Les corbeaux

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Jean-Marc Abadie
Jean-Marc Abadie
Les parents de Jean-Marc Abadie, en provenance de la Bigorre, débarquent, avec leurs quatre premiers enfants, au Pays basque au tout début des années soixante. Ayant grandi à Bayonne, c'est par le chant basque qu'il décide de devenir basque et commence à apprendre la langue des autochtones. Militant culturel et politique, il pense que l'écriture est une vraie arme littéraire. Co-fondateur de l'hebdomadaire Ekaitza au milieu des années 80, puis du trimestriel bayonnais Kutzu de 1992 à 2006, il rédige une chronique mensuelle sur Enbata depuis janvier 2012.
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Corbeaux

Ah le “Corvus corax” est une drôle de bestiole ! Plutôt noir souvent teinté de blanc sur le cou, il a la peau dure et la gouaille facile. Tellement qu’il en a perdu son fromage. Le corbeau est réputé pour son intelligence et son organisation sociale semblent très supérieures à la moyenne des oiseaux. Il n’a quasiment jamais été chassé, sa chair ayant été considérée comme immangeable, sauf après une très longue cuisson.

Du fait de son comportement de charognard, il a aujourd’hui une mauvaise réputation. Souvent considéré comme un prédateur nuisible, il fait l’objet, ici ou là et quand la saturation pointe son bec, de campagne d’élimination.

Bref c’est un oiseau de mauvaise augure. En Pays basque, longtemps contenu, il s’est développé ces dernières années, portant atteinte à l’écosystème. Le plus grand problème avec les corbacs, ce n’est pas tant qu’ils croassent. C’est qu’ils croissent aussi très rapidement.

Au début, un premier spécimen a débarqué. On ne l’a pas vu arriver. Après coup, on s’est aperçu que c’était le chef. Puis il a fait venir des congénères. Un par un. Jusqu’à pénétrer dans notre espace vital public. Façon Hitchcock, dans Les oiseaux.

Petit pignon

“Bonjour monsieur. Que puis je faire pour vous ?” interrogea St Pierre aux portes du Paradis. “Écoutez, j’ai perdu la mémoire. Mais ce dont je me souviens c’est que je m’appelle Joseph, j’ai un fils et je suis menuisier.” St Pierre se frottant la barbe et  dubitatif, décide de solliciter l’avis du public, constitué exclusivement des 12 apôtres. A leur tour, ils réfléchissent et incrédules, font appel à un ami. Jésus arrive, voit le type et s’écrit : “Papa!”. Et Joseph lui répond : “Pinocchio !”

Dans les années fin 70, début 80, j’avais raconté cette histoire à mon frère, à peine post boutonneux comme moi, qui par inconscience ou provocation, s’empressa d’en faire part à toute la maisonnée lors d’un repas familial. Alors que j’avais plongé mon  nez dans l’assiette, j’entendis mon père éructer tout en devinant la moue de mes quatre soeurs et l’interrogation de ma mère qui fut aussi surprise que nous de la hardiesse de mon frère. C’est que le paternel ne plaisantait pas avec la religion. Tout chrétien de gauche qu’il était. C’était un autodidacte devenu érudit de l’évangile. Il en savait au moins autant que n’importe quel serviteur de Dieu.

Avec ma mère, il s’engagea dans l’action catholique ouvrière (A.C.O.) et le syndicalisme avec la C.F.T.C. Puis très vite, dès la scission en 1964, rejoignait la CFDT.

Barba non facit philosophum

Mes parents pourraient se retourner dans leur tombe s’ils entendaient les propos récurrents de Marc Aillet, ce prélat réactionnaire(1), ancien responsable des Scouts d’Europe, organisation catholique militariste et très conservatrice qui à l’occasion fraye  avec le Front national. Il faut dire qu’il fait fort ce fils de militaire ! Non content de remettre en cause les orientations humanistes du dernier concile Vatican II, il organise à Biarritz fin novembre 2012 un colloque international Pro vie où se côtoient  homophobes, tel le prêtre-psychanalyste Tony Anatrella, et des membres proches de l’Opus Dei, l’influent mouvement conservateur de l’église catholique.

Il censure un tableau de l’archange à l’église Saint-André de Bayonne, il interdit la présence de femmes près de l’autel, il fait insérer des textes et chants en latin dans les feuillets des messes, il interdit la tenue d’un concert du groupe de femmes Buhaminak pour l’ikastola, il manifeste le soir avec force cierges devant la mairie de Bayonne afin de s’opposer au mariage pour tous… De même, il s’est rendu aux États-Unis pour y rencontrer le mouvement Pro life ou en Russie pour échanger avec les conservateurs les plus pointus de l’Orthodoxie et du gouvernement.

Et il n’a de cesse que de faire venir de la France éternelle de jeunes prêtres “traditionalistes”, en les installant notamment dans les paroisses biarrotes de St-Martin et Sainte-Eugénie, comme chez leurs consoeurs  bayonnaises à St-André ou St-Léon.

Il ne l’emportera pas au paradis !

