Droits linguistiques : refuser l’inéluctable

Le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray, auditionné le 20 mai 2026 par le groupe d’études Langues et cultures régionales de l’Assemblée nationale, co-présidé par les députés Paul Molac et Peio Dufau, et dont font partie Colette Capdevielle et Iñaki Echaniz.
Le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray, auditionné le 20 mai 2026 par le groupe d’études Langues et cultures régionales de l’Assemblée nationale, co-présidé par les députés Paul Molac et Peio Dufau, et dont font partie Colette Capdevielle et Iñaki Echaniz.

Grâce à la mobilisation, l’euskara résiste malgré des décennies de marginalisation et d’uniformisation linguistique. Au-delà de sa sauvegarde, c’est désormais la reconnaissance de véritables droits linguistiques qui est posée.

Depuis plusieurs mois, la question linguistique revient régulièrement dans le débat public : mobilisation des élèves de Seaska pour pouvoir passer des examens en euskara ; polémiques autour de Scola Corsa ; recours contre certains panneaux bilingues ; élus empêchés de s’exprimer en basque dans des assemblées locales malgré l’existence d’une traduction simultanée ; déclarations alarmées de responsables politiques dénonçant des revendications prétendument « communautaristes« .

Une disparition organisée

Il faut regarder l’histoire linguistique française avec lucidité. Le recul du basque, du breton, du corse, de l’occitan ou de l’alsacien ne relève pas simplement d’une évolution naturelle des sociétés modernes. Certes, la mondialisation et la globalisation n’ont pas aidé. Mais le recul des langues territoriales est d’abord et avant tout le résultat d’une politique active d’uniformisation linguistique.

« L’effacement des langues territoriales ne fut pas un accident de l’histoire française mais un projet politique porté par l’État. »

L’école de la République fut l’un des principaux outils de cette assimilation. Des générations entières d’enfants ont appris que parler leur langue était une faute, parfois une honte. Au Pays Basque, la « bûchette » circulait entre élèves afin d’identifier ceux qui parlaient euskara dans la cour de récréation. Les sanctions pouvaient aller jusqu’aux humiliations publiques ou au nettoyage des toilettes en fin de journée. Le message était clair : pour réussir socialement, il fallait abandonner sa langue. Ces pratiques ne relevaient pas d’excès isolés mais d’une logique assumée d’uniformisation linguistique. Elles rappellent surtout une réalité souvent oubliée : l’effacement des langues territoriales ne fut pas un accident de l’histoire française mais un projet politique porté par l’État.

Cette violence symbolique a produit des effets profonds. Beaucoup de parents ont cessé volontairement de transmettre l’euskara à leurs enfants, convaincus qu’ils leur offraient ainsi davantage de chances de réussite dans une société devenue massivement francophone. Pendant des décennies, le français ne s’est pas imposé uniquement par son utilité ; il s’est aussi imposé par la disqualification sociale des autres langues.

La France aurait pu faire le choix du bilinguisme généralisé, en permettant à tous les enfants d’apprendre le français sans détruire les autres langues. Elle a choisi une autre voie : dévaloriser, marginaliser puis effacer progressivement les langues territoriales.

Et sans remonter les décennies, les propos récents de celui qui fut, il y a peu encore, ministre de lʼÉducation nationale – Jean-Michel Blanquer – font bondir. Assimiler la défense des langues territoriales au séparatisme islamiste est au mieux une bourde sans nom, au pire un refus catégorique d’investir le champ des droits linguistiques.

Le vieux logiciel monolingue

En 1992, l’article 2 de la Constitution affirmant que « la langue de la République est le français » avait été renforcé officiellement pour protéger le français face à la domination croissante de l’anglais. Pourtant, cet article sert aujourd’hui régulièrement à limiter les langues du territoire bien davantage qu’à freiner l’anglicisation de la société. Le paradoxe saute aux yeux. La carte nationale d’identité française est désormais bilingue françaisanglais. « Surname », « Given names », « Nationality »… Dans le même temps, des panneaux toponymiques en euskara sont contestés, des signes diacritiques sur des prénoms provoquent des batailles administratives sans fin et des élus ne peuvent toujours pas s’exprimer librement dans leur langue dans les assemblées délibérantes.

L’argument de la compréhension ne tient évidemment pas. Personne ne demande la disparition du français et il n’est nullement attaqué d’ailleurs. Les militants des langues minorisées vivent déjà dans le bilinguisme quotidien voire le trilinguisme. Pourtant, le simple fait qu’une langue autre que le français soit utilisée dans un cadre institutionnel continue de provoquer crispations et recours.

Comme si une langue parlée par quelques milliers de locuteurs dans l’Hexagone pouvait menacer de dislocation un État comme la France.

Le cas corse illustre particulièrement bien cette logique. Les débats autour de Scola Corsa ont rapidement dépassé les questions pédagogiques pour glisser vers le terrain identitaire et politique. Enseigner une langue historique du territoire semble encore perçu par certains comme une remise en cause implicite de l’unité républicaine. L’État, par la voix du préfet, retoque le financement de la filière immersive par la collectivité territoriale.

