, il y a peu, approuvait les budgets du PP à Madrid, gouverne avec le PSE à Lakua et qui est même capable d’entraîner EH Bildu dans un processus de négociation budgétaire et de signer un accord sur un nouveau Statut qu’ils qualifient d’historique… En fait, je pense que le PNV est mal habitué et c’est ce qui fait que la critique d’ELA a un plus grand écho. La politique de ce gouvernement affecte négativement de nombreux aspects de la vie des personnes que nous défendons et, évidemment, ELA ne reste pas sans rien faire. La plupart des conflits et des grèves en cours (dans les EPHAD, dans les services de nettoyage, chez les aides ménagères, dans les cantines scolaires et l’éducation…), la mise en place des services minimums et la manière dont sont gérés les processus de sous-traitance des services publics ont pour responsables le Gouvernement Autonome Basque et les Diputations gouvernés par le PNV. En matière sociale, son refus de réformer un système fiscal injuste ou de débattre de l’initiative populaire (pétition citoyenne permettant de saisir une assemblée législative afin qu’elle statue sur une proposition de loi) sur le Revenu Minimum et le logement, va à l’encontre de ce que devraient être les politiques publiques selon notre syndicat.

ElectionsSyndicalesCAPV&Navarre

Elections syndicales 2018

Quelle lecture faites-vous des résultats des élections syndicales en Pays Basque Sud en 2018 ? Le fait que nous soyons pratiquement dans les maximums historiques de représentation (41,30% dans la Communauté Autonome Basque et 22,70% dans la Navarre) est une très bonne nouvelle. Premièrement, parce que c’est une reconnaissance du travail de centaines de militants d’ELA et du travail que nous accomplissons chaque jour. Deuxièmement, parce que cela démontre la validité et la pertinence du syndicalisme de contre-pouvoir d’ELA, ainsi que l’appui dont ce dernier bénéficie. Un modèle syndical comme le nôtre n’est pas chose facile dans la société actuelle. En effet, beaucoup de personnes aimeraient que le syndicat dise: “Payez votre adhésion syndicale, et nous on vous réglera les problèmes”. Mais ce n’est pas comme ça que ça marche. ELA le dit clairement à tout le monde: “Le syndicat est un instrument et il a besoin de votre implication. Cela dépend de chaque travailleur et de la capacité que nous avons dans telle ou telle entreprise d’organiser les salarié·e·s, de construire des majorités, de faire affilier, de constituer un pouvoir réel.” Nous devons féliciter tou·t·es nos militant·e·s pour ces résultats, en particulier dans les secteurs où nous avons vécu de nombreux conflits et dans les secteurs caractérisés par une grande précarité. Augmenter le résultat quand il est déjà au-dessus des 41% donne une bonne idée de tout le travail qu’il y a derrière ce très grand soutien. Je ne peux pas non plus oublier les résultats des dernières années en Navarre. Ils en étaient arrivés jusqu’à établir des listes noires de nos membres. Il y avait un vrai accord entre le gouvernement, le patronat, l’UGT et les CCOO, qui, jusqu’en 2015, payait sur fonds publics les salaires de plus de 170 personnes de ces deux syndicats. Son objectif, entre autres, était qu’ELA n’augmente pas sa présence en Navarre. Il est clair qu’ils ont échoué. Aujourd’hui, ELA est à un peu plus d’un point de CCOO et de deux d’UGT; une UGT qui représentait 36% il y a quelques années.

Octobre 2017 dans les EPHAD de Biscaye : les salariées ont obtenu gain de cause après deux ans de lutte.

Octobre 2017 dans les EPHAD de Biscaye : les salariées ont obtenu gain de cause après deux ans de lutte.

La lutte paye

L’organisation collective et la solidarité concrète (via la caisse de résistance) sont les ingrédients indispensables d’une mobilisation syndicale gagnante. Le syndicat ELA s’est donné les moyens de mettre en oeuvre concrètement la solidarité entre salariés pour que cette dernière ne se limite pas à un simple slogan. 25% du montant des cotisations de tous les adhérents du syndicat sont mis en réserve dans une “caisse de résistance”. Cette dernière permet de verser des indemnités aux adhérents quand ces derniers doivent recourir à des grèves, permettant à celles-ci de durer des mois voire des années, jusqu’à la victoire.