Oui mais après ?

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Jean-Marc Abadie
Jean-Marc Abadie
Les parents de Jean-Marc Abadie, en provenance de la Bigorre, débarquent, avec leurs quatre premiers enfants, au Pays basque au tout début des années soixante. Ayant grandi à Bayonne, c'est par le chant basque qu'il décide de devenir basque et commence à apprendre la langue des autochtones. Militant culturel et politique, il pense que l'écriture est une vraie arme littéraire. Co-fondateur de l'hebdomadaire Ekaitza au milieu des années 80, puis du trimestriel bayonnais Kutzu de 1992 à 2006, il rédige une chronique mensuelle sur Enbata depuis janvier 2012.
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OuimaisapresAu moment où ces lignes sont écrites, nous sommes à la veille du premier tour de ces élections présidentielles qui dénaturent la conception que nous pouvons avoir sur la représentation politique, la démocratie, un régime parlementaire ou une démarche collective… Ce noble art qu’est la politique se trouve ici dévoyé par une représentation individuelle, un sauveur suprême, un personnage omnipotent qui participe à une course à l’échalote : plus présidentiable que moi tu meurs !

Cette élection-là au suffrage universel est vraiment une idée contre productive et, au final, anti-démocratique. Car les pouvoirs conférés à ce monarque sont démentiels. Autour de lui existe tout un aréopage d’attaché(e)s, de conseillers ou de spécialistes qui agissent en redondance avec les véritables ministres et secrétaires d’Etat.

De même, il peut dissoudre une assemblée (mal élue) par le peuple, mais qui peut le dissoudre, lui ?

J’exècre ces élections et ce système qui avilit le concept de citoyenneté, participe à un simplisme des arguments, surfe sur du manichéisme, fait la part belle aux clichés, glorifie la gouaille et assèche la réflexion.

Le pompon, c’est que ce sont les sondages qui dirigent nos votes dans une inconscience collective totale : pourquoi donner son suffrage à machin alors “qu’il n’a aucune chance de figurer au second tour”.

Mais au final, que vaut ma voix sur 36,5 millions de votants ? (1) Elle ne changera rien mais ma position de citoyen français et d’abertzale de gauche conjuguée me laisse dans un état de sidération sans pareille : que faire ? S’abstenir ? Voter nul? Poutou ? Hamon ? Quel que soit le choix, il sera empreint d’insatisfaction pesante et chronique.

Boule de cristal

Quant au second tour, il risque peut être d’être similaire à celui de 2002 où le vainqueur, boosté fort heureusement par un rejet massif anti FN, oublia de respecter celles et ceux qui avaient opté pour le moins pire. Il est fort à parier qu’il n’y aura pas de “bis repetita placent” dans une même proportion tellement le système électoral est vicié en atteignant un summum d’injustices.

Sera-ce un mal pour un bien à venir ? La désolation suprême, c’est que l’on prédit autour de cinq points supplémentaires à Le Pen après les 18 % obtenus au premier tour de 2012. C’était bien la peine de railler les Américains avec l’élection de leur Donald!

Le deuxième coup de semonce potentiel serait l’élimination de deux candidats représentant les deux forces politiques majeures qui se sont partagées le pouvoir en France durant toute la Ve république : le PS et l’UDR/UMP/LR. Et l’on peut penser que cet état de fait ne laissera pas indemne l’intégrité de ces deux formations politiques dans toute la France.

La dernière tuile serait de comptabiliser, si les sondages étaient avalisés par les urnes, près de 50 % de voix pour la droite et l’extrême droite, autour de 30 % pour les gauches et un peu plus de 20 % pour l’OVNI Macron qui, pour les présidentielles tout du moins, participerait à imploser les représentations habituelles avec un positionnement qui ne serait “ni de gauche, ni de gauche”(2), comme aiment à gloser ses détracteurs.

Une chose est certaine : l’électorat français n’échappe pas à la tendance, constatée aux USA comme dans certains pays d’Europe, qui promeut l’émergence d’un populisme droitier conduit souvent par des castes bourgeoises.

“En marche” arrière !

Mais l’après présidentielle risque de revêtir un joyeux bordel. Surtout si Emmanuel Macron est élu au trône suprême. En effet, les législatives risquent d’infirmer, pour la première fois, le résultat “complètement flou” pour paraphraser le Canard enchaîné sur ses supputations du premier tour.

Le souhait de renouveau de la classe politique au travers de l’émergence d’un centriste pour cette élection ne sera peut-être pas suivi du même effet pour les élections qui suivent.

L’ancien banquier d’affaires aura sûrement beaucoup de mal à constituer une majorité de députés issue de ses rangs. Une bonne partie des candidat(e)s estampillé(e)s “En marche”, souffrant d’un déficit de notoriété, auront du mal à se faire élire.

Et le bipartisme risque de refaire surface dans un double contexte : une nouvelle cohabitation, originale celle-là, et un foutoir sans nom au sein de cette majorité législative.

A fortiori si cette majorité putative est aussi forte que l’épaisseur d’un papier à cigarette.

Par contre, si Fillon accèdait à l’Elysée, sous une abstention probablement massive, la France aurait été la risée de la terre entière. Et si c’était Mélenchon, il aurait eu tout autant de mal à se trouver une majorité. Et dans ce cas de figure, les abertzale et autres euskaltzale auraient eu du grain à moudre !

Punks contre skinheads ?

Du coup, cela tombera finalement bien pour relancer un mouvement basque plutôt apathique. Car les 20.000 personnes issues majoritairement du Sud, agglutinées place St André à Bayonne en cette journée historique du 8 avril, ne sauraient éclipser deux autres récents rendez-vous propres à Iparralde et plutôt déplumés.

Dans l’ordre chronologique, la venue de la jeune blonde néo-fasciste le 11 avril à Bayonne a péniblement réuni contre elle pas plus de 500 personnes. Certes, ses fans les plus courageux ne dépassaient pas les 200 personnes grâce notamment à l’apport d’un bus de supporters venus de l’extérieur.

Mais ce constat n’empêche pas d’avoir un regard lucide sur cette réaction timide et dépouillée. Nous aurions pu être à la fois plus nombreux et prendre les moyens d’empêcher que ce tienne ce type de rassemblement, provocateur pour toute personne sensible à la démocratie et au vivre ensemble.

A noter que la sortie de la jeune députée populiste sur le rassemblement “de punks à chiens et d’indépendantistes fumeurs de chichon” est venue augmenter notre colère car, nous le chichon, on le mange.

Le deuxième rassemblement, plus spécifique aux abertzale, n’a pas réuni beaucoup plus de monde à Ustaritz en ce dimanche de Pâques. Il est bien loin le temps où deux Aberri eguna, issus du mouvement abertzale de gauche, étaient organisés en Pays Basque Nord !

Force est néanmoins de constater que l’absence d’un événement aussi important dans notre petit territoire durant ces dernières années a participé à affaiblir la conscience politique abertzale sur l’autel du Zazpiak bat.

Ces deux événements suffisent-ils à nous inviter à une vraie introspection collective sur la stratégie spécifique à affiner en Pays basque Nord ?

(1) Chiffre des élections présidentielles de 2012 représentant 80 % de l’électorat inscrit. 350 000 votes équivalent 1 % des suffrages exprimés.

(2) Formule attribuée à François Mitterrand : “Le centre n’est ni de gauche, ni de gauche”.