Éviter le piège tendu par le Front national à Bayonne

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Jean-Sébastien Mora
Jean-Sébastien Mora
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MassimiliannoFLa tenue du meeting au Pays Basque de Marion Maréchal Le Pen, à quelques jours du scrutin, laisse deviner une stratégie électorale fondée sur la provocation. Pour autant, difficile de ne pas se mobiliser pour dénoncer le racisme, le sexisme et l’autoritarisme, mais aussi pour défendre le droit à l’avortement. 

Trouver un lieu fût laborieux et bien théâtralisé. C’est finalement à la salle Lauga que Marion Maréchal-Le Pen, députée du Vaucluse, tiendra son meeting à Bayonne le 11 avril.

Mais que recherche au Pays Basque la nièce de la candidate à la présidentielle, dans ce territoire où le Front national n’a pas de base sociale, où une frange de la population reste très hostile à l’extrême droite et à un nationalisme français primaire ?

Et ce, à 15 jours du premier tour alors qu’est déjà annoncée une forte contre-mobilisation ?

Et si la nièce de Jean Marie Le Pen venait tout simplement à Bayonne provoquer une confrontation avec les manifestants, afin de polariser de manière caricaturale la fin de campagne et de recueillir l’attention naïve des grands médias généralistes.

La stratégie n’est pas nouvelle, Nicolas Sarkozy théorisait déjà de la sorte en 2007 :«la réalité n’a aucune importance, il n’y a que la perception qui compte», confiait-il à Laurent Solly, directeur adjoint de sa campagne présidentielle.

Il y a exactement 5 ans, toujours à Bayonne, Sarkozy avait d’ailleurs choisi un parcours au travers de rues étroites, sachant que le député-maire de l’époque, Jean Grenet, le lui avait vivement déconseillé. L’objectif était, à l’évidence, de s’offrir une tribune afin tenir des propos très vindicatifs à l’encontre «d’indépendantistes, dans des manifestations de violence pour terroriser de braves gens. […] ».

Ce discours absurde et bien autoritaire avait malheureusement été repris par les grandes éditions généralistes, sans nuance, bourré de contre-vérités et de partis-pris à l’égard du mouvement abertzale, comme l’a pointé ensuite l’observatoire des médias Acrimed.

Or il faut se souvenir qu’en février 2017, le Front national a su complètement cristalliser l’attention des médias, voire même de certains candidats à la présidentielle, lorsqu’en Bretagne deux cars de militants frontistes ont été dégradés par des manifestants avant le meeting de Marine Le Pen. Il y a fort à parier que si des incidents, même mineurs, se produisent à Bayonne, le Front national profitera de cette occasion pour défendre un discours à la fois victimiste, complotiste, jacobin et ultra-nationaliste.

Un entourage pro-nazi

Faut-il pour autant laisser Marion Maréchal Le Pen tenir son meeting tranquillement à Bayonne ? Certainement pas.

En dépit de ses efforts pour banaliser son programme, le Front national reste un parti d’extrême droite, non républicain, menaçant la fragile démocratie représentative.

Pour les politologues Cécile Alduy ou Jean-Yves Camus, le FN de 2017 ressemble en effet beaucoup à celui des origines, dans ses fondamentaux, ses idées et même son personnel.

Marine Le pen prise aux mots.En publiant, «Marine Le Pen prise aux mots», Cécile Alduy a montré que l’une des clefs de la progression du Front national reste le toilettage du discours et de l’image.

En effet, pas besoin d’une longue enquête pour comprendre, par exemple, la sensibilité raciste et pétainiste de Jean-Michel Iratchet, représentant frontiste local, il suffit juste d’aller sur son compte Twitter pour s’en rendre compte :  le délégué frontiste soutient l’évêque très décrié Mgr Aillet et il est abonné à des comptes pour lesquels le caractère raciste, l’attachent au régime de Vichy, les appels à une violence xénophobe et la revendication monarchiste sont évidentes (Ses posts sont d’ailleurs suivi par des groupes racialistes scandaleux du type « white power »).