De la sauvegarde aux droits linguistiques

Face à cela, des milliers de personnes tiennent pourtant la langue à bout de bras depuis des décennies. Associations, bénévoles, enseignants, parents d’élèves, artistes, médias et réseaux immersifs ont permis d’éviter l’effondrement total de l’euskara au nord du Pays Basque.

Mais la situation reste fragile. Certes, les politiques linguistiques permettent aujourd’hui de stabiliser le nombre absolu de locuteurs. Pourtant, en proportion de la population totale, l’euskara continue de reculer. L’attractivité démographique du Pays Basque et l’arrivée massive de nouveaux habitants non bascophones déséquilibrent continuellement la balance linguistique.

Or, les spécialistes de l’UNESCO considèrent généralement qu’une langue doit atteindre environ 30 % de locuteurs pour espérer assurer durablement sa transmission sociale. Nous sommes encore loin de cet objectif.

« Les spécialistes de l’UNESCO considèrent généralement qu’une langue doit atteindre environ 30 % de locuteurs pour espérer assurer durablement sa transmission sociale. Nous sommes encore loin de cet objectif. »

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la mobilisation récente autour des examens en euskara. Les élèves ne demandent pas un privilège, mais une cohérence élémentaire : pouvoir passer des épreuves dans la langue dans laquelle ils étudient depuis des années. Leur engagement mérite d’être souligné. Certains sont prêts à composer en euskara malgré le risque évident de pénalisation sur leurs notes. Peu de situations résument aussi clairement la réalité actuelle des langues minorisées : en 2026, des lycéens doivent encore envisager la désobéissance pour pouvoir composer dans leur langue d’apprentissage. L’annonce récente permettant de passer à l’avenir certaines spécialités du baccalauréat dans une langue régionale constitue une avancée. Mais elle raconte aussi autre chose : chaque progrès obtenu en matière de droits linguistiques est le fruit de mobilisation, rapport de force et engagement militant.

Pendant longtemps, les défenseurs de l’euskara ont mené des combats de sauvegarde : ouvrir des écoles ; empêcher des fermetures de classes ; obtenir quelques panneaux bilingues ; résister. Une nouvelle étape semble désormais s’ouvrir : celle des droits linguistiques réels.

L’heure de la réparation linguistique

Depuis 2008, la Constitution française affirme que « les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France ». Loin d’une consécration, enfermer les langues dans des cases patrimoniales est une méconnaissance de ce que le plurilinguisme offre comme ouverture au monde et à l’avenir. Car une langue n’est pas un monument que l’on entretient. C’est une réalité vivante qui ne survit qu’à condition d’être transmise, parlée et utilisée. Cette « reconnaissance » était alors essentiellement symbolique. Pourtant, cette phrase pose aujourd’hui une question simple : que vaut un patrimoine que l’État laisse sciemment disparaître ?

Car, lorsqu’un État a participé pendant des décennies à l’effacement d’une langue, peut-il ensuite se contenter d’un simple discours patrimonial ? Peut-il reconnaître une responsabilité historique sans en tirer de conséquences politiques concrètes ?

D’autres combats jugés impossibles ont émergé ces dernières années. Le mouvement climat, avec l’Affaire du Siècle, a réussi à faire condamner l’État français pour inaction climatique. Pourquoi la question linguistique échapperait-elle éternellement à cette logique de responsabilité ? Si les langues dites régionales appartiennent réellement et constitutionnellement au patrimoine de la France, alors la question de leur non-préservation devrait devenir aussi une question juridique.

« Il faudra tôt ou tard passer par une loi qui accorde aux langues territoriales un véritable statut. Pas contre le français, l’anglais ou l’espagnol, simplement en faveur de ces trésors vivants. »

Il faudra tôt ou tard passer par une loi qui accorde aux langues territoriales un véritable statut. Pas contre le français, l’anglais ou l’espagnol, simplement en faveur de ces trésors vivants.

On doit désormais parler d’état d’urgence linguistique. L’euskara est encore vivant, mais sa survie passera par l’engagement de toutes et tous. On le sait, les décideurs ne bougeront que sous la pression populaire. Les raisons d’y croire existent, à nous de les renforcer et de les multiplier. Ce sont les conditions qui nous permettront d’atteindre les 30 % de locuteurs d’ici 2050 tel qu’envisagé par l’OPLB. La mobilisation annoncée pour le 21 novembre par Euskalgintza doit déjà être sur nos agendas respectifs.

Le fait que les nouvelles générations acceptent de moins en moins que la marginalisation de leur langue soit considérée comme normale est source d’espoir. Car ce qui change aujourd’hui n’est pas seulement la situation des langues minorisées. C’est le fait que leurs locuteurs cessent progressivement de considérer leur effacement comme inéluctable.

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