La réplique du peuple catalan et de ses institutions

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Ellande Duny-Pétré
Ellande Duny-Pétré
Educateur. Engagé dans le mouvement abertzale depuis le Procès de Burgos. Responsable de la chronique Hegoalde dans Enbata.
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La foule porte en triomphe une urne portant une inscription en anglais : « Espagne, ceci est-il votre problème ? »

La foule porte en triomphe une urne portant une inscription en anglais : « Espagne, ceci est-il votre problème ? »

Malgré les obstacles, les Catalans ont voté le 1er octobre en faveur de l’autodétermination. Les conditions de ce scrutin n’avaient rien d’idéal, bien que remarquablement préparé de longue date. Demain, la crise politique va rebondir, plus rien ne sera jamais comme avant. Ni pour les Catalans, ni pour les autres nations européennes sans Etat.

Les Catalans ont tiré les leçons du référendum d’autodétermination de 2014. Le referendum de 2017 n’est pas comme hier une simple consultation «non contraignante». Il sera suivi d’effet si le oui l’emporte. Mais il est difficile de résister très longtemps à l’énorme pression judiciaire et policière de l’Espagne. Aussi, le gouvernement catalan a tout fait pour que le référendum soit un véritable blitzkrieg. L’affaire sera pliée en trois semaines, entre la Diada et le jour du scrutin.

L’approbation parlementaire des textes organisant le référendum a lieu selon une procédure accélérée, en prenant le gouvernement et les magistrats espagnols par surprise, c’est-à-dire en modifiant au dernier moment l’ordre du jour du parlement catalan. L’opposition espagnoliste hurlera, mais il faut d’abord aller vite car la justice espagnole va très vite, en particulier le Tribunal constitutionnel. Il suspend quelques heures après leur adoption les nouvelles lois référendaires.

Moments d'euphorie, les urnes sortent de leurs cachettes

Moments d’euphorie, les urnes sortent de leurs cachettes

Tout est organisé de longue date et clandestinement, cela exige une organisation aussi colossale que minutieuse qui mobilise des milliers de volontaires, de fonctionnaires, d’élus. Un peuple, une conscience nationale se forgent dans l’épreuve et la lutte. L’élan est inouï. Les listes électorales sont prêtes, la liste des bureaux de vote et leur composition aussi. Des millions d’affiches, enveloppes et bulletins de vote et plusieurs milliers d’urnes sont stockés dans des endroits tenus secrets. La commission électorale chargée de superviser le scrutin est en place. On sait que ce vaste dispositif sera en partie détruit par la garde civile durant les trois jours qui précèdent le 1er octobre. Mais le 30 septembre, un modèle des quelques 6249 urnes en plastique fabriquées en Chine fait son apparition.
Quarante-huit heures avant le scrutin, étudiants et lycéens catalans sont en grève. Le ministre catalan de l’Education suspend de leurs fonctions tous les directeurs d’école à partir du 29 septembre, pour les protéger des foudres judiciaires. Il assumera lui-même les fonctions de direction. Le ministère espagnol de l’Education réplique immédiatement que cette décision est nulle et non avenue et maintient les directeurs dans leurs fonctions et leurs responsabilités.
Les organisateurs du référendum appellent la population à se rendre dès samedi dans les bureaux de vote et occupent les locaux jusqu’au lendemain pour éviter que la police bloque les entrées. Parents d’élèves et enfants s’y rendent en masse et organisent des jeux et des fêtes. Médias et gouvernement espagnol se déchaînent contre cette «utilisation abusive des enfants».

Longues colonnes d’attentes devant les bureaux de vote. Les entraves de la Guardia Civil pour se connecter avec les listes électorales disponibles sur le net retardent les opérations de vote.  Jusqu’à cinq heures d’attente, comme à Vic. Face aux agressions de la Guardia Civil, le président et les membres du gouvernement lancent des appels au calme et à la sérénité : seule la «force tranquille» de tout un peuple doit répondre à la violence des forces de «l’ordre».

