Elections en Hegoalde

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Ellande Duny-Pétré
Ellande Duny-Pétré
Educateur. Engagé dans le mouvement abertzale depuis le Procès de Burgos. Responsable de la chronique Hegoalde dans Enbata.
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NafarraEuskadiLehenaLe PNV arrivé en tête en Gipuzkoa est en passe de gouverner la Députation et Donostia. Il est le grand gagnant de ces élections dans la Communauté autonome basque où il dirigera deux capitales sur trois. Hégémonique en son fief biscayen, il récupère la Députation d’Araba. En Navarre, les forces abertzale et de gauche dominent pour la première fois les deux formations espagnolistes, UPN-PP et PSOE. Si les partis d’opposition s’unissent, l’alternance est possible, sous l’égide des abertzale modérés de Geroa Bai.

Ce scrutin redessine la carte politique basque. Deux provinces sur quatre ont créé la surprise au soir du 24 mai, la Navarre et le Gipuzkoa. En Gipuzkoa où la participation a été élevée, (près de 65%), le PNV arrive en tête en gagnant quatre élus foraux et digère ainsi une situation affaiblie liée à sa scission d’EA en 1986. Il évince du pouvoir EH Bildu qui, depuis 2011, dirigeait en minorité les Juntes générales (Députation) de la province et la capitale Donostia.

La gauche abertzale perd cinq députés et plus d’une vingtaine de municipalités, y compris quelques uns de ses fiefs comme Arrasate où EH Bildu passe de la majorité absolue à la deuxième place. Mais les  indépendantistes ne s’effondrent pas pour autant. Avec leurs 17 députés (28,57% des voix), ils demeurent la deuxième force politique de la province, derrière le PNV qui n’en obtient que 18 (31,29 %). La différence en nombre de sièges s’est jouée à la dernière minute dans le décompte des voix en Donostialdea, avec un écart de seulement 389 bulletins entre les deux formations. Il ne s’agit donc pas d’une déroute.

Le PP quant à lui, subit une énorme chute avec la disparition de la moitié de son électorat. Il se retrouve avec un seul député foral et perd toute représentation dans neuf villes importantes du Gipuzkoa, victime sans doute de ses crises internes dans la province et de la corruption généralisée qui affecte ce parti au pouvoir en Espagne. Une partie de ses électeurs semble avoir préféré voter utile en donnant ses suffrages au PNV, en particulier à Donostia.

Le PSOE baisse, mais se maintient assez bien, face à la percée du nouveau parti Podemos-Ahal dugu en Pays Basque.

Les probables prochains députés généraux des diputacionesDe la culture d’opposition aux affres de la gestion

Plusieurs raisons expliquent la chute d’EH Bildu dont une part de l’électorat s’est orientée vers le PNV et vers Podemos-Ahal dugu. Il lui a été difficile de gérer la capitale et une énorme collectivité locale telle que la Députation que l’on compare chez nous aux Conseils départementaux, mais qui est sans commune mesure avec cette institution française.

Manque d’expérience, manque de cadres gestionnaires, difficulté à passer d’une culture d’opposition radicale aux réalités ingrates de la gestion quotidienne, grave crise économique avec pour corollaire des ressources fiscales en baisse et donc une marge de manoeuvre faible… un des grands dossiers du mandat qui s’achève, celui de la gestion des déchets, n’a pas abouti comme promis en 2011. Pire, les solutions proposées par EH Bildu ont suscité, faute de préparation ou de pédagogie adéquate, une levée de boucliers et une contestation sans précédent dans la province, habilement instrumentalisées par le PNV. Quant au projet emblématique Donostia capitale européenne de la culture en 2016, il est lui aussi enlisé du fait de dissensions entre les partenaires —municipalité, députation, gouvernement autonome, Etat— et d’une baisse des budgets.

EH Bildu avait profité en 2011 de l’euphorie consécutive à sa toute nouvelle légalisation, de l’abandon définitif des armes par ETA, et de l’espoir d’un renouveau de la gauche abertzale au moment où le processus de paix ne semblait pas encore totalement en panne comme il l’est aujourd’hui. La conférence internationale d’Aiete et l’espoir d’une justice transitionnelle faisaient encore illusion.

Mais ce qui a plombé le plus EH Bildu est sans doute son incapacité à s’allier avec un autre parti politique pour obtenir une majorité au moins relative. Il a géré par défaut la Députation de la province comme sa capitale. Arrivé en tête en 2011, seule l’abstention du PNV(1) ou un soutien très ponctuel des socialistes lui ont permis de diriger les institutions, en étant bloqué sur la plupart des votes par des opposants largement majoritaires, mais qui ne souhaitaient pas s’entendre pour gouverner.

