L’Espagne fête les 30 ans du GAL

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Ellande Duny-Pétré
Ellande Duny-Pétré
Educateur. Engagé dans le mouvement abertzale depuis le Procès de Burgos. Responsable de la chronique Hegoalde dans Enbata.
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Enrique Rodriguez Galindo

Pour cet anniversaire, elle libère le général de la garde civile Enrique Rodriguez Galindo, un des maîtres d’oeuvre du GAL, et réprime plus que jamais les militants indépendantistes.

Il fut le grand patron de la caserne 513 —un camp retranché d’Intxaurrondo près de Saint Sébastien— pendant près de 15 ans, depuis le début des années 1980. Enrique Rodriguez Galindo a été condamné en juillet 2001 à 75 années de prison. La justice espagnole a admis qu’il était l’auteur de l’enlèvement et du meurtre de deux jeunes réfugiés basques, Joxi Zabala et Joxean Lasa, le 15 octobre 1983, rue Pontrique à Bayonne. Le 5 octobre 2013, le général espagnol est sorti de prison, bénéficiant d’une liberté conditionnelle. Au total, il est seulement resté 4 ans et 4 mois derrière les barreaux, entre mai 2000 et septembre 2004. Pour des raisons de santé, il a aujourd’hui 74 ans, les juges l’ont autorisé à demeurer chez lui, sous surveillance policière. Le Centre pénitentiaire de Zuera (Saragosse) dont il dépendait théoriquement, a “observé sa bonne conduite”. Dans son rapport, la justice espagnole ajoute sans rire qu’“un pronostic individualisé et favorable de réinsertion sociale est établi”. “Les conditions objectives et subjectives minima nécessaires pour obtenir le dernier grade dans le déroulement de la peine privative de liberté” sont remplies par Enrique Rodriguez Galindo. Désormais, il est libre. Il devra simplement indiquer son adresse et aura l’obligation de recevoir la visite des services sociaux pénitentiaires. En somme, une belle façon de fêter les 30 ans du GAL dont il mit en œuvre une des branches.

Un grand tortionnaire
Enrique Rodriguez Galindo a laissé de son passage en Pays Basque un souvenir impérissable. Non seulement Lasa et Zabala sont morts durant ses années de service, mais également Mikel Zabaltza. Ce dernier, arrêté et torturé à Intxaurrondo, fut retrouvé, noyé dans la Bidassoa le 15 décembre 1985. Victime du supplice de la baignoire, l’enquête montra qu’”on” lui avait introduit artificiellement de l’eau de cette rivière dans ses poumons, pour faire croire à une noyade. “GALindo” est connu pour étant un des plus grands tortionnaires espagnol en activité en Euskal Herria. Mais il y a plus. Un rapport interne de la garde civile l’accusa le 17 octobre 1992, de tirer profit du trafic de drogue dans notre pays. Ustelkeria, une chanson de Fermin Muguruza (Negu gorriak), immortalisa ses forfaits (1).
Le général de la garde civile perd son statut de militaire en 2002. Sans doute faisait-il un peu tâche au sein de la “benemérita”. Mais ce héros de la “guerre sale” est bardé de décorations, douze au total (2). Ses hommes de main, les gardes civils Felipe Bayo et Enrique Dorado, ont été condamnés à 68 ans de prison, puis rapidement libérés. Toujours dans la même affaire, ce sont eux qui concrètement, ont enlevé à Bayonne, séquestré dans les caves du palais désaffecté de La Cumbre à Saint Sébastien, torturé, assassiné, dissous les chairs dans 50 kg de chaux vive et enfin enterré près d’Alicante, les corps de Lasa et Zabala. Les deux policiers prirent la peine de revendiquer leur forfait en téléphonant le 20 janvier 1984 à la radio Cadena Ser d’Alicante: “A trois heures de l’après-midi, nous avons exécuté les membres d’ETA Lasa et Zabala. Avant de mourir, ils ont demandé un prêtre. Nous avons refusé, ils ne le méritaient pas”. Leurs squelettes réapparurent vingt ans plus tard. Lors de son procès, Rodriguez Galindo déclara: “Avec des hommes de cette trempe, nous aurions pu conquérir toute l’Amérique du Sud”. L’assassinat de Lasa et Zabala fut le premier d’une longue série, destinée à faire plier le gouvernement français considéré comme trop laxiste à l’égard des réfugiés basques présents en Iparralde. Révélée dans tous ses détails durant les années 90, cette affaire est significative de ce qu’un chroniqueur du quotidien El Mundo appela “l’Espagne démosquelettique”.