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Tout récemment, en publiant  le livre enquête « Marine est au courant de tout », les journalistes Mathias Destal et Marine Turchi, ont d’ailleurs rappelé que l’entourage de la candidate à l’élection présidentielle est composé pour partie d’anciens militants du Groupe union défense (GUD), un groupuscule étudiant violent d’extrême droite .

marine-est-au-courant-de-tout-une-enquete-sur-marine-le-pen-1On y apprend notamment que Frédéric Chatillon, l’homme qui supervise la communication de sa campagne est quelqu’un qui «se signale en faisant le salut hitlérien», célèbre la naissance du Führer et organise de soirées indignes en tenue de déportés juifs (Fin mars, le Canard enchainé a confirmé que cet amoureux du troisième Reich est salarié du Front national, officiellement à mi-temps, en tant que chargé de mission). 

Magouille et financement opaque

Le livre de Mathias Destal et Marine Turchi démontre également que Marine Le Pen supervise les financements litigieux du FN, comme en 2014, lorsque le parti frontiste a obtenu un prêt de 9,46 millions d’euros de la First Czech Russian Bank (FCRB), une petite banque contrôlée par un homme d’affaires russe (Roman Popov) proche d’un oligarque (Guennadi Timtchenko) lui-même lié à Poutine.

Un financement qui n’a jamais eu vocation à être connu du public, jusqu’à ce que Mediapart le révèle. Le livre rappelle enfin que les affaires judiciaires qui cernent aujourd’hui le Front national révèlent un visage de Marine Le Pen, à mille lieues de l’image de «dédiabolisation» qu’elle vend aux médias et aux citoyens de bonne volonté.

Par exemple, dans l’affaire du micro-parti Jeanne, elle est soupçonnée d’avoir escroqué jusqu’aux membres mêmes du Front national, en surfacturant des prestations électorales, en vendant des “kits de campagne” rendus « obligatoires » à ses candidats, ou en réalisant des prêts fictifs antidatés au préjudice de l’État.

Beaucoup de membres locaux du FN l’ont amèrement découvert : selon un décompte de l’AFP, environ 28% des conseillers municipaux frontistes élus en 2014 ont aujourd’hui démissionné, soit environ 400 élus, sur 1 500 dans l’état français. Qui dit mieux ?

La châtelaine chérie de papi

«Je suis une bourgeoise gâtée. Ça me manque de n’avoir jamais connu le manque», confiait Marion Maréchal Le Pen pour se distinguer des origines plus modestes de son discret époux, Matthieu Decosse.

la-niece-le-phenomene-marion-marechal-le-pen-de-michel-henry-1104436625_LContrairement à sa tante Marine, qui a également grandi dans la richesse au château de Montretout, Marion Maréchal Le Pen ne tente pas de séduire un électorat populaire, et donc, elle affiche avec orgueil son enfance dorée.

Le journaliste Michel Henry a d’ailleurs retracé le parcours de l’«héritière» : catholique revendiquée, soutient public au bloc identitaire, conservatrice sur le plan des mœurs, apôtre d’un libéralisme censé servir les petits patrons et les commerçants…

La petite-fille de Jean-Marie Le Pen a tout pour lui plaire, tant elle reste sur sa ligne historique et représente la frange la plus rétrograde du Front national.

Ainsi fin 2016, dans une interview au quotidien catholique traditionaliste Présent la députée du Vaucluse est encore revenue sur la question du droit à l’avortement.

Elle expliqua aussi en 2014 sur BFM que si les Bretons donnaient des prénoms français à leurs enfants, cela prouverait leur désir d’intégration. Se risquera-t-elle à la même sortie sur les prénoms basques à Bayonne ?

Une chose est désormais certaine, la déclaration de Marion Maréchal Le Pen repose sur beaucoup de bêtise et d’inculture, puisque son propre prénom «Marion» n’est pas du point de vue linguistique français mais normand, et qu’il a, comme «Marie», pour origine «Myriam» en arabe araméen.

Donc, si manifester c’est prendre le risque d’une récupération politico-médiatique par l’extrême droite , s’opposer à la venue Marion Maréchal Le Pen répond une série de raisons objectives et légitimes : la défense du droit à l’avortement, la dénonciation du racisme, du sexisme, de l’autoritarisme et de la bêtise érigée en système.  Et si elle est réussie, cette mobilisation offrira encore un sentiment de résistance et de confiance collective bien au delà du Pays Basque.