Hormis la réactionnaire Semaine du Pays basque sous la plume d’Alexandre de La Cerda qui nage à contre courant (2), nombre de commentaires et d’actions émergent pour dénoncer une église hyper conservatrice que n’aurait pas renié Jean Ibarnegaray, élu du Pays Basque intérieur et ministre actif sous la France de Vichy. Ainsi, à la suite du 1er Forum des chrétiens en mouvement au printemps 2012 ou du groupe Baptisés 64 à la fin de la même année, un bruissement persistant parcours nombre de  paroisses du Pays Basque Nord, notamment au travers de l’association Herriarekin, Fedea ta Kultura ou plus récemment Elizan mintza, dernière née des associations…

Dans sa Lettre ouverte à un CyberÉvêque (3), Michel Berger, membre du CDDHPB, réagit par un texte aux petits ognons à un des tweets de l’évêque Aillet : “Pour nous distraire et nous déconcentrer, vous resservez, froide et écoeurante, votre litanie agressive et méprisante à l’égard du droit des femmes. Vous condamnez une fois de plus, sans état d’âme, la loi sur l’IVG, votée il y a plus de 40 ans ! Et (…) vous la comparez aux crimes de Daesh ! Ce réquisitoire indigne ne peut pas laisser indifférent.

Michel Oronos , de son côté, est, lui aussi on ne peut plus explicite : “A l’invitation de  l’évêque, une troupe de prêtres, de religieux, de religieuses, de laïcs, de familles intégristes s’est installée dans le diocèse. Désormais, ils occupent les postes principaux de l’administration et de la pastorale. Ils avaient lorgné le riche territoire basque (…)  sachant que dans la caisse du diocèse il y avait des ressources abondantes pour nourrir ses projets, de sorte qu’ils appauvrissent, dilapident le trésor amassé pendant des années par la générosité des générations précédentes, alors qu’on ignore la situation financière exacte du diocèse”. (4)

Dat veniam corvis, vexat censura columbas

Dans son édition du 9 février, sous la signature de Pierre Penin, Sud Ouest consacre une grande place à la pétition lancée par la revue Golias accessible sur la plate forme mes opinions.com demandant au pape de démettre l’ecclésiastique qui se sent pousser des ailes. Qui par ailleurs est peu humble, à la vue des propos rapportés dans une vidéo mise en ligne par le service de communication du diocèse : “Quand on refuse la  vérité, on interdit le débat”. Rien de moins !

Michel Oronos conclut son apport : “Il n’y aura pas de renouveau dans l’Eglise s’il n’y a, auparavant, un renouveau radical de la théologie qui donnera naissance à une pastorale appropriée, pour l’humain d’ici et  de maintenant —en chaque lieu particulier—, analysant de près qui sont les hommes et les femmes, presque cas par cas.

Curieusement, le mouvement abertzale demeure assez discret depuis que cet évêque gère les ouailles basques. Comme si l’on  considérait, via une position logiquement laïque, que tout cela ne nous concernait pas. “Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu’on enchaîne? Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines?(5)

(1) Évêque de son état, membre de la communauté Saint-Martin (2 évêques en France) arrivé en octobre 2008 dans le diocèse de Bayonne, se plaît à commettre des saillies verbales provocatrices. Comme son tweet du 12 janvier (à 23 h 44 !): “L’Etat  prétend protéger les citoyens contre Daesch et s’engage dans une campagne pro IVG condamnant des innocents à la violence : illisible ! “ Et son dernier né du 24 janvier, pas vraiment viable : “Peut on rester insensible devant ces 220.000 enfants à naître, littéralement broyés dans le sein de leur mère (sic!), chaque année en France ? Pitié!”

(2) Voir L’euskara au séminaire dans son édition du 5 au 11 février, page 2.

(3) Mediabask n° 49 du 11 février 2016 

(4) Tiré de la revue Herria 2000 Eliza (Octobre 2015).Michel Oronos vient d’écrire son dernier opus : Mon dernier catéSchisme aux éditions Zortziko.

(5)Dernier paragraphe du Chant des partisans (Musique Anna Marly (1941) et paroles de Joseph Kessel et Maurice Druon (1943).

2 Commentaires

  1. nogues serge
    Publié le 29/03/2016 à 18:03 | Permalien

    alors là BRAVO Jean Marc, il n’y a rien à rajouter tout est dit , cet évêque est « à vomir »

    • Abadie
      Publié le 05/04/2016 à 17:44 | Permalien

      Merci Serge. Depuis la rédaction de cet article, cet évêque intégriste a fait distribuer dans les paroisses un texte, daté du 11 mars, visant à se justifier. Du genre : c’est pas moi qui ai commencé, mon format (le SMS) est trop lapidaire, « Harcèlement médiatique », « Ce tweet serait passé inaperçu si la presse locale ne s’en était emparée et si une parlementaire de Bayonne (Colette Capdevielle qu’il ne cite pas) ne l’avait porté à la connaissance de Mme la ministre de la Santé et de ses collègues de l’Assemblée… S’en suivirent des attaques ad hominem, un refus obstiné de dialogue et de débat, un déni de liberté d’expression et d’opinion, arguant d’une interprétation tendancieuse de mon txeet… Bref l’enfer c’est les autres ! Je pense maintenant qu’il faut passer à une autre étape après la dénonciation de ces comportements rétrogrades. Que l’on soit chrétien ou non, pratiquant ou non, nous avons l’occasion, à titre personnel, de rentrer dans une église pour un baptême, une communion, un mariage, une communion, un concert… ou d’y chanter via une chorale ce qui est mon cas. L’idée serait de lancer un boycott général vis à vis des lieux où ces corbeaux sévissent. A Bayonne à St André, la Cathédrale, St Amant, St Léon. A Biarritz à ST Martin ou St Eugénie. Et Dieu sait où encore !