Législatives à Madrid, fin du bipartisme

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Ellande Duny-Pétré
Ellande Duny-Pétré
Educateur. Engagé dans le mouvement abertzale depuis le Procès de Burgos. Responsable de la chronique Hegoalde dans Enbata.
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Albert Rivera, leader de ciudadanos (ci-contre) et Pablo Iglesias, leader de Podemos (ci-dessous). Les deux nouvelles formations politiques viennent perturber le bi-partisme traditionnel espagnol.

Albert Rivera, leader de ciudadanos. Ciudadanos et Podemos, les deux nouvelles formations politiques venant perturber le bi-partisme traditionnel espagnol.

Le 20 décembre, l’Espagne élira les députés aux Cortes et les sénateurs. Les deux partis PP et PSOE qui dirigent le pays en alternance depuis les années 80, sont débordés par deux nouvelles formations, Ciudadanos à droite et Podemos à gauche. Le scrutin est marqué par une crise institutionnelle grave, le parti au pouvoir peine à apporter une réponse politique au  souverainisme catalan.

Forts de majorités absolues ou relatives, les deux partis espagnols de droite et gauche, le PP et le PSOE, se sont partagé le pouvoir depuis plus de 30 ans en Espagne. Parfois en alliance avec quelque parti des “nationalités périphériques”, basques, catalans, canariens, tout juste bons à jouer les utilités pour aider le grand frère à voter son budget, en échange de quelques miettes(1).

Ce scénario confortable vole aujourd’hui en éclats, la crise économique, la crise institutionnelle et la corruption aidant.

Deux nouvelles formations politiques divisent la droite et la gauche espagnoles. Le jacobin intégriste Ciudadanos, né en Catalogne avec la montée en puissance de l’indépendantisme, rassemble entre 15 et 20% des voix selon les sondages.

Il se situe même parfois en deuxième position devant le PSOE. A gauche, Podemos, issu en partie du mouvement des indignés et surtout des effets dévastateurs de la crise économique, mord sur les socialistes qui peinent à inventer d’autres réponses que celle du social-libéralisme. Les sondages attribuent à Podemos autour de 15% des voix.

Le PP qui ne totaliserait que moins de 30 % des suffrages, arrivera en tête et devra s’allier avec Ciudadanos pour diriger le pays.

Difficile de prévoir les conséquences d’une telle alliance dans la gestion de l’affaire catalane. Derrière l’union sacrée de façade, le souverainisme catalan engendre une remise en cause politique sans précédent. C’est tout l’édifice péniblement construit lors de la transition post franquiste qui est mis à mal, dans un royaume dont l’unité nationale est aussi récente que fragile.

Face à cela, le PP en est réduit à l’immobilisme, à l’incantation, à l’intangibilité d’un texte constitutionnel sacralisé et à la gestion judiciaire du problème.

Tout cela apparaît comme autant d’aveux de faiblesse. L’élaboration de solutions politiques sérieuses brillent par leur absence.

Le premier ministre Mariano Rajoy remet sur le tapis une modification de la Constitution, mais reste vague quant à son contenu. Elle porterait sur le nom des autonomies, les règles  successorales de la Couronne, voire la suppression de l’article qui envisage l’inclusion de la Navarre dans un statut commun aux quatre provinces basques…

Un verrouillage qui sonne comme un retour en arrière.

Artur Mas en difficulté

Le président de la Catalogne Artur Mas peine à se faire réélire à la tête de la Generalitat du fait de l’intransigeance de CUP, seul à même de lui accorder la majorité absolue. Mais le  “Parlament”, “dépositaire de la souveraineté” catalane ne perd pas de temps.

Le 9 novembre, il adopte un texte en neuf points qui définit un “processus constituant” chargé d’adopter les mesures nécessaires pour la “déconnexion démocratique, massive et pacifique avec l’Etat espagnol”, en vue “de la création d’un Etat catalan indépendant et républicain”.

En l’espace d’un mois, trois nouvelles lois seront approuvées portant sur le processus constituant du nouvel Etat, la Sécurité sociale et son budget. Comment Mariano Rajoy peut-il sortir de ce guêpier ? Face aux défis catalans qui se répètent, comment éviter de perdre la face au regard de l’opinion publique espagnole ?

Ciudadanos accuse sa mollesse et son immobilisme, sans indiquer de solutions possibles.

Pour l’instant, le leader du PP agite la menace. Le Tribunal constitutionnel sollicité par ses soins a suspendu la décision votée le 9 par le Parlament. Le 11 novembre, les 21 plus hauts  responsables politiques catalans, parlementaires et membres du gouvernement, sont menacés d’être suspendus.

La police autonome, les Mossos d’Esquadra, ainsi que la Guardia civil sont chargés de dénoncer tous faits indiquant l’exécution de la résolution indépendantiste du parlement catalan.

Comme pour tancer un élève turbulent. Le 20 novembre, Cristobal Montoro, ministre espagnol du budget déclare qu’il exercera un contrôle très rigoureux des finances publiques de la Generalitat pour éviter que le moindre euro serve à financer la “déconnexion” annoncée. Tout cela ne fait que renforcer la revendication souverainiste.