Tous les GALeux en liberté
Quant aux autres acteurs principaux du GAL, ils sont eux aussi tous en liberté. José Barrionuevo, ministre de l’Intérieur du gouvernement PSOE, condamné à 10 ans de prison pour l’enlèvement de Segundo Marey à Hendaye et détournement de fonds publics, a seulement passé trois mois derrière les barreaux. Rafael Vera, secrétaire d’Etat à la Sécurité sous Felipe Gonzalez, condamné à 17 ans d’incarcération pour les mêmes raisons que Barrionuevo, est resté deux ans et deux mois en prison. Deux ans et deux mois, c’est beaucoup dire, il a passé la majeure partie de ce temps en milieu ouvert, ne rentrant en détention que le soir, pour dormir. Le commissaire José Amedo, condamné à 117 ans de prison pour six délits d’assassinat, enlèvement et autres broutilles, a été incarcéré pendant douze ans, dont six en milieu ouvert. Julen Elgorriaga, gouverneur civil du Gipuzkoa, condamné à 71 ans de prison pour l’enlèvement et l’assassinat de Lasa et Zabala à Bayonne, est resté moins de deux ans en prison. Le gouverneur civil de Biscaye, Julian Sancristobal, condamné pour enlèvement et détournement de fonds publics à 10 ans de prison, n’y est resté que quinze mois. Pas un seul juge n’a eu l’idée de mettre en œuvre pour ces individus la “doctrine Parot” qui permet de prolonger quasi indéfiniment la durée des incarcérations. En toute légalité démocratique, chacun a fait moins de 10% de sa peine. De la belle “ingénierie juridique”.
Mais en créant le GAL, tous ces bons patriotes espagnols, serviteurs zélés d’un gouvernement socialiste, n’ont pas réussi à abattre ETA. Ils l’ont seulement affaibli. José Maria Aznar et sa loi interdisant Herri Batasuna et toutes les autres formations indépendantistes qui ont suivi, y est parvenu avec le succès que l’on sait. Ses successeurs, qu’ils soient, socialistes ou PP, n’ont pas modifié d’un iota la ligne fixée par Aznar. Dans le droit fil de cette répression, alors qu’ETA n’est plus actif depuis deux ans, ils ne lâchent pas prise. Jusqu’à obtenir une reddition complète, la dissolution de l’organisation armée basque. Plus l’échéance se rapproche, plus la pression augmente. Qu’on en juge.

Taubira-Gallardon

La ministre de la Justice Christiane Taubira et son homologue espagnol Ruiz Gallardon

Deux ministres de la Justice
Le 27 septembre, l’ancien preso Patxi Segurola assigné à résidence en Bourgogne, est extradé en Espagne. Trois jours plus tard, le 30 septembre, la police espagnole arrête 18 membres de Herrira, mouvement chargé de la défense des droits des prisonniers politiques basques. L’association est interdite pendant deux ans, ses comptes sont bloqués, ses locaux à Hernani, Iruñea, Bilbo et Gasteiz sont fermés. Dans cette même affaire, Emilie, la sœur d’Aurore Martin, sera prochainement convoquée par l’Audiencia nacional. Si elle ne se rend pas à Madrid, la procédure du mandat d’arrêt européen lui sera appliquée. Le jour où l’opération policière contre Herrira bat son plein, la Garde des Sceaux française Christine Taubira reçoit à Paris le ministre de la Justice espagnol Alberto Ruiz Galardon. Cette femme de gauche qui fut, avant de faire carrière en France, militante indépendantiste guyanaise, signe avec son homologue espagnol une nième déclaration, pour “renforcer le dispositif de lutte contre le terrorisme” basque et islamiste. Sans l’ombre d’un état d’âme.
Le 7 octobre, le tribunal correctionnel de Paris condamne Asier Eceiza à 8 ans de prison. Le 8 octobre la police belge, avec la collaboration de la Policia Nacional et des Services secrets espagnols, arrête Natividad Jauregi Espina, en fuite depuis 1979. Le 13 octobre, le secrétaire d’Etat à la Sécurité, Francisco Martinez annonce que l’objectif numéro 1 de la police nationale et de la garde civile est d’arrêter Josu Urrutikoetxea, militant historique d’ETA. Elles y travaillent “nuit et jour”. Le 14 octobre, commence à l’Audiencia nacional le procès de 41 membres de l’organisation de jeunesse Segi. Le ministère public demande 7 à 9 ans de prison pour ces jeunes Basques accusés d’appartenir à une organisation terroriste. Aux yeux des Espagnols, “tout est ETA”, dès qu’il est question de mouvement indépendantiste.