L’échec relatif d’EH Bildu  vient conforter les interrogations de son leader toujours incarcéré Arnaldo Otegi et l’on constate à quel point le statu quo espagnol qui ficelle les indépendantistes basques est efficace. Ceux-ci sont pris en tenailles entre les fantômes du passé d’ETA, la “loi scélérate” espagnole et les preso, véritables otages placés loin de leur pays(2).

L’immobilisme, le ressentiment et la crispation sont mauvaises conseillères. La nécessité de tourner la page d’un type de combat et de travailler à une grande mutation socio-politique, sont à l’ordre du jour.

L’autocritique avancée par un de ses leaders Hasier Arraiz en est le signe.

Vaste défi : s’inspirer des démarches catalane et écossaise, construire le souverainisme des vingt prochaines années avec d‘autres méthodes et de nouveaux leviers, tenir compte de la pluralité de son propre camp et de la société toute entière… EH Bildu peut y parvenir, mais cet aggiornamento peut aussi gérer des tensions internes et affaiblir la coalition.

Dans la Communauté autonome basque,
le PNV conforte une position dominante,
grâce ou malgré une fragmentation de la carte politique
qui voit apparaître de nouvelles formations.
La seule institution qui échappe à son palmarès est Gasteiz,
capitale de l’Araba et de la Communauté.

Podemos mord sur la gauche abertzale

Podemos-Ahal dugu a bénéficié de l’affaiblissement de la gauche abertzale et de la mobilisation de l’électorat, plus forte qu’en 2011 (+2,5 points). Avec près de 12% des voix, il obtient 6 députés Sa croissance est  fulgurante depuis les élections européennes de 2014. Il devient la quatrième force politique du Gipuzkoa. Toutefois, cette jeune formation demeure fragile et n’a aucune expérience de l’exercice du pouvoir. Elle est d’abord une force critique riche de ses potentialités et des espoirs qu’elle suscite, elle rassemble “les contre”, bouscule un bi-partisme espagnol étouffant et propose une vision alternative de l’économie et de la cité. Mais elle n’a pas fait ses preuves. Pour elle aussi, trouver des alliés demeure problématique. Elle ne le souhaite pas vraiment, tant elle est déjà focalisée sur les élections législatives de novembre prochain.

Son leader Pablo Iglesias a pris position pour une nouvelle politique pénitentiaire en faveur des preso basques et l’exercice du droit à l’autodétermination par référendum, tout en rejetant la sécession. Le secrétaire général de Podemos Euskadi demande une limitation du pouvoir fiscal des Députations qualifié de « règne des roitelets ». Il s’agit en fait du socle de l’autonomie basque… Quant à décider de soutenir tel ou tel parti dans une ville importante ou une députation, les hypothèses ont suscité de telles tensions internes que Podemos a pour l’instant décidé de ne rien décider. Il négociera au minimum ses soutiens pour garder entier son  potentiel voire sa virginité, en prenant le temps de conforter son enracinement et son organisation. Le PNV récupère depuis le 24 mai une hégémonie toute relative en Gipuzkoa, avec seulement 18 députés sur 51. Pour gouverner la province, il devra donc obtenir le soutien des neuf députés du PSOE. Toute la question est aujourd’hui de savoir quel sera le prix exigé. Ce scénario de gestion est un des grands classiques de la vie politique basque, le gouvernement PNV de Gasteiz faisant déjà approuver son budget grâce aux voix socialistes.

Les probables prochains maires des 4 capitaleEn Navarre, déroute du bi-partisme

La deuxième surprise de ce scrutin provient de Navarre. Pas moins de sept formations se partagent les 50 députés du parlement foral. Les deux grands partis qui ont longtemps dominé la scène politique navarraise, UPN (régionalistes de droite) et PSOE, ont perdu la majorité (22 députés à eux deux).

Là encore, les électeurs se sont fortement mobilisés avec 68,94% de participation.

L’UPN qui dirigeait la province perd 4 députés, ses 15 élus arrivent péniblement en tête. Il s’agit de la facture à payer pour plusieurs affaires de corruption qui ont émaillé la vie politique navarraise. Pour faire barrage aux abertzale et gouverner, l’UPN bénéficiait hier du soutien des socialistes. Aujourd’hui, le PSOE n’a plus que 7 députés, à égalité avec Podemos. La bonne surprise vient du score des deux formations abertzale, Geroa bai — dont fait partie le PNV— et Bildu (gauche abertzale). Ils totalisent 17 députés avec près de 30 % des voix, un score jamais atteint dans cette province.