Situation irréelle : les institutions catalanes ignorent les décisions émanant de Madrid, elles font comme si elles n’existaient pas, d’autant que le PP en Catalogne est devenu un parti quasi marginal. Jusqu’où ira le “choc des locomotives” ?

Le gouvernement espagnol est-il prêt à infliger de lourdes amendes, à incarcérer les dirigeants catalans ?

Il est inconcevable aux yeux des Espagnols d’accorder plus de compétence à une autonomie qu’à une autre. Bien que ce soit déjà le cas dans les faits. C’est la logique du “café para todos”, même pour ceux qui n’en veulent pas.

Le PSOE propose une refondation de l’Etat espagnol sous une forme fédérale. Ce projet ne rencontre guère de consensus au-delà de quelques dirigeants socialistes, tant l’opinion publique ibérique est crispée. Et même en alliance avec Podemos, le PSOE a peu de chances d’accéder au pouvoir à la fin de cette année.

EtxebeltzCrises basques du PP et de Podemos

L’échéance du 20 décembre ne suscite dans notre pays qu’un intérêt très relatif. Les partis abertzale savent qu’ils seront largement minoritaires aux Cortés en raison de notre faible poids démographique. Nous ne sommes pas comme en Belgique où la moitié du pays est flamand, néerlandophone. Le PP local traverse une crise grave. Arantxa Quiroga, sa présidente dans la Communauté autonome, a décidé le 14 octobre de démissionner et d’abandonner la politique. A l’occasion d’une initiative parlementaire portant sur la paix et le vivre ensemble en Pays Basque, elle avait accepté de ne plus exiger la “condamnation” d’ETA, mais de parler de “rejet formel” de la violence. Le texte devait être approuvé par tous les partis, y compris EH Bildu.

Une grande première. Un énorme tabou venait de sauter, prenant en compte l’arrêt de la violence politique. Mais Madrid a mis le holà et Arantxa Quiroga a dû retirer son texte. Ces  soubresauts montrent les difficultés d’un parti espagnol en Pays Basque pour intégrer une nouvelle donne, étroitement soumis à la maison-mère. Tout cela ne confortera guère ses scores.

Il a vu fondre sa représentation au parlement de Gasteiz depuis 15 ans : 19 députés en 2001, 15 en 2005, 13 en 2009 puis 10 aujourd’hui. Les abertzale ne s’en plaindront pas.

Le jeune parti Podemos traverse lui aussi de fortes turbulences. Le 8 novembre, les 19 membres de sa direction basque ont démissionné. Tout simplement parce que la direction du parti à Madrid imposait la présence de plusieurs candidats pour les élections du 20. Les vieux réflexes centralistes affectent aussi les nouvelles formations alternatives soucieuses de réinventer les pratiques politiques.

Le faux-pas attendu de la kale borroka

Pour la gauche abertzale non plus, rien n’est simple. Sa grande mutation est un exercice difficile et remue ses fondamentaux. Elle a du mal à digérer sa défaite relative aux dernières  élections avec la perte de Donostia et du Gipuzkoa.

Comme il lui est difficile de faire le deuil d’un processus de paix inexistant. Il est vrai que sur ce point, elle s’est elle-même enfermée dans son propre piège en pratiquant la méthode Coué qui lui est chère. La mise en scène théâtrale d’Aiete avec observateurs internationaux cautionnant une pseudo porte de sortie sensée être honorable, n’a pas masqué l’absence de tout représentant de l’adversaire.

Pire, les Espagnols s’acharnent sur le vaincu. Les arrestations continuent de pleuvoir, la pression policière et judiciaire ne cesse pas. Fin octobre, un juge anti-terroriste espagnol inculpe cinq ex-dirigeants d’ETA déjà incarcérés de “crime contre l’humanité”. Ça promet.

Nous sommes très loin de la “justice transitionnelle” attendue dans tout processus de paix.

Seules la victoire électorale en Guipuzkoa vite remise en cause, la libération de nombreux preso par la Cour européenne des droits de l’homme, un changement politique inespéré en
Navarre, sont venus mettre un peu de baume au coeur d’EH Bildu. Mais il faut aujourd’hui déchanter. Et ça tousse dans les rangs. Le débat sur la demande d’amnistie ou de  rapprochement des prisonniers dont Enbata s’est fait l’écho dans notre numéro précédent, démontre sa difficulté à trouver une stratégie politique forte pour terminer la guerre, tourner la page. Son leader Arnaldo Otegi, du fond de sa prison, peut clamer comme il l’a réitéré le 7 octobre : “Il n’y aura pas de processus de paix parce que l’Etat n’y a aucun intérêt”. Il a même intérêt à ce que cette situation perdure le plus longtemps possible, osions-nous écrire dans ces colonnes dès le cessez-le-feu d’ETA, au risque de “désespérer Billancourt”. Pour provoquer
le faux pas que l’Espagne entière attend.

Rien d’étonnant dès lors que dans la nuit du 30 octobre, la kale borroka reprenne comme au bon vieux temps : 8 autobus brûlent à Derio en Biscaye. La gauche abertzale peut continuer à dénoncer l’injustice et l’oppression, sans dessiner un chemin efficace qui permette d’en sortir.