Justice pour vainqueur, justice pour vaincu
Le 17 octobre, Iñigo Vallejo, arrêté en France en 2003 est remis à la police espagnole. Toujours le 17 octobre, débute à Madrid un méga-procès contre 36 dirigeants de Batasuna, impliqués dans le réseau des Herriko taberna, une centaine de sièges publics des organisations de la mouvance souverainiste. Parmi les accusés, plusieurs figures de proue du mouvement: Rufi Etxeberria, Joseba Permach, Joseba Alvarez, Floren Aoiz ou encore l’ancien député européen Karmelo Landa, artisans majeurs du processus de paix actuel. Ils risquent entre 10 et 12 ans de prison. La Cour suprême espagnole, le 17 octobre, quelques dizaines d’heures avant que la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) ne remette en cause la “doctrine Parot”, l’inflige au preso Juan Maria Gabirondo. On attend désormais la contorsion juridique que mettront au point les juristes espagnols pour contourner ou largement diminuer les effets de la décision de la CEDH.
Trente ans après le premier attentat du GAL, voilà la photographie de 20 jours de répression politique franco-espagnole en Pays Basque. Plus qu’un long discours, elle en dit long sur l’ampleur des moyens mis en œuvre et le nombre des fonctionnaires sollicités pour réduire une petite nation européenne qui réclame l’égalité.
L’Espagne est une et indivisible. Elle applique le droit. Il est rédigé par d’éminents juristes, voté par des parlementaires élus démocratiquement. Mais, selon que vous soyez Basque ou Espagnol, vainqueur ou vaincu, dominant ou dominé, les juges n’appliquent pas le droit de la même façon. “Avec discernement”, comme dirait Manuel Valls à propos des expulsions. Sur notre continent, ils appellent cela l’Etat de droit. Dans l’indifférence générale.

(1) Nos adversaires politiques ont souvent inspiré les bardes basques, de “Yup-la-la” (Etxamendi eta Larralde) à “Baionako Suprefeta” (Roger Idiart). L’amour immodéré du représentant actuel de l’Etat à Bayonne à l’égard des ikastola, sera-t-il une nouvelle source d’inspiration?

(2) Voici la liste des décorations officielles décernées par les autorités espagnoles à Enrique Rodriguez Galindo:
-Croix d’or de l’ordre du mérité de la Garde civile.
-Grand croix de l’ordre du Mérite civil.
-Croix de chevalier de l’ordre du Mérite civil.
-Croix d’argent de l’ordre du Mérite civil (attribuée deux fois).
-Croix de l’ordre du Mérite de la Garde civile avec ruban rouge (attribuée quatre fois).
-Plaque de l’Ordre militaire et royal de Saint Hermenegildo.
-Croix de l’Ordre militaire et royal de Saint Hermenegildo.
-Croix de l’ordre du Mérite militaire avec ruban blanc de première classe (attribuée deux fois).
-Croix de l’ordre du Mérite de la garde civile avec ruban blanc (attribuée trois fois).
-Médaille d’argent du Mérite policier.
-Médaille du Mérite policier avec ruban blanc.
-Médaille du Mérite de la protection civile.