Longues colonnes d’attentes devant les bureaux de vote. Les entraves de la Guardia Civil pour se connecter avec les listes électorales disponibles sur le net retardent les opérations de vote. Jusqu’à cinq heures d’attente, comme à Vic. Face aux agressions de la Guardia Civil, le président et les membres du gouvernement lancent des appels au calme et à la sérénité : seule la «force tranquille» de tout un peuple doit répondre à la violence des forces de «l’ordre».

Guerre dans le cyberspace

7325 volontaires accrédités sont mobilisés pour organiser les bureaux de vote qui ouvriront de 9h à 20h. Quelques minutes avant leur ouverture, le gouvernement catalan diffuse via internet la liste de l’ensemble du corps électoral catalan. Elle est consultable par chaque bureau de vote, mais elle sera difficilement accessible au bout de quelques heures, après une intervention policière. Dans le cyberspace, la bataille fait rage.
La Generalitat fait venir 14 observateurs internationaux, dont un diplomate de haut rang, chargés de superviser les opérations électorales. Leur venue est organisée par DiploCat, Conseil diplomatique qui rassemble députations provinciales, mairies, université et grandes entreprises pour mener une action diplomatique à l’étranger en utilisant les réseaux des différents partenaires.

Buruz buru.

Buruz buru.

Le jour du vote

Le 1er octobre sera une journée de folie avec l’intervention brutale des 12.000 policiers chargés d’empêcher les opérations de vote. Face aux troupes anti-émeutes, la résistance civile et la non-violence active du peuple catalan, mains nues et le chant Estaca de Lluis Llach ou l’hymne Els Segadors sur les lèvres, surprennent le monde entier.

On peut cogner, chef ?

On peut cogner, chef ?

Les slogans ressassés durant la journée resteront dans les mémoires: «Votarem», nous voterons, «Nos seules armes sont nos urnes», «No pasarán», le fameux mot d’ordre républicain de la Pasionaria, Dolores Ibarruri. Caméras et appareils photos diffusent en continu aux quatre coins de la planète les hordes noires de Robocop qui tabassent les électeurs sans distinction, y compris les femmes et les personnes âgées. Conscient de l’effet dévastateur de ces images dans l’opinion publique mondiale, la garde civile coupe les communications téléphoniques et internet autour des bureaux de vote où elle intervient, puis réduit la pression en fin de journée.

A voté!

A voté!

Au total, selon le gouvernement catalan, 893 personnes sont blessées dans les affrontements, deux seulement seront hospitalisées. 33 policiers espagnols sont blessés, leur nombre va brutalement grimper dans la journée du 2 octobre pour passer à 431, aux dires du ministère de l’Intérieur.
Au regard du nombre des affrontements, ces chiffres sont relativement faibles. Les Mossos d’Esquadra tentent de s’interposer entre gardes civils et électeurs, de protéger ces derniers. Les deux polices sont souvent au bord de l’affrontement, des policiers municipaux tentent de jouer les médiateurs. Sept tribunaux ouvrent des enquêtes dès le 2 octobre pour faire condamner les cadres des Mossos d’Esquadra accusés de passivité et de refus d’obéissance. Leur chef, le major Josep Lluis Trapero est particulièrement dans le collimateur.

Ada Colau, maire Podemos (En Comú) de Barcelone a largement contribué au bon déroulement du scrutin dans la capitale, après un accord politique passé avec Carles Puigdemont. Elle dépose ostensiblement un bulletin dans l’urne, un bulletin blanc.

Ada Colau, maire Podemos (En Comú) de Barcelone a largement contribué au bon déroulement du scrutin dans la capitale, après un accord politique passé avec Carles Puigdemont. Elle dépose ostensiblement un bulletin dans l’urne, un bulletin blanc.

Ada Colau, maire Podemos (En Comu) de Barcelone a soutenu et contribué au bon déroulement du scrutin dans la capitale. Elle a ostensiblement déposé un bulletin dans l’urne, un vote blanc.

Au centre de Barcelone, Antoni Flotats, 90 ans, s'approche à petits pas du bureau de vote. Il n'y a pas d'âge pour voter.

