Tour de France : générosité publique et bénéfices privés records

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Jean-Sébastien Mora
Jean-Sébastien Mora
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574_photogramme_scale_1040x500Grâce à un habile lobbying, la grande boucle est une course durant laquelle la famille Amaury, 230ème fortune française, gagne à toutes les étapes. Le 28 juillet, à Espelette et Saint-Pée-sur-Nivelle, ce sont l’EPCI Pays basque et surtout le département des Pyrénées-Atlantiques qui déboursent.

L’enthousiasme est de rigueur, quasi obligatoire ! Et ce, depuis plusieurs mois avant le passage du Tour de France cycliste au Pays basque, le 28 juillet, lors du contre-la-montre individuel entre Saint-Pée-sur-Nivelle et Espelette. Dans le département, 1000 élèves des classes de CM2, 6ème et 5ème ont même dû s’atteler à une dictée sur le thème de la grande boucle. Bien sûr, alors que de lourds soupçons pèsent sur le dernier vainqueur Christopher Froome, dans le fameuse dictée pas une ligne sur les affaires de dopage et les partenariats public-privé douteux au profit de la famille Amaury, propriétaire du Tour. En effet, « du Parti communiste au Front national, de L’Humanité au Figaro, le culte de la Grande Boucle dépasse les clivages partisans. L’union sacrée des organisateurs, des médias et de la classe politique veille scrupuleusement à perpétuer l’opinion dominante selon laquelle ‘‘le Tour fait partie du patrimoine’’ »dénonçait déjà en 2009 le journaliste David Garcia, dans une brillante enquête.

Les juteuses redevances

En 2014, l’économiste italienne Mariana Mazzucato s’est rendu célèbre en mettant à jour ces mécanismes qui permettent au secteur privé de bénéficier directement de la générosité publique. Le fonctionnement du Tour de France ne déroge pas à la règle !! Première explication : chaque année, plus de 200 communes se portent candidates pour recevoir une des 21 étapes. La société ASO (Amaury Sport Organisation) choisie alors elle-même les heureuses élues. Sauf que pour un départ d’étape, chaque commune doit s’acquitter d’une redevance à minima de 70.000 euros versée à ASO, tandis qu’une arrivée coûte aux alentours de 120.000 euros (Pour avoir le privilège de donner le coup d’envoi de la Grande Boucle, les sommes grimpent nettement. La ville d’Utrecht aurait ainsi déboursé près de 4 millions d’euros pour accueillir le Grand Départ). Voici donc les conditions financières requises par la société ASO pour les municipalités basques : 120 000 euros de redevance pour Espelette, 70 000 pour Saint-Pée-sur-Nivelle ; entre 50 000 et 80 000 euros chacune pour aménager les rues et assurer la sécurité pendant la course (locations de barrières, réfaction de certaines routes…) A l’origine, c’est le maire de Saint-Pée-sur-Nivelle, Pierre-Marie Nousbaum, qui avait démarché seul la société du Tour. Le village étant trop étroit pour constituer un départ, l’élu avait appelé à la rescousse la municipalité voisine, celle d’Espelette et son maire Jean-Marie Iputcha. Bien sûr, c’est au nom du sport et de ses valeurs que ces élus ont candidaté pour être ville-étape. Comment leur en vouloir ? En dépit des affaires avérées de dopage depuis 1998 (Festina, Amstrong, Astana, Contador…) cette grande kermesse itinérante véhicule encore un imaginaire très positif associé aux premiers congés payés de 1936, à ces pique-niques chaleureux au bord des routes, à l’effervescence sonore des villes-étapes. Un imaginaire tellement ancré que, comme à Espelette, l’opposition politique est tout aussi favorable d’accueillir l’épreuve reine, quitte à s’endetter. Dit autrement, l’élu qui renoncerait au 3ème évènement sportif médiatique du monde s’attirait aisément les foudres de ses concitoyens.