En 2011, les socialistes avaient préféré soutenir l’UPN plutôt que de voter en faveur des abertzale qui, contre toute attente, leur étaient passés devant. Aujourd’hui, la grande question se pose à nouveau : l’opposition est-elle prête à mettre fin à 30 ans de règne UPN? Cela est possible puisque la carte politique est bouleversée : irruption de Podemos, mais aussi arrivée d’Izquierda-Ezkerra (Verts, Batzarre et gauche) et ses deux élus, affaiblissement et division de la droite espagnoliste avec le maintien de deux députés PP, chute des socialistes dont l’électorat n’a pas compris son soutien in fine à l’UPN, alors qu’ils avaient clamé tout le contraire durant la campagne de 2011. Tous les espoirs sont donc permis pour la leader de Geroa bai, Uxue Barkos. Mais les additions mathématiques n’ont rien à voir avec les additions politiques.

Dans la capitale Iruñea, on retrouve à quelques nuances près le même scénario. L’UPN arrivée en tête mais largement minoritaire peut se maintenir aux commandes, si l’opposition ne parvient pas à un accord. Dans nombre de municipalités importantes de Navarre, en particulier au sud de la province, la toute-puissance de l’UPN et du PP, est aussi mise à mal par les forces d’opposition. A Tafalla, Lizarra, Tudela, souffle le vent de l’alternance avec une forte montée en puissance des abertzale.

Du jamais vu dans des régions marquées par leur soutien en première ligne du soulèvement franquiste.

En Araba le PP conserve Gasteiz

La province d’Araba apporte aussi de bonnes nouvelles aux abertzale dans la mesure où le PNV parvient à prendre au PP la Députation. Avec légèrement moins de voix que le PP mais en tête (un siège de plus que ce dernier). Le Parti populaire conserve la direction de Gasteiz, la capitale. Le maire sortant augmente le nombre de ses électeurs, 3.000 de plus qu’il y a quatre ans, alors que le PNV perd un élu par rapport à 2011. EH Bildu maintient sa représentation, aussi bien dans la capitale qu’à la Députation et même augmente son score en terme de voix. La percée de Podemos est importante avec 8 parlementaires foraux, largement devant les  socialistes, dans une province qui voit apparaître deux nouveaux venus : Irabazi (sorte de Podemos bis) et Ciudadanos (droite anti PP) avec un député chacun.

Enfin la Biscaye demeure sans surprise le fief du PNV. Largement en tête aux Juntes générales (Députation), il gagne même un député par rapport à 2011. Situé à trois sièges de la majorité absolue, il totalise plus du double des élus d’EH Bildu qui arrive en seconde position. Podemos fait là aussi irruption avec 6 députés, les socialistes baissent et le PP perd la moitié de ses sièges. La surprise principale est venue de Barakaldo, place forte historique du PSOE depuis 30 ans. Le PNV y devance les socialistes d’une cinquantaine de voix. EH Bildu perd trois villes importantes : Gernika, Lequeitio et Sopelana. A Bilbao, Le PNV est en-deça de la majorité
absolue atteinte en 2011, mais conserve sa position hégémonique malgré un léger tassement de voix.

Gouvernabilité plus simple

Dans la Communauté autonome basque, le PNV conforte une position dominante, grâce ou malgré une fragmentation de la carte politique qui voit apparaître de nouvelles formations. La seule institution qui échappe à son palmarès est Gasteiz, capitale de l’Araba et de la Communauté. Le vieux parti historique devrait gouverner seul avec le soutien ponctuel des socialistes. Les trois députations et le gouvernement autonome seront dirigés par le PNV, cela lui simplifiera les choses par rapport au mandat précédent où trois partis différents se partageaient le pouvoir local. Un plus pour la gouvernabilité de la Communauté autonome.

La Navarre risque de réserver des surprises, mais il convient de ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Rien n’est encore joué. A la mi-juin, auront lieu la session constitutive des Juntes et l’élection des maires. Si un candidat n’obtient pas la majorité absolue au premier tour de scrutin, c’est la formation arrivée en tête qui l’emporte ou celle qui obtient la majorité relative.

RésultatsHegoEuskalHerriAu total en Hegoalde, le PNV représente 25,19% de l’électorat (359.671 voix, en augmentation de près de deux points. EH Bildu arrive en second avec 20,26% des voix (289.245 suffrages). Podemos (Ahal dugu) se hisse à la troisième place : 13,56%, 193.644 voix. Il bouscule le jeu politique basque qui a longtemps joué à quatre partenaires. De 2011 à 2015, le total des députés foraux abertzale reste majoritaire par rapport aux Espagnols, bien que l’on assiste à un tassement du nombre de votants de notre camp, leur total se situant légèrement sous la barre des 50%, avec une perte de 35.000 suffrages.

(1) Cette attitude du PNV a été critiquée, y compris dans ses propres rangs. Il a préféré attendre la fin de cette parenthèse. La Députation comme la capitale et nombre de municipalités sont aujourd’hui tombées dans son escarcelle, telles un fruit mûr.

(2) Dans ce jeu du chat et de la souris, les arrestations pleuvent comme à Gravelotte ; la plus récente à Biarritz le 28 mai, réduit à néant les espoirs du “processus de paix”. 

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