Vive les “ferias” !

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Jean-Marc Abadie
Jean-Marc Abadie
Les parents de Jean-Marc Abadie, en provenance de la Bigorre, débarquent, avec leurs quatre premiers enfants, au Pays basque au tout début des années soixante. Ayant grandi à Bayonne, c'est par le chant basque qu'il décide de devenir basque et commence à apprendre la langue des autochtones. Militant culturel et politique, il pense que l'écriture est une vraie arme littéraire. Co-fondateur de l'hebdomadaire Ekaitza au milieu des années 80, puis du trimestriel bayonnais Kutzu de 1992 à 2006, il rédige une chronique mensuelle sur Enbata depuis janvier 2012.
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Fêtes de Bayonne 1977, Place Saint-André

Fêtes de Bayonne 1977, Place Saint-André

Je me souviens des jours anciens et je pleure… Surtout, quand je me remémore, les premiers jours d’août, nos escapades du quartier bayonnais de Saint- Etienne, descendant la rue Maubec, xahakoa en bandoulière (tantôt avec force Castelvin —le seul vin sans raisin— ou Jopalor —le seul vin qui endort—) et tenue de bleu de travail, pour regagner Bayonne et ses fêtes.

Enfin, la rive gauche ! Ben, oui, c’était mieux avant ! Forcement, on était dans la force de l’âge ! Immortels et libres comme le vent ! En ces temps giscardiens, mais néanmoins post soixante huitard, la société française se décoinçait. A l’instar de la cité du jambon.

Pour autant, le contenu des fêtes n’était pas, à cette époque non plus, d’un très haut niveau culturel. Cela tombait bien parce que ce n’était pas ce que l’on recherchait. Il y avait déjà le Corso, la fête foraine, les courses de vaches (toujours payantes) et le bal devant la mairie. Et surtout, des filles ! Dont un nombre non négligeable d’estivantes. Parfois, qui ne parlaient même pas le français. Ce qui n’altérait pas -désinhibés par la pichore- nos capacités de communication et notre envie, souvent maladroite, de connaître nos premiers émois de grands adolescents boutonneux non polyglottes. Un vrai site de rencontres du millénaire précédent. Mais qui, à notre grand dam, ne nous permettait pas, éducation catho oblige, de dépasser le cap d’un carcan pesant. Il nous aura fallu plus de temps et de tentatives plus ou moins élaborées pour que nous nous déniaisâmes !

“C’est nous les pêcheurs de Saint-Jean-de-Luz…”

Qu’importe. Les fêtes de Bayonne et leurs petites soeurs —les fêtes du Petit Bayonne, trois semaines plus tard- suffisaient à notre bonheur de jeunes issus de milieux sociaux pas vraiment favorisés. Nous remplissions plusieurs fois nos xahakoa, instruments féconds de drague. Les sandwichs, tout aussi piteux que ceux d’aujourd’hui, remplissaient leur mission salvatrice de ne pas rentrer chez nos parents dans un état qu’ils n’auraient pas apprécié. Les peñas n’existaient pas, tout comme les sonos extérieures. On pouvait chanter à tue tête. Et pas forcement que des chansons de haute volée. Avant que nous soyons submergés par Claude François et Michel Sardou, C’est à Baba et Je suis basque moi le disputaient à Oi gu hemen et Arrantzaleak. Les petits matins, c’était le champ de guerre : un amas de déchets en tout genre jonchait les rues détrempées par les urines et rejets divers. Un peu comme aujourd’hui mais avec, en sus, les verres en verre et en plastique. C’était le bon temps où la consommation n’avait pas de limites, où les pollutions de tout acabit ne gênaient pas grand monde.

Allah jinkoa !

Mais aujourd’hui l’heure est à la rationalisation et à la sécurité. Daesh, qui lave plus blanc que blanc, est passée par là. Les fêtes deviennent payantes trois jours sur cinq pour celles et ceux qui n’habitent pas Bayonne. Sauf les exceptions. Et elles risquent d’être nombreuses. Bien sûr, les principaux reproches envers le maire Jean-René Etchegaray sont tout à fait recevables : précipitation et non concertation reviennent en boucle. De même qu’on nous présente des dépenses sans nous parler des recettes que représentent, pour la ville, un surplus de fréquentation des parkings, le coût des mètres linéaires des comptoirs extérieurs, les taxes diverses, ou le paiement des emplacements des ambulants et autre forains… Et si, on en profitait pour interroger le sens de ces cinq jours de plus en plus organisés comme un camp retranché ? Certes, ils ne sont plus depuis longtemps l’apanage des habitants de la ville. Plutôt, tout à la fois, de son proche et lointain environnement. Entre des expatrié.e.s qui reviennent au pays et nombre de touristes, plutôt jeunes, qui viennent chercher du typique et du “no limit”, le résultat peut paraître pitoyable. Et si on demandait l’avis des premier.e.s concerné.e.s —les habitant.e.s— sur la date, les animations, la durée, les comptoirs et sonos extérieures, les fêtes foraines? Et si les premiers bénéficiaires —cafetiers, restaurateurs, grandes surfaces et peñas en tête— apportaient enfin leur contribution ? Au prix où sont les consommations et les repas, ce ne serait que juste mesure.