Les fausses retombés économiques

Humblement, Jean-Marie Iputcha le maire d’Espelette le reconnaît : « chiffrer les retombées économiques immédiates du passage du Tour de France est extrêmement difficile ». En effet, rendre la commune encore plus visible médiatiquement relève de l’exploit, tant son Piment rouge lui offre déjà une notoriété touristique démesurée. Dans son enquête, le journaliste David Garcia révélait aussi que « tétanisées à l’idée de laisser passer cette occasion, les mairies ne discutent jamais le contenu des contrats types imposés par le groupe Amaury ». Ainsi, au cas où des municipalités songeraient à grappiller quelques miettes du festin cycliste, ASO veille au grain : les conventions précisent que seuls les produits dérivés du Tour de France (casquettes, tee-shirts, espadrilles) peuvent être distribués sur le lieu des départs et des arrivées. Au final, comme ailleurs, ceux qui bénéficieront directement du passage du Tour de France constituent une frange économique plutôt restreinte mais influente, à savoir les commerçants et les hôteliers.

De l’exploit sportif au tourisme de masse

On sait moins que le département des Pyrénées-Atlantiques et l’EPCI Pays basque ont finalement pris en charge la totalité de la redevance destinée à Amaury Sport Organisation à la place des municipalités d’Espelette et de Saint-Pée-sur-Nivelle (en clair, les 190 000 euros de redevance à la société du Tour de France). On constate d’abord que la nouvelle EPCI Pays basque, contrairement aux grandes déclarations inaugurales, a fait le choix du « grand événement » au détriment des petites initiatives locales (à qui l’ont répond « pour l’instant, l’EPCI est prioritairement tournée vers la mise en route des compétences »). De plus, on comprend davantage les raisons de l’omniprésence du président du conseil départemental, Jean-Jacques Lasserre lorsqu’il est question du passage de la Grande boucle. C’est par exemple sous sa haute autorité et celle Christian Prudhomme, directeur de la compétition cycliste, qu’une confrérie des Béarnais du Tour de France a même été crée ! Or, quand la grandiloquence flirte avec ringardise, on en vient à douter de la pertinence économique du financement public (par les redevances donc, mais aussi de manière indirecte par la prise en charge d’évènements, de la communication, de la sécurité, du nettoyage après le passage de la caravane publicitaire…). « Le tourisme doit être érigé en grande cause nationale » déclara avec verve François Hollande en 2013. Bien entendu, séduire les dirigeants du Tour de France repose sur cette croyance perpétuelle des élus, celle de la nécessité de promouvoir l’industrie du tourisme, et ce, au risque que la Côte basque et les Pyrénées finissent totalement saturées.

du-voyage-reve-au-tourisme-de-masse.jpgIllustrations théoriques : tout récemment l’ouvrage « Du voyage rêvé au tourisme de masse » - Éditions CNRS – revient sur les effets les plus sombres du tourisme (pollution, artificialisation, écrasement des cultures locales, concentration de l’offre sur quelques produits agricoles…). « L’industrie du tourisme vend ce qu’elle contribue à détruire » peut-on lire aussi dans « Divertir pour dominer », un ouvrage plus cinglant aux éditions l’Échappée. Sur le littoral, cette citation illustre avec force la dégradation des eaux de baignade, la disparition des espèces endémiques, la pollution de l’air, l’emprise sur les terres agricoles…

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Une touristification pas si rentable

Rien ne garantie pourtant des retombées économiques lorsqu’une collectivité investie sur le Tour de France : février 2018, dans un rapport sur le passage de la grande boucle en 2016 dans le département de la Manche, la Cour des comptes a conclu que le rapport bénéfices / investissements publics est « systématiquement surévalué ». Inédit, le rapport précise que « certaines des retombées médiatiques [dont se targuent les élus] ont été commandées et payées par le département de la Manche lui-même, auprès de la presse locale et de publications nationales ». Ainsi, au moins 1 591 000 euros auraient été dépensés pour la communication par le département normand. On arrive à un joli total de 4,1 millions d’euros mobilisés lors du passage du Tour. A quoi, la Cour des comptes ajoute une estimation des missions du département qui a été évaluée à 1,2 millions d’euros, dont la moitié en masse salariale et frais de fonctionnement. « Tout ce qui est d’intérêt public doit être public » martèle le journaliste Edwy Plenel. Malheureusement la transparence ne semble pas la première vertu du parlement de Navarre ! Sachant qu’en Béarn, les villes de Pau et de Laruns constituent deux étapes pyrénéennes du Tour, et que, tous les moyens sont mis en œuvre pour retaper dans l’urgence la portion montagnarde de Gourette : les charges pour le département des Pyrénées-Atlantiques pourraient facilement doubler celui de la Manche. Or pas la moindre information à ce sujet ne ressort du budget primitif 2018 du département des PA, listing fade et flou, sans la moindre référence à ASO Amaury et au Tour de France. A l’instar de Jean-Jacques Lasserre qui affirme que « notre département est très attaché à la pratique du vélo », beaucoup d’élus locaux arrosent le passage du Tour en se targuant de promouvoir le cyclisme, voir même les sacro-saintes « valeurs du sport ». Pourtant ce « pognon de dingue » serait tout aussi utile dans l’achat direct de matériel pour les jeunes sportifs amateurs, la rémunération d’accompagnants et d’éducateurs, des tarifs préférentiels pour les transports en commun lors des compétitions, voire même en ce qui concerne l’EPCI la construction de pistes cyclables sur le BAB !! Pas non plus besoin de parier sur d’hypothétiques retombés lorsque l’on crée directement des emplois dans les EHPADs, l’Aide à la petite enfance, les collèges….

