Climat, de l’incantation au “faire ensemble”

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Jean-Stéphane DEVISSE

Jean-Stéphane Devisse est expert en politiques climat-énergie et c’est à ce titre qu’il a participé à la publication du livre Changement climatique pour les nuls du journaliste spécialisé Olivier Nouaillas. Alors que le Tour Alternatiba pour le climat entame son 4è mois à travers l’Europe et qu’en plus d’Alternatiba Garazi (11 octobre) et Bilbo (24 octobre), une cinquantaine de villages des alternatives sont prévus à la rentrée en vue de la COP21 de Paris, il répond aux questions d’Alda sur l’urgence climatique.

Le climat et le changement qu’il est en train de connaître nous semblent une notion complexe, on confond le réchauffement global de température moyenne de la terre (notion abstraite) avec les variations de températures qu’on peut connaître entre les saisons et qu’on supporte relativement bien. Comment y voir clair ?

D’un côté la météorologie c’est le temps qu’il fait et la façon dont on le ressent, de l’autre, la climatologie considère le temps qu’il a fait et qu’il fera et les tendances évolutives du temps. Les évolutions majeures du climat pour l’instant étaient liées à des éruptions volcaniques, à la position de la terre par rapport au soleil, etc. Depuis 200 ans, cette évolution majeure est liée à l’émission de gaz à effet de serre liée à l’activité humaine. Depuis que les relevés météorologiques existent (les années 1860), on a la présence de fortes dépressions au Pays Basque pour les mois de septembre, donnant lieu à un été indien et à des épisodes pluvieux. Ces dernières années, cette séquence n’est plus systématique comme auparavant. La météorologie permet de voir des éléments factuels. La climatologie nous permettant de mesurer les tendances sur les années, décennies, voire les siècles à venir.
En fait, on ne cherche pas à dire le “temps qu’il fera” mais à préciser les tendances liées à l’augmentation progressive des gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Les prévisionnistes travaillent sur des “analogues climatiques” et nous permettent de faire des comparaisons ou simulations d’un Pays Basque qui, avec une température moyenne mondiale de +3 ou +4 degrés, aurait les caractéristiques de ce qui existe actuellement à Porto ou à Lisbonne, voire plus au sud, (si on va au-delà des 4°C). Il est aisé de comprendre via les “analogues climatiques” que la couverture végétale, l’élevage, l’agriculture du Pays Basque, n’auront rien à voir avec ce qui existe actuellement sur le territoire. Le Pays Basque aura plus des caractéristiques météorologiques de ce qui existe au sud du Portugal et en Andalousie. Si les émissions se poursuivent ce sont de grandes mutations qui sont en perspectives. La révolution industrielle avec la machine à vapeur (utilisant le charbon) a marqué un tournant. Actuellement 80% de la demande mondiale en énergie trouve une réponse via les énergies fossiles, émettrices de gaz à effet de serre. De plus, sur le plan mondial, l’occidentalisation des modes alimentaires fait en sorte qu’on fait de plus en plus usage d’une agriculture intensive et de protéines d’origine animale. Cela entraîne l’augmentation de l’émission de méthane, un autre gaz à effet de serre puissant.

Quelles sont les conséquences concrètes de l’augmentation de gaz à effet de serre dans l’atmosphère ?

On connaissait les précipitations soudaines et massives entraînant des inondations “classiques” des basses vallées de la Nive, de l’Adour et de la Bidassoa en Pays Basque. Il faudra s’habituer à vivre avec des événements extrêmes qui, auparavant, étaient liés aux saisons ou à un grand orage et qui à l’avenir suivront une autre logique. Avec la cocotte-minute qui va monter en pression et en chaleur, il y a une “irascibilité” qui se mettra en place. On peut même imaginer l’apparition de période de sécheresse en Pays Basque. Ce qui est en train d’arriver, les simples citoyens et les élus locaux ont parfois du mal à le percevoir. La montée de la température moyenne du globe fait que le niveau de la mer augmente de 3,5 mm par an. Les 10 dernières années, l’océan est monté de 3 cm. En ajoutant à cela des précipitations plus abondantes, il est aisé de comprendre que des inondations plus importantes et plus fréquentes frapperont la bande côtière. Les coûts économiques et humains (imaginer de reloger les gens de la vallée de l’Adour, etc.) seront de plus en plus élevés. Certes les assurances existent, mais certaines assurances refusent d’assurer des biens soumis à des risques d’inondations. Du côté de Bassussarry, Lahonce, etc. ça commence à être compliqué. Tout aménagement du territoire devra prendre de nouveaux paramètres en compte pour anticiper et ne pas subir les conséquences des événements climatiques extrêmes. Nos économies se montrent très peu résilientes par rapport au changement climatique et à la crise énergétique. Il faudra donc se représenter l’urbanisme de demain en prenant en compte ces paramètres. Quand on sait que la Chine à des projets d’urbanisation, d’ici 2035, qui correspondent à des surfaces équivalentes à celles que l’Europe a urbanisées en 2000 ans, il faut agir vite.