Musikaren pesta

Et si enfin une municipalité soumettait l’octroi de l’ouverture de la quasi centaine de débits de boissons, plus ou moins associatifs, à une participation directe dans la prise en charge du coût des fêtes ? Moins peut être par des monnaies sonnantes et trébuchantes que par la prise en charge de groupes de chants, de musique, de bals, … via l’accompagnement, l’hébergement, la restauration, etc. Parce que finalement, la plus belle fête de Bayonne -rendons grâce aux organisateurs- c’est la fête de la musique. Une fête à la fois, familiale, générationnelle et diverse dans ses cultures. Ha, quel bonheur ce serait de multiplier par cinq ce rassemblement de musique vivante ! Té, à partir du mercredi le plus proche du 21 juin ! Parce que si on ne fait pas évoluer ces rassemblements monstres en moments plus conviviaux et à meilleure échelle humaine, on éviterait nombre d’excès et cette course à l’échalote démesurément commerciale. Sinon, demain vers où va-t-on ?

Baiona 2030

L’entrée payante, n’a pas pour but de “transformer le festayre en consommateur” comme l’indique le groupement des peñas dans leur communiqué du 20 mars 2018, c’est déjà le cas depuis longtemps. C’est plus sûrement le début d’un processus que nous avons du mal à entrevoir. Comme une mise sous cloche d’un espace déterminé, en sélectionnant les entrées, et en suivant à la trace le consommateur. Une sorte de Jurassic park apparemment festif et surtout assurément commercial. Les avancées technologiques serviront un jour une technique de management utilisée dans le cadre du Lean Manufacturing pour l’hôpital ou du Lean Management dans le monde industriel. Appliquées dans le cadre d’un modèle organisationnel de nos fêtes, ces méthodes seront intrusives pour nos libertés individuelles sous couvert du tout sécuritaire et du tout budgétaire. Les bracelets seront “pucés” car ils seront connectés et sans contact ! Ils serviront tout à la fois de moyen de paiement et de flicage. Nos parcours de Saint-André au grand Bayonne seront ainsi fléchés et permettront de comprendre les ressorts de nos consommations pour nous amener à consommer encore plus. Et ce n’est qu’un début. Vivement demain !

5 Commentaires

  1. JSM
    Publié le 23/07/2018 à 09:17 | Permalien

    « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux ». Benjamin Franklin.

    Merci, merci pour ce papier, tant il est clair et surtout comment il rompt avec le manque de résistance et la résignation de la plupart.
    Pour ma part, je m’interroge : si l’on refuse de présenter un bracelet à l’entrée et si l’on force le passage, dans l’espace public une sécurité privée n’a que peu de marge de manœuvre légale. En effet, selon la loi, la sécurité privée a juste pour objet des activités « de surveillance et de gardiennage, de transport de fonds…» non exercées par un service public administratif (Titre 1er du livre VI du Code de la sécurité intérieure). La police municipale prendra le relais ? Et si l’on arrive par la nive à la nage ?
    De la même manière, ne pas payer constitue une infraction ? De quel type est la contravention ?

  2. Gypaète
    Publié le 23/07/2018 à 16:51 | Permalien

    Effectivement je suis assez surpris du peu de montée au créneau sur le choix sociétal qui s’impose à nous, en franchissant le pas, oh combien symbolique mais pas que, de privatiser Bayonne et ses fêtes. Sous prétexte de sécurité, c’est bien toutes les agences privées qui viennent davantage se rajouter alègrement pour faire leurs beurres, restreindre la libre circulation et le libre accès à des fêtes que n’ont plus de « populaires » que le nom. Une sélection de plus par l’argent et par les origines de résidence, c’est totalement tendance dans la macronie.
    Et on apprend aujourd’hui que la facture de la mise à disposion des forces de sécurité, publiques cette fois-ci, vont être facturées à la ville… puisque elles sont devenues payantes. 150 000€ de plus, une bagatelle… Et dans cette engrenage de privatisation, qui peut penser que les 2 premiers jours des fêtes resteront libres? Qui pour penser que les 8€ demandés aujourd’hui, sans aucun tarif dégressif d’ailleurs pour celui ou celle qui ne veut s’y rendre qu’un jour, qui pour penser que cela ne connaîtra pas une inflation?? L’engrenage est pris, mais c’est pour notre sécurité braves gens, comme la crise exponentielle des caméras de surveillance à Bayonne…

  3. Etcheveste
    Publié le 24/07/2018 à 09:06 | Permalien

    Milesker jaona J M

  4. Nornahi
    Publié le 26/07/2018 à 08:56 | Permalien

    Zer da : « la pichore » ?

  5. ABADIE Jean Marc
    Publié le 01/08/2018 à 10:17 | Permalien

    « La pichore » da arno txarra !