Sa démarche ne génère que frustration et impuissance dans son propre camp. Son bilan historique est particulièrement négatif de ce point de vue-là, en particulier au regard des  sacrifices passés et à venir demandés à ses troupes. “Décrivez la falaise, oui, mais désignez les prises qui permettent d’y grimper”, comme dit le philosophe Bruno Latour dans sa réflexion sur le pouvoir. C’est toute la question posée à EH Bildu.

Le “camí basc” est loin

Nous verrons le soir du 20 décembre si la gauche aberzale parviendra à maintenir sa représentation parlementaire à Madrid. En 2011, Amaiur, sa nouvelle étiquette à l’époque, avait devancé le PNV avec 7 députés, en particulier en Gipuzkoa (3 élus). Elle était portée par les espoirs suscités par l’arrêt définitif de la lutte armée un mois plus tôt. Mais le score de demain n’aura finalement que peu d’importance, tant ses députés en sont réduits aux actions symboliques, comme déchirer à la tribune de l’assemblée les pages de la Constitution espagnole, ainsi que le fit le député d’Amaiur, Sabino Cuadra à la mi-septembre.

Tout n’est pas rose pour les socialistes. En 2011, ils avaient lourdement chuté à 28,76% des voix en Espagne. Selon différents instituts e sondage, ils tournent aujourd’hui autour de 20%. L’irruption de Podemos leur a infligé hier un coup fatal en Navarre et provoqué l’alternance. Le mois de décembre dira s’ils parviennent à maintenir leur représentation avec un député par province, hormis en Biscaye où ils en détiennent deux.

Et le PNV dans tout ça ? Il se souvient d’où il vient, c’est-à-dire d’une douloureuse cure d’opposition après des années de règne. Il a réussi à faire quasiment carton plein aux dernières élections locales, ce qui était assez inespéré. Mais il sait aussi qu’il dirige la Communauté autonome et ses trois capitales avec des majorités relatives très basses et se voit contraint aux compromis. Alors, la prudence est de mise, il faut ménager les partenaires potentiels et ne pas lâcher la proie pour l’ombre. Le Lehendakari Iñigo Urkullu s’en tient à une ligne proche de celle d’Antonio Duran qui a quitté Convergencia i unió à cause de son évolution indépendantiste. Il ne croit pas à une démarche unilatérale pour obtenir la souveraineté, il préfère une formule bilatérale sur la base d’une “majorité renforcée”, c’est-à-dire comprenant un parti espagnol, en vue d’une négociation. Le PNV attend l’arrivée au pouvoir en Espagne d’un David Cameron. Mélange de rouerie et d’angélisme, bien dans la ligne d’un parti qui dans son éternel jeu de balancier se satisfait du statu quo, eta balantza duen aldera, erortzen da zuhaitza!

Le “Camí basc” ou chemin basque en catalan, que les indépendantistes lui proposent de prendre n’est pas pour demain.

Comme Artur Mas, le PNV ne l’empruntera que poussé par un mouvement social qui lui démontre ce qu’il peut gagner dans une telle opération, si vraiment la prise de risque en vaut la chandelle. L’échec du plan Ibarretxe est dans toutes les mémoires.

Gouvernabilité espagnole plus difficile

Gagner une élection, c’est d’abord consolider ses acquis, ne pas perdre, ne pas baisser. Le PNV va essayer le 20 décembre de récupérer les déçus de tous bords, d’un PP en crise, d’une gauche atone, d’un EH Bildu sans perspective. Recueillir un résultat par défaut en somme, et pour cela, se présenter comme le moins mauvais, le plus fréquentable.

Le vieux parti démarre sa campagne avec le souci de mobiliser l’électorat, il veut donner l’image du meilleur défenseur des intérêts du Pays Basque à Madrid, sachant que les élections législatives sont toujours plus favorables aux partis espagnols que les autres. En Navarre, il sera intéressant de voir si les scores de l’opposition aujourd’hui au pouvoir seront confirmés, si les abertzale parviennent à placer deux députés. On se souvient que Geroa bai avait obtenu un siège d’extrême justesse en 2011.

La gouvernabilité de l’Etat espagnol sera surement perturbée par le résultat du 20 décembre avec la division des deux grandes familles politiques “constitutionnalistes”.

Nous saurons si Podemos confirmera son élan ou sera un feu de paille.

La division de nos adversaires, l’arrivée d’une gauche alternative susceptible de faire sauter quelques verrous et d’aérer le débat, ne peuvent que susciter un optimisme mesuré dans notre camp.

(1) Avec une nuance de taille: le 15 octobre 2010, le PSOE dépourvu de majorité absolue et talonné par le PP, “souffrait le martyre” pour faire approuver la moindre loi. C’est ainsi qu’en échange de leur soutien, les six députés PNV aux Cortés obtinrent le transfert d’une vingtaine de compétences que les Espagnols refusaient obstinément d’accorder au Pays Basque, alors qu’elles avaient été votées par une loi organique trente ans plus tôt ! (Enbata n° 2147 et 2150).