Changements de stratégie

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Ellande Duny-Pétré
Ellande Duny-Pétré
Engagé dans le mouvement abertzale depuis le Procès de Burgos. Responsable de la chronique Hegoalde dans Enbata.
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Manifestation de la Diada (fête Nationale de la Catalogne) 2022

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L’Édito du mensuel Enbata 

Deux peuples transfrontaliers, les Basques et les Catalans, aspirent à conquérir leur souveraineté perdue. Aucune des stratégies mises en œuvres n’a pour l’instant abouti. Statuts d’autonomie dont les compétences devraient s’étendre, vote d’une souveraineté-association, lutte armée et référendum pour le droit à l’autodétermination, déclaration unilatérale d’indépendance, en plusieurs décennies nos peuples ont tenté bien des démarches. Mais modifier la carte politique n’a lieu qu’à de trop rares moments historiques. Ce sont de rares fenêtres de tirs que les petits peuples doivent saisir à tout prix en étant prêts au jour J.

Contre vents et marées, les souverainistes catalans et les basques insistent. Nous assistons ces derniers temps à un changement majeur. Tenant compte des échecs antérieurs, les stratégies rupturistes, celles d’un hypothétique Grand soir sont abandonnées. La lutte armée, les référendums et les déclarations unilatérales d’indépendance se sont fracassés sur des rapports de force défavorables, la férocité de la répression des Etats et la complicité des institutions européennes. Nous sommes seulement parvenus à obtenir péniblement et de façon partielle l’élargissement de nos militants impliqués dans les conflits. De changements institutionnels, point ou très peu. Mais avec les moyens utilisés hier dans la lutte, plus rien ne sera comme avant, la conscience nationale n’a jamais été aussi forte, à l’intérieur comme à l’extérieur de nos nations, plus personne ne peut ignorer la nature de nos combats.

Une partie des souverainistes catalans et ceux du Pays Basque ont fait le même choix : forts de leur poids parlementaire et profitant de l’éparpillement des partis espagnols, ils optent pour la négociation avec l’adversaire, la pratique des petits pas. Faute de mieux et en attendant quelque opportunité plus favorable. Cette décision tient compte du rapport structurel de domination, aussi bien politique que démographique, mais elle a des inconvénients. Elle divise notre camp, certains ne sont pas d’accord, JxCat demeure rupturiste en Catalogne. Le Pays Basque voit l’émergence de la jeune formation indépendantiste GKS, très active au sein la jeunesse qui considère la gauche abertzale comme l’aile gauche de la bourgeosie à combattre.

L’État central entend en profiter et il connaît la musique, avec en haut lieu ce qu’on appelle la valse des statuts. Mais il veille à maintenir le rapport de domination, à circonscrire le conflit, à le geler, il joue la montre, balise le terrain en inscrivant dans le marbre des lignes rouges réputées infranchissables, et en structurant à son avantage le champ d’action et les méthodes. C’est déjà un carcan, gare à l’enlisement. Mais l’histoire s’écrit tous les jours, règles et lois n’étant que le résultat de rapports de force socio-politiques forcément changeants.

Négocier avec l’État central selon un scénario mis en œuvre par des élus ou l’appareil d’un parti abertzale, cette stratégie de grignotage quotidien après des années de lutte acharnée qui ont suscité tant d’espoirs et de sacrifices, n’a rien de très exaltant pour un peuple abertzale qui peine à faire son deuil des affrontements d’hier. Sa jeunesse, gage de l’avenir, doit conserver vivant en son coeur le sens héroïque d’un combat, le « parfum violent d’une patrie à construire ». Le danger de la démobilisation est donc grand, avec à la clef une incapacité à sécréter des forces vives et de nouveaux moyens de lutte. Demeure le risque de sombrer dans l’autonomisme mou, de se faire avaler par la gestion et la logique institutionnelle en place. C’est déjà le cas pour certains. Pire, l’exercice du pouvoir lorsqu’il advient suppose de se plier, de se soumettre au réalisme politique imposé, avec souvent le report, l’abandon de convictions.

Or un mouvement de libération nationale fonctionne sur deux pieds : les partis politiques et la société civile. Il ne se maintient vivant, ne se développe que par la pratique du combat, par l’affrontement qui peut prendre la forme de la résistance civile. Un peuple en quête de souveraineté ne peut se décharger sur les seuls partis politiques de son combat historique. Ce serait même une erreur. La société civile joue ici un rôle essentiel avec sa fonction de poil à gratter, ses projets innovants et alternatifs radicalement irréductibles, creusets de la société de demain, chargés d’expérimenter, de réinventer de nouveaux modèles, d’associer des partenaires dans l’entreprise de construction du Pays Basque. C’est par de telles marges que bouge un corps social. Voilà le moyen essentiel dont dispose un peuple pour rester éveillé, lucide, debout et forger son destin. Contester un imaginaire institué et souvent imposé par des puissances étrangères et relancer « l’institution imaginaire de la [future] société » basque, pour reprendre l’expression fameuse de Cornelius Castoriadis, tel doit être le moteur de notre praxis. L’abertzalisme nous invite à être plus créatifs, plus responsables, à nous engager à nous déterminer, aussi bien dans les rapports sociaux que dans notre relation avec la nature.

Autant la société civile semble active en Catalogue et en Iparralde, autant elle brille pas une léthargie relative en Hegoalde qui hier faisait preuve d’un autre dynamisme. Comme si les institutions autonomiques ou la fin de la lutte armée l’avaient chloroformée. C’est là le grand chantier du peuple abertzale, avec pour thèmes et enjeux prioritaires l’usage social de l’euskara, la maîtrise de la terre, l’intégration de nouveaux arrivants que nous ne maîtrisons pas, le développement de notre capacité à convaincre et notre progression démographique.

(1) Voir dans ce numéro l’article : Catalogne, l’ERC change de braquet.

Un commentaire

  1. ANTTON B
    Publié le 15/09/2022 à 00:41 | Permalien

    Voila un article trés intéressant !
    Mais je voit que tu est toi aussi un des croyants de la fameuse théorie de l effondrement de la gauche Abertzale aprés des années de succès ! Une forme de dépression post-partum .
    Moi je croit au contraire que les élections forales et municipales de 2023 en Navarre et Euskadi vont rapporter 50 000 a 100 000 nouveaux électeurs a EHBildu . Nous allons conquérir de nouveaux électeurs Iruña et sa banlieue , Lizarraldea , en Ribéra , Gasteiz et surtout le bassin Bilbao et autour ou il y a en souterrain un mouvement vers la gauche abertzale . Et il nous faut augmenter le nombre de listes électorales et pourquoi pas aussi monter une liste a Miranda de Ebro et Castro Urdiales pour exciter le PP et Vox . En Navarre on va sans doute assister a une guerre sanglante entre l UPN et le PP . Et l arrivé de VOX va sans doute pousser la droite navarraise a prendre des positions extrémistes qui risquent de faire peur a un certains nombres d électeurs . En Euskadi , le PSOE a un véritable problème avec sont chef Eneko Andueza , qui pour ma part ne connait rien a la politique ! Et la gouvernance d Urkullu est entrain de saboter EAJ de l intérieur , mais EAJ a un socle dur d électeur .
    En ce qui concerne GKS , il ne s agit la que d un phénoméne de gaztetxe dans quelque rue de Gipuzkoa . Moi je leur conseille de se présenter aux élections . C’est toujours formateurs que de se prendre une claque électorale .

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