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Retour sur une institution financière.

Les excédents du Tour sont un secret de polichinelle : 10% de ces recettes proviennent directement des collectivités, 60% des droits télé, à 30% des partenaires marketing. En 1992, l’irruption d’ASO, dans la gestion du tour de France, a entériné la prise de pouvoir des financiers au détriment des défenseurs du sport. Depuis ASO, qui organise d’autres épreuves cyclistes (Paris-Roubaix, Paris-Nice, Tours d’Espagne, du Qatar et de Pékin), ainsi que le Dakar (sport auto), ne participe que de manière anecdotique à des projets fédéraux de promotion et de développement du cyclisme (1,2 million d’euros dépensé selon le journaliste Pierre Ballester). La Fédération française de cyclisme (FFC), dont le budget ne dépasse pas les 20 millions d’euros, n’a hélas pas sa part dans le délicieux gâteau du Tour de France : la fédération est d’ailleurs régulièrement en litige avec ASO, comme en 2010, où il était question des assurances des licenciés lors des courses. On sait aussi que les très gros salaires sont rares dans le cyclisme :  ils sont réservés aux figures du peloton. Au final, le Tour de France est devenue une course durant laquelle la famille Amaury, propriétaire de l’épreuve, gagne à toutes les étapes, à grand renfort d’argent public et sans pour autant soutenir le cyclisme amateur.

En 2016, Jean Amaury a ainsi été recensé comme la 230ème fortune française avec 350 millions d’euros. Outre ASO, sa famille possède également 100 % du quotidien L’Equipe (ce qui pose ici aussi la question de l’indépendance de ce média lorsqu’il est question de traiter la Grande boucle). Un patrimoine 100 % privé que la famille entend préserver des regards indiscrets : « alors qu’elle encaisse les recettes de l’épreuve et les redevances versées par les villes-étapes, la Société du Tour de France refuse, depuis 1992, d’afficher ses comptes et de les déposer au greffe du tribunal du commerce de Nanterre », note Le Canard enchaîné. Le journaliste David Garcia a aussi montré que dans les coulisses, certains collaborateurs de la famille Amaury ont su largement tiré d’énormes profits du tour de France comme Jean-Claude Killy et Jean-Claude Blanc, respectivement président et directeur général d’ASO. On peut y lire : « Avec l’augmentation spectaculaire des droits télé, une partie incompressible non négociable devait revenir aux coureurs, mais Killy s’y refusait obstinément ». Après l’affaire Festina, Killy est parti la tête haute d’ASO, et les poches pleines d’une indemnité de 50 millions de francs (7,5 millions d’euros). Son fidèle « KRZ » — le surnom de son second à la tête du Tour Alain Krzentowski — quitta la cordée avec « seulement » 32 millions ».

Ces « créateurs de richesse », que les médias célèbrent comme des héros modernes, pourraient-ils se passer des infrastructures publiques que les collectivités mettent à leur disposition : les subventions, les routes, les aménagements urbains ? Une chose est certaine, au Pays basque comme ailleurs, le Tour de France est un sport financier dont la règle est le transfert des points du public vers le privé.

Un commentaire

  1. Jean Marc ABADIE
    Publié le 10/07/2018 à 16:16 | Permalien

    Encore une fois, un article fouillé tout à la fois plaisant à lire et qui nous grandit ! Avec en filigrane, l’idée « d’interroger l’évidence », surtout la face cachée d’un événement. Bravo à toi Jean Sébastien !
    Jean Marc Abadie