Au centre de Barcelone, Antoni Flotats, 90 ans, s’approche à petits pas du bureau de vote. Il n’y a pas d’âge pour voter.

Des milliers de personnes manifestent le 1er octobre dans de grandes villes espagnoles contre le référendum catalan et pour soutenir la répression de la guardia civil et Mariano Rajoy en ses oeuvres.

Le 2 octobre, l’Espagne découvre avec stupeur quelques pans de l’immense logistique qui a permis d’organiser le scrutin, d’acheminer en contrebande les 100.00 urnes fabriquées en Chine par la société China Smart Dragon Ballot Expert; de les déposer à l’aube du jour du scrutin dans chacun des 2315 bureaux, accompagnées de millions de bulletins de vote. Maires, élus locaux et militants dévoilent quelques épisodes croustillants de leur participation active.

Dans l’œil du cyclone

Selon la Generalitat, 73% des bureaux de vote ont pu ouvrir et fonctionner, 319 ont été fermés. Le ministre de l’Intérieur espagnol indique que seulement 20 % des 2315 collèges électoraux ont été fermés. La garde civile reconnaît l’échec relatif des 12.000 policiers mobilisés. Les électeurs n’ont pu passer par un isoloir et utiliser une enveloppe pour y insérer leur bulletin. Carles Puigdemont a dû changer de voiture dans un tunnel afin de déjouer la surveillance d’un hélicoptère de la police, puis changer de bureau de vote au dernier moment et enfin déposer son bulletin dans l’urne. Le vice-président du gouvernement Oriol Junqueras et la présidente du parlement Carme Forcadell ont eux aussi rencontré de grandes difficultés pour voter.

Les forces anti-émeutes de la Guardia Civil ont saisi une des 10.000 urnes fabriquées en Chine. Arrivées en contrebande, cachées dans les greniers et les caves, les églises, les mairies ou des locaux d’entreprises, elles apparaissent triomphalement au grand jour à l’aube du 1er octobre.

Les forces anti-émeutes de la Guardia Civil ont saisi une des 10.000 urnes fabriquées en Chine. Arrivées en contrebande, cachées dans les greniers et les caves, les églises, les mairies ou des locaux d’entreprises, elles apparaissent triomphalement au grand jour à l’aube du 1er octobre.

Les photos des affrontements avec la police envahissent la toile, mais il y aussi celles de centaines d’électeurs faisant la queue devant les bureaux de vote. Le référendum a eu lieu et la coalition tri-partite au pouvoir en Catalogne a maintenu son unité et gardé le cap. Elle a vaillamment résisté au cyclone espagnol qui s’est abattu sur elle. Son courage politique —unique dans les annales— force l’admiration. En Pays Basque, tous les yeux se tournent vers l’est et scrutent la grande leçon de politique administrée par la nation voisine.

Carles Puigdemont annonce le soir du 1er octobre que le oui l’a emporté et que la Catalogne a gagné le droit à être indépendante. Une grève générale et nationale est prévue pour le 3 octobre.

Comme pour toutes les batailles perdues, une partie de l’opinion espagnole refait le match au lendemain du scrutin. La garde civile aurait dû intervenir plus tôt, la veille ou dans la nuit, Rajoy n’est qu’un indécis sans envergure dépourvu de… Le colonel Diego Perez de los Cobos, hier classé brillant stratège, n’est plus qu’un bureaucrate besogneux qui ne connaît des champs de bataille que la poussière des ministères. Bref, dans un pays qui a interdit la corrida, les Catalans ont subtilement agité la muleta devant le taureau espagnol qui a bêtement foncé dans le tas. Au fil des heures, il a perdu la partie pour devenir le dindon de la farce.

