En Catalogne l’heure de vérité

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Ellande Duny-Pétré
Ellande Duny-Pétré
Educateur. Engagé dans le mouvement abertzale depuis le Procès de Burgos. Responsable de la chronique Hegoalde dans Enbata.
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BadiadelVallès

« En septembre dernier à Badia del Vallés, le vote anti-indépendantiste a atteint 82,46% »

Pour ou contre l’indépendance de la Catalogne? La question a totalement dominé l’élection du parlement régional le 27 septembre. Les Catalans ont élu une majorité absolue de députés indépendantistes (72 sur 135), mais ceux-ci représentent 47,8% des voix.  Le président Artur Mas est affaibli par une affaire de financement illicite de son parti.

Un résultat contrasté pour une élection difficile qui voit apparaître une nouvelle carte politique catalane. Le scrutin du 27 septembre voit la victoire indéniable des forces qui prônent l’indépendance du pays. La coalition Junts pel Si (Ensemble pour le oui) qui regroupe Convergencia (le parti du président Artur Mas) et ERC (indépendantistes républicains) totalise 39,57% des suffrages et 62 députés sur 135. Les indépendantistes atteignent la majorité absolue en termes de sièges grâce à l’élection de 10 députés (8,21% des voix) de CUP, Candidatura d’Unitat Popular,formation indépendantiste, anticapitaliste et anti-européenne. Au parlement précédent issu des élections de 2012, CiU et ERC rassemblaient  71 députés (respectivement 30,6% et 13,6%). Aujourd’hui, la dynamique de l’union n’a pas bien fonctionné. Une partie de l’électorat  indépendantiste s’est reportée sur CUP qui progresse de 7  députés et de quasiment 5 points (de 3,4% à 8,2%).

Quant aux électeurs autonomistes les plus timorés, ils ont apporté leurs voix à Unió. La formation d’Antonio Duran pour la première fois ne se présentait pas en coalition avec  Convergencia d’Artur Mas. Cette scission lui a été fatale, puisqu’elle n’obtient aucun élu, en totalisant moins de 3% des votes, soit un peu plus de 100.000 voix. Le score d’Unió entre donc dans le total des suffrages opposés à l’indépendance (51,7%), au même titre que celles de Ciudadanos qui devient la deuxième force politique du pays. Ceux-ci obtiennent 25 élus avec 17,9 % de voix (en 2012, 7,58 % et 9 députés). Ces espagnolistes de droite (voir encadré) doivent leur montée en puissance à la décomposition des partis traditionnels, socialistes et surtout PP, ainsi qu’à l’affirmation de l’indépendantisme catalan qui sort de l’incantation et passe aux travaux pratiques.

Hier encore, les leaders de Ciudadanos étaient totalement inconnus. Leur poids électoral relève du vote ethnique: il est important dans une dizaine de cités autour de Barcelone, appelées désormais la “ceinture orange”, couleur du parti Ciudadanos, avec pour capitale Badia del Vallés (lire encadré).

Unió et Podemos à la peine

Les socialistes sortent affaiblis de ce scrutin, ils totalisent 16 députés et 12,7 % des voix (moins deux points et perte de quatre élus). Scission et départ de personnalités ont fait leur oeuvre.
Quant au PP, il est le grand perdant de ce vote en étant relégué à la cinquième place, avec ses plus mauvais résultats depuis 1992. Il passe de 19 à 11 élus (12,9% hier, 8,4% aujourd’hui).
La crise et la corruption généralisée font sentir leurs effets.

Podemos n’obtient pas non plus les scores attendus après son irruption triomphale aux dernières élections municipales (11 élus et 8,9%). Et cela malgré les Verts d’ICV avec lesquels il se présentait en coalition (ICV en 2012: 9,8 % et 13 députés). Podemos paie apparemment les ambigüités de son positionnement sur la souveraineté catalane dans une joute électorale totalement dominée par cette question.

La cristallisation du débat politique sur la question nationale en termes de choix de souveraineté a mobilisé l’électorat. Le taux de participation ce 27 septembre a été particulièrement élevé (plus de 77 %) et donne aux résultats de ce scrutin d’autant plus de valeur.

La campagne anti-indépendantiste a été très dure, avec les interventions réitérées du roi Philippe VI, la mobilisation des grandes entreprises, des banques, des médias espagnols, de la Commission européenne et de nombreux chefs d’Etat européens et américain(1) pour réveiller le réflexe de la peur. A leurs yeux, une Catalogne indépendante ne peut qu’être exclue de l’Union européenne et de la zone euro !

