L’expérimentation

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Jakes Abeberri
Jakes Abeberri
Co-fondateur et directeur de publication d'Enbata.
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Cette mobilisation va donc bien au-delà des crises sectorielles de l’agroalimentaire (un tiers des emplois bretons) ou de l’automobile. Elle interroge sur le modèle de gouvernance à la Française.

C’est la grande déprime. Le ras-le-bol fiscal débouche tous azimuts sur des colères corporatistes et territoriales. L’écotaxe a été le déclencheur des violences. La classe politique française est totalement discréditée, droite comme gauche, le président Hollande au plus bas historique dans les sondages. La confiance des citoyens envers les divers pouvoirs, institutionnels, politiques et syndicaux, est rompue. Comment en sortir? Aucune arme offerte par la constitution – dissolution de l’assemblée nationale, changement de premier ministre et remaniement ministériel, référendum, démission du président de la république – ne sera cependant utilisée. Jean-Marc Ayrault, prenant tout le monde à contre-pied, annonce qu’il remet  à plat le système fiscal tant décrié et entame immédiatement la consultation des acteurs sociaux (syndicats ouvriers et patronaux), suivie de la représentation nationale, députés et sénateurs. A quelques milliers de kilomètres de Paris, en voyage officiel à l’étranger, François Hollande confirme la démarche et lui donne le temps du quinquennat. C’est parce que ce tourbillon entraîne, bien sûr, l’avenir d’Iparralde que nous y portons notre réflexion.

Le choc, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase fiscal, est parti de Bretagne, teinté d’un régionalisme du plus mauvais effet dans une France jacobine. Le slogan qui animait la grande manifestation du 2 novembre à Quimper est tout un programme: “vivre, travailler et décider au pays”. Du néo-Larzac au premier abord. Mais, au-delà de la révolte ici et là pour la survie économique d’un territoire, il s’agit d’affirmer un autre mode de gouvernance : décider au pays! A l’évidence, il s’agit d’une grille de lecture différente de celles traditionnelles des conflits hexagonaux. Jean-Luc Mélenchon ne s’y est pas trompé “le patronat et les cléricaux font défiler les nigauds!”. Il y avait bien longtemps qu’on n’avait pas traité les Bretons avec un tel mépris. Si les revendications sont hétéroclites, comme les acteurs, elles se manifestent à Quimper à travers des symboles identitaires dans une marée de drapeaux bretons dont les images ont frappé l’opinion publique française. Même le port du bonnet rouge, habileté médiatique, rappelle la révolte bretonne contre les taxes de l’ancien régime. Cette double culture d’identité et de révolte n’a jamais cessé depuis la perte de la souveraineté bretonne. En 1961, sous le gouvernement De Gaulle, Alexis Gourvennec et ses paysans saccagent la sous-préfecture de Morlaix. C’est aussi l’incendie spectaculaire par les marins bretons du Palais de justice de Rennes.

Ceci amène à un sursaut avec la création du Comité d’études et de liaison des intérêts bretons, CELIB, animé par Martray et Pleven, largement analysé par Enbata à son époque. Il conduira non seulement au “miracle économique breton”, mais servira de modèle à d’autres territoires. L’intégration de la dimension identitaire à la présente révolte des bonnets rouges la décroche de la dualité gauche/droite française. La Bretagne, qui a voté à près de 60% pour Hollande, envoie à l’assemblée 25 députés de gauche sur 28, où le Front national est marginal, demeure elle-même, c’est à dire mobilisable contre le pouvoir central quel qu’il soit. Cette mobilisation va donc bien au-delà des crises sectorielles de l’agroalimentaire (un tiers des emplois bretons) ou de l’automobile. Elle interroge sur le modèle de gouvernance à la Française. Saisissons l’opportunité de la remise à plat fiscale et du choc de simplification administrative offert par Jean-Marc Ayrault pour faire de nos territoires historiques de véritables laboratoires expérimentaux. Mettons en mouvement ce nouveau droit constitutionnel qui peut aussi contribuer à rétablir la confiance dans les rapports entre citoyens et instances de gestion publiques. La participation et la co-responsabilité sont plus aptes à réaliser ce vivre ensemble entre acteurs de la société civile s’ils vivent, travaillent, se cultivent sur un même territoire au plus près des décisions. Voilà, quant à nous, la démarche entreprise depuis deux décennies en Iparralde qui appelle à la création d’une institution spécifique. L’échec de la mise en place de l’écotaxe s’explique pour partie dans le système centralisé, uniforme pour l’ensemble de l’hexagone. Ne croyez-vous pas, quel que soit le ras-le-bol fiscal, qu’il aurait été plus intelligent de commencer à expérimenter la mise en œuvre de l’écotaxe, l’implantation de ses portiques tentateurs, en Alsace traversée par un flux dense de camions internationaux? L’Alsace le demandait au même titre expérimental que sa gestion directe depuis cinq ans des fonds européens. Ne pensez-vous pas, quelle que soit la pertinence du changement des rythmes scolaires à quatre jours et demi, que leur expérimentation dans les régions qui y étaient favorables aurait contribué à calmer cette fronde largement portée par un corps enseignant relevant pourtant du peuple de gauche?

Jean-Marc Ayrault, sur la feuille blanche de son nouveau départ doit-il, pour regagner la confiance, renforcer le centralisme d’Etat ou expérimenter ses réformes sur des territoires afin de servir le bien commun?

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