Le droit de créer la République

Le chef du gouvernement catalan annonce que le parlement déclarera l’indépendance du pays cette semaine et fait appel à l’Union européenne pour «parrainer» une médiation. Il demande le départ immédiat des forces de police espagnoles qui ont envahi son pays. «En ce jour d’espoir et de souffrances, les citoyens catalans ont gagné le droit d’avoir un Etat indépendant sous la forme d’une République», déclare Carles Puigdemont. Le premier ministre Mariano Rajoy réplique que «le référendum n’a pas eu lieu» et il ouvre la porte au dialogue, «dans le cadre légal en vigueur», c’est-à-dire dans le respect du texte constitutionnel : «La démocratie a prévalu parce que la Constitution a été respectée». Sa position n’a pas varié d’un ïota. Il attend de voir et annonce l’ouverture d’un débat aux Cortes le 10 octobre. La presse internationale titre majoritairement sur la déroute subie par Mariano Rajoy et la violence de sa répression qualifiée souvent de «honte».

En principe, un référendum tranche une question, ou apporte l’onction populaire à une décision négociée et déjà adopté par un parlement. Il peut aussi avoir pour but de conforter un chef d’Etat dans ses fonctions et sa légitimité. En Catalogne, rien de tout cela. Après le 1er octobre, le bras de fer va se poursuivre plus dur que jamais, entre Barcelone et Madrid.

Plusieurs médias franco-espagnols parlent d’un «référendum pour rien» ou de «ni vainqueurs, ni vaincus» ou encore de «tous perdants». En réalité, la rupture symbolique avec l’Espagne prend des allures de gouffre. Plus rien ne sera jamais comme avant. En Catalogne, mais aussi en Europe, pour toutes les nations dépourvues d’Etat.

Résultats du scrutin

Selon le gouvernement catalan, 2.262.424 électeurs ont pu voter le 1er octobre sur 5.343.358 millions inscrits. Le taux de participation est de 42 %, environ 670.000 personnes n’ont pu voter, selon le porte-parole du Govern (1). Le oui a rassemblé 90,09% des suffrages (2.020.144 voix). Le non totalise 176.565 bulletins (7,87%). Le vote blanc obtient 45.586 voix (2,03%) et le vote nul 20.129 (0,89%). Au regard des conditions d’organisation et du climat politique, il s’agit d’un véritable exploit.

(1) Lors du référendum d’autodétermination du 9 novembre 2014, 2.300.000 électeurs s’étaient exprimés dans des conditions très différentes.

Òmnium cultural et ANC

On a relevé à plusieurs reprises dans ces colonnes le rôle essentiel joué par la société civile catalane pour l’émergence du souverainisme, la construction puis le maintien de son unité. Deux organismes jouent un rôle clef dans la mesure où ils transcendent les clivages partisans, les rivalités de partis et les querelles d’ego qui, en Catalogne comme ailleurs, sont des facteurs de division et d’affaiblissement. Il s’agit d’Òmnium cultural et de l’ANC,

Omnium Cultural, née en 1961 compte 68 000 membres et oeuvre en faveur de la langue et de la culture catalanes.

Omnium Cultural, née en 1961 compte 68 000 membres et oeuvre en faveur de la langue et de la culture catalanes.

La première compte 68.000 membres et œuvre en faveur de la langue et de la culture catalanes. Òmnium cultural jouit d’un grand prestige. Née en 1961 sous le franquisme à l’initiative de cinq chefs d’entreprise, elle forma les premiers enseignants de catalan et fut le fer de lance de la résistance contre le dictateur. Elle travaille aujourd’hui à la cohésion nationale du pays, à la préservation et à la promotion de sa culture et de son identité nationale.

Assemblée Nationale de Catalgone (née en 2012, rassemble plus de 80 0000 membres.

Assemblée Nationale de Catalgone (née en 2012, rassemble plus de 80 0000 membres.

L’Assemblée nationale de Catalogne est née en 2012 et rassemble plus de 80.000 membres. Elle a pour but l’indépendance du pays sous la forme d’un « Etat de droit démocratique et social». Elle entretient des représentations dans 37 pays du monde. Avec un budget annuel de trois millions d’euros, elle est à l’origine du succès de nombreuses manifestations indépendantistes, marches en tous genres, concerts géants et Diada.
Les deux organismes constituent un creuset, un lieu de débat, un vivier et une école de formation pour les cadres politiques, culturels et économiques du pays.

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