Lorsque l’on voit les efforts démesurés de tous nos libéraux pour maintenir la Grèce dans le giron européen, une telle menace laisse perplexe.

Négociations à trois

Et maintenant, de quoi l’avenir de la Catalogne sera-t-il fait? Artur Mas doit d’abord former son gouvernement et il a jusqu’au 9 janvier pour ce faire. La CUP et ses 10 élus sont dans la  position de faiseurs de roi. Il suffirait que seulement deux de ses députés votent en faveur d’Artur Mas et que les autres s’abstiennent… Les négociations battent leur plein. CUP est très réservé pour ne pas dire opposé à une présidence incarnée par Artur Mas. Il considère qu’il s’agit d’un politicien de droite, dirigeant d’un parti corrompu dans une affaire de financement illicite. CUP proposerait une formule de présidence tournante ou bien une fonction présidentielle à caractère quasi honorifique, avec une pléiade de vice-présidents détenteurs du pouvoir réel. Le volet social de l’action du futur gouvernement devrait considérablement être étoffé et sa politique d’austérité revue et corrigée. Mais dans la perspective de concessions importantes en ce domaine, la tendance la plus réactionnaire de Convergencia tousse déjà. CUP souhaite en outre que la désobéissance civile fasse davantage partie des moyens à mettre en oeuvre durant les prochains mois pour obtenir la sécession. Coté espagnol, le débat se judiciarise. Ce n’est pas nouveau. Deux jours après la victoire des indépendantistes du 27  septembre, Artur Mas, ainsi que la vice-présidente Joana Ortega et la ministre de l’Education Irene Rigau ont été mis en examen par le Tribunal supérieur de Justice, suite à une plainte déposée par le parquet général de l’Etat. Ils sont accusés de “désobéissance civile”, “forfaiture”, “usurpation de fonctions” et “détournement de fonds publics” pour avoir organisé un “processus consultatif” sur l’indépendance, c’est-à-dire le référendum parallèle du 9 novembre 2014, mis en oeuvre malgré le veto du Tribunal constitutionnel.

Artur Mas a comparu le 15 octobre, jour du 75ème anniversaire de la mort du premier président  de la Generalitat, Lluis Companys, livré par la Gestapo à Franco et fusillé. Il n’en faut pas
davantage pour qu’Artur Mas acquière de plus en plus la stature de père de la nation. Il risque l’inéligibilité dans cette affaire et d’être relevé de ses fonctions. Devant le tribunal, le  Président de la Generalitat a endossé la pleine responsabilité de l’organisation du référendum. “Je n’ai pas désobéi, ce fut une rébellion démocratique”, a-t-il déclaré. Il a été acclamé sur les marches du palais par plus de 3.000 sympathisants dont 400 maires.

Artur Mas a comparu le 15 octobre,
jour du 75ème anniversaire de la mort
du premier président de la Generalitat, Lluis Companys,
livré par la Gestapo à Franco et fusillé.
Il n’en faut pas davantage pour qu’Artur Mas
acquière de plus en plus la stature de père de la nation.

Le parti d’Artur Mas touché par un scandale

Une autre affaire, moins glorieuse, guette Artur Mas. Il s’agit du financement de son parti politique par le biais de dons apparemment légaux provenant de plusieurs sociétés  adjudicatrices de travaux réalisés dans des communes dirigées par des élus de Convergencia. 3% du montant des adjudications étaient versés sur le compte de fondations jouant le rôle de sociétés écrans. Les sommes en jeu seraient de l’ordre de plus de 10 millions d’euros, de 2008 à 2010. Le même système bénéficiait également à Unió via sa propre fondation. Le 21  octobre, la guardia civil a procédé à l’interpellation d’une douzaine de chefs d’entreprise et autres dirigeants de Convergencia ou du gouvernement autonome, en particulier le trésorier du parti, Andreu Viloca. Hormis ce dernier qui demeure incarcéré, tous les autres ont été libérés et placés sous contrôle judiciaire. Ce scandale affaiblit le gouvernement autonome et son  leader.

Il aiguise les contradictions pour la future alliance gouvernementale chargée, de mettre en oeuvre l’indépendance du pays, comme elle s’y est engagée.

Fin septembre, le PP a entamé la préparation d’une réforme du Tribunal constitutionnel. Elle permettra à cette cour de suspendre immédiatement tout élu qui contrevient à ses décisions,
cela sans appel possible auprès d’une autre instance et sans intervention du parlement.

