De la charité à la solidarité : pourquoi la Sécurité sociale de l’alimentation séduit

Repas partagé le samedi 26 août 2023 de Elikartasuna – Alimentation Solidaire avec présentation du projet de sécurité sociale alimentaire d’Urruña.

 

Juriste en droit de l’environnement et engagée dans les dynamiques citoyennes, Stéphanie Boubé retrace le chemin qui l’a menée à la Sécurité sociale de l’alimentation. Elle explique pourquoi ce dispositif, encore expérimental mais déjà porteur d’espoirs, pourrait renouveler en profondeur notre rapport à l’alimentation, à la solidarité et à la démocratie locale.

Enbata : Quel parcours vous a amené à la Sécurité sociale de l’alimentation (SSA) ?
Stéphanie Boubé : Juriste en droit de l’environnement, discipline qui croise les sciences du vivant et les sciences sociales et qui se travaille tout au long de la vie…, j’ai passé une première partie de ma vie professionnelle dans les intercommunalités (communautés de communes et d’agglomération), dans la Nièvre puis en Loire-Atlantique. L’action publique et le développement local me passionnent mais les changements sont extrêmement difficiles à opérer, le travail est très lourd en procédures administratives, et il y a encore trop peu d’ouverture aux courants de pensée minoritaires. Je me suis rapprochée ces dix dernières années du monde associatif et de la recherche. Je travaille sur des projets multi-acteurs de territoire, mais avec une visée d’expérimentation et de transformation écologique et sociale.

Pendant la crise du Covid, je vivais à Montpellier. En sortie de confinement, lors de mes activités bénévoles au sein d’Alternatiba, j’ai été interpellée par les jeunes sur les questions de précarité alimentaire : comment en est-on arrivé là et quelles actions militantes mettre en œuvre ? C’est dans ce contexte que j’ai rejoint le collectif qui a soutenu l’expérimentation de Caisse commune de l’alimentation, pilotée par un conseil citoyen. Au sein de l’équipe d’animation, j’ai participé au projet jusqu’à l’élargissement de l’expérimentation à 350 personnes tirées au sort, fin 2023. Depuis, je suis les résultats à distance et j’échange avec les groupes locaux. Ce que je trouve le plus fascinant, c’est la façon dont les habitants s’emparent de l’idée de Sécurité sociale de l’alimentation et la mettent en œuvre en l’adaptant à leur sensibilité et contexte territorial.

Stéphanie Boubé

Comment définiriez-vous la Sécurité sociale de l’alimentation ?
Dans le contexte actuel, la Sécurité sociale de l’alimentation ou SSA me semble une utopie salutaire qui dynamise la démocratie locale. L’idée d’une SSA est née de la rencontre entre deux pôles de réflexions. Celui des paysans et agronomes proches de la Confédération paysanne, déçus de l’échec de la loi agricole de 2014 qui devait amorcer la transition agroécologique, tout en assurant un revenu décent aux agriculteurs. Et celui des associations de lutte contre les inégalités et la pauvreté, qui défendent notamment le droit à une alimentation choisie, satisfaisante sur le plan nutritionnel, et produite dans le respect de l’environnement, tel que défini dans les conventions internationales.

Le dispositif s’inspire des caisses de sécurité sociale de 1945 et 1946, gérées par les cotisants. Vivre sans protection sociale, c’était vivre dans la peur de l’accident, de la maladie. Le Conseil National de la Résistance portait une certaine vision de la société : « pas de liberté sans protection, pas d’égalité sans solidarité ». A cette époque, la France était ruinée, mais il a été décidé de sortir de la charité pour aller vers la solidarité : « recevoir selon ses besoins, cotiser selon ses moyens ».

On recense une soixantaine d’expérimentations en cours sur les territoires. L’objectif est de financer un même budget alimentaire mensuel pour tous les participants, souvent 100 € par personne, via une « caisse » alimentée par des cotisations volontaires. Chacun contribue librement selon ses ressources. Des collectivités locales et fondations abondent à ces caisses, dans une démarche de soutien aux expérimentations, d’observation et, on l’espère, d’inspiration.

 L’objectif est de financer un même budget alimentaire mensuel pour tous les participants,
souvent 100 € par personne, via une « caisse » alimentée par des cotisations volontaires.

 

Ce budget alimentaire mensuel est dépensé en monnaie locale le plus souvent, dans des points de vente conventionnés selon des critères définis collectivement. Le processus de conventionnement est l’expression du choix démocratique d’un certain type de production alimentaire, donc d’agriculture. Il favorise la proximité, les circuits courts, les labels de qualité, le bio… avec une attention particulière aux prix, marges et conditions de travail dans les lieux de distribution.