web2hitzA3frPour ne pas tomber dans le catastrophisme et faire face à l’effet de sidération, quelles sont les pistes qui existent ou les solutions durables à utiliser ?

Les initiatives territoriales les plus probantes que j’ai pu rencontrer reposent sur les acteurs du territoire, élus ou pas, responsables associatifs, entrepreneurs. Dans ces cas, ces forces vives mettaient en oeuvre des solutions ayant pour objectif de rendre le territoire agréable à vivre pour aujourd’hui et demain, voire après-demain. Un des paramètres pris en compte était de ne pas procéder à des aménagements irréversibles à l’encontre de cette qualité de vie. Or, si le territoire est attractif et agréable à vivre il faut des activités créatrices d’emplois pour vivre aujourd’hui et demain sur place. Si ces activités d’aménagement sont à créer, autant choisir celles qui créent l’emploi local. En moyenne, chaque ménage paie 1.000€ par an pour l’éclairage, l’eau chaude, le chauffage. Les collectivités, elles, peuvent avoir des millions d’euros mobilisés pour les dépenses énergétiques. Dans le cas de l’Hexagone, on sait que l’énergie consommée est produite ailleurs. De plus en plus de territoires réfléchissent en fonction de ces grands paramètres : comment créer de l’emploi local, maintenir un territoire agréable à vivre en diminuant la dépendance énergétique territoriale. Pour cela, ils cherchent à voir comment en tant que communauté (collectivité, tissus d’entreprises, habitants) cofinancer en ayant la gouvernance des projets d’éoliennes ou de panneaux photovoltaïques. La levée de fonds participative permet d’imposer aux banques et développeurs des projets pouvant satisfaire au mieux les besoins alimentaires et énergétiques de la population locale. Les territoires à énergie positive sont dans cette démarche (de Garazi-Baigorri à Grenoble et ses 440.000 habitants)et visent à diviser les consommations d’énergie en satisfaisant une part grandissante des besoins alimentaires et énergétiques par la production locale. En Allemagne 53% de la puissance installée en matière de production électrique appartient aux citoyens (coopératives d’habitants et réseaux d’agriculteurs). Actuellement, dans le domaine de l’énergie, la vision, hélas, libérale, de la Commission Européenne, fait en sorte que l’alternative aux grands opérateurs privés viendra par la réflexion et l’organisation territoriale.

Vous utilisez la formule “il faut passer de l’incantation au faire ensemble”. Qu’entendez-vous par là ?

L’incantation permet de faire rêver et de montrer que tout est possible. Le faire ensemble, lui, est très important, car il permet de réaliser des améliorations et changements de façon immédiate, au quotidien. De nos jours, malgré l’absence de contrôle social qui existe sur internet, il faut reconnaître qu’il permet de donner un accès à l’information à un très large public. Grâce à l’internet les informations et moyens de changer nos modes de vies peuvent être prêchés par les plus convaincus et portés à la connaissance du grand public.
Le crowdfunding ou le financement participatif, lui, permettra de plus en plus par le financement global d’accéder à la gouvernance locale de différents projets dans le domaine des énergies renouvelables, par exemple. Un ami chercheur à Météo France et travaillant pour la Banque Mondiale, Stéphane Hallegatte, me disait que “malgré un accord au sommet onusien sur le climat de décembre 2015 à Paris (lors de la COP21) on n’empêchera pas l’évolution des températures de dépasser les 2°C.” Mais rester autour de 2°C, c’est mieux que 3° et tout effort sincère vaudra mieux que de ne rien faire. Il faut donc se détacher du fatalisme.

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