Cette mesure vient renforcer l’article 155 de la Constitution espagnole qui sanctionne une communauté autonome ne respectant pas la Constitution ou les intérêts supérieurs de l’Espagne, sans toutefois préciser la nature de ces sanctions.

A l’initiative de Madrid le 23 septembre à New York, l’assemblée générale de l’ONU a voté par acclamation une motion en faveur de l’intégrité territoriale espagnole. Tout cela en  prévision d’une possible déclaration unilatérale d’indépendance de la part de la Catalogne dans les prochains mois. L’Espagne prend les devants pour que cette démarche soit nulle et non avenue et génère le moins d’écho possible dans la communauté internationale.

Rien n’est simple et tous les moyens sont bons pour affaiblir l’indépendantisme catalan. La guerre va se poursuivre sur plusieurs théâtres d’opérations et avec une violence sans doute inédite.

(1) Y compris l’anglais Cameron, ce qui ne manque pas de sel et même le président Barack Obama qui a clamé sa foi en faveur de l’unité de l’Espagne à la demande du roi.

Badia del Vallés

Il s’agit d’une cité champignon construite dans les années 70 à la périphérie de Barcelone. Ses 5.400 “pisos” lui donnent un petit air de Pyongyang ou de cité soviétique à la grande époque. Elle est dirigée par une maire socialiste née à Madrid, Eva Menor. Toutes ses rues portent des noms de régions d’Espagne ou du Portugal: Asturias, Cantabria, Oporto, etc. Les établissements scolaires ont été baptisés avec les noms de danses espagnoles. L’essentiel de sa population provient d’Extremadure et d’Andalousie, arrivée lors des migrations intérieures des années 60. La célébration de la Virgen del Rocio y fait l’objet d’une grande ferveur. L’endettement de ses habitants atteint de sommets, comme celui du chômage, de l’ordre de 27%. En septembre dernier à Badia del Vallés, le vote anti-indépendantiste a atteint 82,46%. A l’opposé de cette ville, figure L’Esquirol, dans le nord du pays. On y parle mieux le catalan que le castillan et le vote indépendantiste atteint 91,6%. Même le curé, Pol Badibanga, originaire du Congo, fait flotter le drapeau de l’indépendance sur son balcon.

Ciudadanos

Le nouveau parti ultra jacobin, centriste ou de droite, né en Catalogne, est devenu la deuxième force politique du pays. Ses ambitions en Espagne gênent énormément la droite  traditionnelle, comme le fait Podemos pour la gauche. Le bi-partisme a longtemps dominé la vie politique espagnole, ses jours sont désormais comptés. Voici les grands axes autour desquels Ciudadanos articule son programme.

● La citoyenneté: défendre la convivialité inter-territoriale, l’égalité et l’équilibre des droits et des devoirs au sein de toutes les régions espagnoles et surtout parmi tous les citoyens espagnols. Les régions n’ont pas de droits, seuls les individus en ont.

● La liberté et l’égalité: promouvoir la critique constructive et défendre les valeurs démocratiques. L’État doit promouvoir l’égalité des chances et faire en sorte que ni l’origine ethnique, ni la langue, ni le sexe, ni la condition économique de l’individu ne détermine de privilège.

● La laïcité: neutralité dans l’administration publique vis-à-vis de la religion et des sujets identitaires, qui n’en sont pas moins respectables dans le domaine de la vie privée, mais qui ne peuvent en aucun cas s’imposer face aux droits civils des citoyens.

● L’imposition de la langue espagnole: le concept de “catalan, langue propre” est selon Ciudadanos, un concept nationaliste (catalan). Ciudadanos s’oppose à l’enseignement du catalan par immersion et souhaite imposer la possibilité d’un enseignement seulement en espagnol.

● La défense de la Constitution espagnole : la souveraineté repose sur l’ensemble des citoyens espagnols et non sur les communautés autonomes. Il faut d’abord défendre l’intérêt général et non l’intérêt particulier d’un territoire ou d’une partie des citoyens.

● Ciudadanos est clairement opposé au dernier statut d’autonomie de la Catalogne approuvé par 73,23 % des Catalans lors du référendum du 18 juin 2006.

En vue des élections législatives du 20 décembre, les sondages se succèdent. Une enquête d’opinion publiée par le journal El País place Ciudadanos dans la cour des grands, à 21,5 % des intentions de vote, soit à 2 points seulement du PP et du PSOE.