Pourquoi la SSA constitue-t-elle aujourd’hui un enjeu majeur, à la fois social, agricole et environnemental ?
L’idée de SSA est au croisement de multiples enjeux :

  • une transition agroécologique qui se fait attendre, avec des conséquences irréversibles sur la santé humaine et celle des écosystèmes,
  • une politique de l’offre et des prix bas de l’alimentation, opérée au détriment du revenu des paysans, de la souveraineté et de la sécurité alimentaire des populations,
  • un droit à l’alimentation que les pouvoirs publics limitent au droit d’être (mal) nourri par les produits de l’aide alimentaire,
  • un besoin criant de justice sociale et de solidarité face à l’insécurité économique et alimentaire.

Il n’y a actuellement, dans le débat public, pas d’autre idée à la hauteur de ces enjeux, ce qui peut expliquer son succès.

Quels principes, mécanismes ou formes de gouvernance permettaient d’assurer un accès juste et durable à l’alimentation ?Forcément, l’idée de créer une nouvelle branche « alimentation » de la Sécurité sociale fait débat, même au sein du mouvement national qui porte l’idée. Le projet repose sur trois « piliers » : l’universalité, la cotisation et le conventionnement démocratique. Leur mise en œuvre pose de nombreuses questions. Universalité : la même somme pour tous chaque mois, même ceux qui n’en ont pas besoin ? Financé par la création d’une nouvelle cotisation sur le travail ? Des produits ou lieux de vente imposés ? Ce serait une socialisation et planification des productions alimentaires pour répondre à la demande. Sommes-nous prêts ?

Pourtant, critiques et interrogations n’entament pas l’engouement pour cette idée ni le développement des expérimentations sous la forme de caisses mutuelles. C’est comme cela qu’a débuté la santé pour tous.

Comment rendre cette idée compréhensible et mobilisatrice pour le plus grand nombre ?
Les gens comprennent très vite la différence entre le « don » et l’exercice d’un droit. Le principe d’expérimentation plaît, ainsi que l’action citoyenne directe, la solidarité, la redistribution par une caisse locale, pour un résultat immédiat et concret.

C’est d’abord une réponse à la précarité alimentaire, un enjeu de santé, et une alternative à l’aide alimentaire. Les conditions d’accès à l’aide alimentaire blessent la dignité des personnes. Il faut démontrer sa pauvreté auprès de chaque type de structure, faire la queue, accepter le « don » de denrées dont les autres ne veulent pas : invendus de la distribution, surproduction agroalimentaire achetée par les marchés publics. L’aide est indispensable face à l’urgence et fait des efforts pour améliorer ses approvisionnements, mais c’est la charité. La caisse alimentaire, c’est contribuer, même très peu, et bénéficier d’un droit. C’est avoir accès aux mêmes magasins que les autres, payer ses courses avec sa carte, et améliorer ses pratiques alimentaires.

La caisse alimentaire, c’est contribuer, même très peu, et bénéficier d’un droit. C’est avoir accès aux mêmes magasins que les autres, payer ses courses avec sa carte, et améliorer ses pratiques alimentaires.

 

La transformation du modèle agricole par la demande, l’impact des achats en monnaie locale et les enjeux écologiques ne sont pas premiers dans les témoignages, mais ils sont présents. La précarité des producteurs ressemble à celle des mangeurs. Quand on tire le fil, il devient possible d’amener les questions plus économiques et écologiques, avec l’approche de l’éducation populaire.

Quel regard portez-vous sur les initiatives ou dynamiques observées au Pays Basque ?
Au Pays Basque, l’agriculture paysanne est préservée et bien défendue. C’est un atout en termes d’agroécologie. Il existe une vraie culture de la solidarité, du repas partagé, et de nombreuses initiatives de démocratie alimentaire : vente directe, AMAP, épiceries associatives, Otsokop, cantines solidaires… Pourtant, c’est le principe d’aide alimentaire qui domine comme réponse à la précarité, même si de gros efforts sont faits pour offrir des aliments de qualité. Dans la communication publique, il y a l’idée d’une « transition alimentaire » mais elle s’exprime par l’incitation à diversifier les productions et son alimentation ; c’est encore une vision par l’offre. Quelques groupes d’habitants réfléchissent et organisent des dispositifs inspirés par la Sécurité Sociale de l’Alimentation, notamment à Urruña. C’est à eux qu’il faudrait donner la parole.


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