EPCI : une question d’identité(s) ?

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Peio Etcheverry, Lekuine

Peio Etcheverry, Lekuine

Mémorial des Pyrénées du samedi 19 février 1831, il y a donc environ 185 ans…

« Le but de toute circonscription électorale doit être d’assurer la manifestation libre et complète des vœux et des besoins du pays. (…) Il est un tiers parti, ainsi que nous l’avons annoncé, de nature à concilier toutes les opinions et autant que cela est praticable à lever toutes les difficultés. Ce parti consisterait à ne former dans le département des Basses-Pyrénées que deux collèges, dont l’un se réunirait à Pau et l’autre à Bayonne. (…) De nombreuses considérations nous semblent militer pour l’adoption de cette circonscription. Elle n’est autre chose que l’expression des faits qui seuls devraient servir de base aux lois; elle tend à neutraliser l’influence de l’administration et de la grande propriété. La circonscription que nous proposons est basée sur les faits; puisqu’il est évident qu’elle ne fait que constater la ligne de démarcation qui existe entre les populations que renferme le département des Basses-Pyrénées. Mœurs, langages, intérêts, tout distingue les arrondissements de Mauléon et de Bayonne, qui formaient l’ancienne Biscaye, des arrondissements de Pau, Oloron et Orthez, qui n’étaient connus avant la révolution de 1789 que sous le nom de province de Béarn. L’idiome Basque est le seul qui soit en usage dans l’arrondissement de Mauléon et dans une grande partie de l’arrondissement de Bayonne. Le patois béarnais est le langage des arrondissements de Pau, Oloron et Orthez. (…) Enfin, les habitants de l’arrondissement de Mauléon ont des relations beaucoup plus fréquentes avec Bayonne qu’avec les chefs-lieux des autres arrondissements. »

Pourquoi commencer par cet extrait ? Parce que certains des arguments mentionnés sont étrangement d’actualité, hormis bien sûr quelques termes anachroniques ou dont l’utilisation ne doit plus aujourd’hui être assumée. Cet extrait, écrit à une période où les communautés présentes au Pays Basque n’avaient pas véritablement encore conscience d’elles-mêmes, résume bien une situation qui est pourtant aujourd’hui remise en cause ou volontairement biaisée. Depuis quelques semaines en effet, les mots sont lâchés et les arguments commencent à s’affuter. De toute évidence, cet EPCI a des « fondements identitaires » ; comme le souligne un des opposants à la proposition du préfet, il s’agit même de « véhicule identitaire un peu foireux ».

Quand le Biarritz Olympique s’étiquette Pays Basque, quand l’office de tourisme d’Anglet propose les « incontournables du Pays Basque » sur son site, quand certains des 45 maires signataires contre le projet d’EPCI unique revendiquent l’authenticité, les racines ou les particularités de « ce coin de France » qu’est le Pays basque, pourquoi l’identité ne pose pas dans ces cas-là de problèmes ? Cet EPCI se base soit disant sur un «sur-déterminisme identitaire», pourtant quels sont les territoires qui ne reposent pas sur des identités ? Jusqu’à quand doit-on être mal à l’aise ou doit-on tomber dans un malaise quand il s’agit de parler d’un simple état de fait ?

Conscients des éléments qui font hésiter ou débattre (gouvernance, fiscalité, restructurations de syndicats existants…), il est également temps d’assumer les identités présentes sur ce territoire et d’y voir une richesse et une base de dynamisme et d’envie de faire… Les jeunes qui s’installent plus qu’ailleurs en agriculture, les milliers d’habitants qui viennent s’installer sur ce territoire et qui voient la culture basque comme facteur d’intégration, ces centaines de personnes qui restent ou qui reviennent au «pays» en délaissant parfois des situations plus avantageuses ailleurs, se posent-ils la question des avantages fiscaux, économiques ou de gouvernance du territoire ? La question n’est pas à simplifier à outrance mais le débat sur l’EPCI doit être l’occasion de marteler qu’un pays (ou un territoire pour ne pas froisser des susceptibilités, ou les inquiétudes jacobines) ne chemine pas seulement avec des statistiques, des taxes ou des combinaisons de pouvoir. Il se base également sur d’autres paramètres qui donnent du sens au développement du territoire et au vivre-ensemble de ses habitants.

La proposition d’EPCI unique vient à point nommé pour pouvoir prendre en main certains instruments ou leviers afin d’assurer un avenir à ce territoire. Faut-il être landais, normands, bretons ou autres pour pouvoir sereinement envisager son territoire ? Ce territoire comprend trois provinces historiques basques certes, mais ce n’est pas une raison pour en faire une caricature et vouloir absolument le réduire à une culture qui serait (allons-y gaiement) refermée voire pathogène.

L’EPCI unique, accompagnée de ses compétences, est justement la structure qui peut permettre de stimuler la cohabitation des cultures afin d’assurer la cohésion et le développement de ce territoire à multiples identités. Le pari en vaut la chandelle.