Donostia 2016 et le vivre-ensemble

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Anne-Marie Bordes
Anne-Marie Bordes
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Donostia2016L’année européenne de la culture a ouvert sur une exposition consacrée au groupe artistique Gaur en rupture radicale avec la tradition dans un milieu très hostile. Avec Oteiza et Chillida pour fers de lance. L’art rassemble souvent et divise parfois.

Le projet Donostia 2016 était bien sûr celui d’Odon Elorza maire (PSE) de la ville. L’élément décisif qui lui permit de l’emporter sur Cordoba sa grande rivale tenait au fait que Donostia avait mis en avant la soif de paix qui l’habitait après des décennies de violences de tous ordres, doublée du fait que la culture pouvait/devait être une arme efficace en faveur du vivre-ensemble. Mais Odon Elorza n’allait pas être réélu aux municipales de mai 2011. Il fut remplacé par Koldo Izagirre (Bildu) peu enthousiasmé par l’aventure européenne qu’il n’avait jamais pensé trouver dans sa corbeille de maire.

Les presque cinq années de préparatifs suivantes furent un calvaire ponctué d’innombrables aléas. Démissions en cascade, réductions de budget, querelles politiques bien éloignées du vivre-ensemble rêvé. Avant de quitter la scène Odon Elorza avait néanmoins eu le temps de lancer son projet de transformation d’Aiete, l’ancien palais d’été de la famille Franco, en un centre culturel emblématique de la “convivance” recherchée, celle-là même où eut lieu la fameuse déclaration d’Aeite de septembre 2011, préambule à la fin unilatérale définitive de la lutte armée.

C’est donc dans ce contexte apaisé que Donostia 2016 a été lancée sur ses rails en début d’année. La partie moderne du musée San Telmo s’est dès lors ouverte à une belle évocation du groupe Gaur (1) dont Jorge Oteiza et Eduardo Chillida, emblèmes de l’art contemporain basque du XXe siècle, furent les fers de lance mondialement connus.

Un mouvement radical puissant

Ils prirent la tête d’un mouvement puissant qui dans un contexte hostile à la liberté créative révolutionna de façon radicale le classique enraciné. A leurs côtés figuraient deux autres grands sculpteurs Remigio Mendiburu (1931-1990 et Nestor Basterretxea (1924-2014) dont l’une des oeuvres les plus connues Izaro, trône depuis 1982 au parlement basque de Vitoria-Gasteiz. Partiellement taillée dans le bois du vieux chêne de Gernika, elle évoque la tradition forale basque. Aux côtés de ce quatuor figuraient aussi les peintres Rafael Luis Balerdi (1934-1992), Amable Arias (1927-1984), José Luis Zumeta (1939) et José Antonio Sistiaga (1932). Le groupe avant-gardiste Gaur fut certes éphémère, mais il marqua un avant et un après. Force est de se replonger dans l’époque pour mesurer ce que son apparition pouvait signifier, il y a tout juste un demi-siècle. L’Espagne ouverte au tourisme de masse combattait toute velléité de subversion et tout ce qui pouvait ressembler à une dissidence.

Le groupe Gaur naquit en 1966 et disparut en 1969. Il n’avait pourtant pas fini de marquer les esprits ! Après avoir suscité la création d’autres groupes (Emen en Biscaye, Orain en Alava, Danok en Navarre, Baita en Iparralde) Gaur ne résista pas aux divergences apparues entre ses membres (questions relatives à leur façon de concevoir l’art et son implication dans la vie sociale et politique) notamment entre Oteiza et Chillida, le premier considérant le second comme son “élève” et lui reprochant de l’avoir plagié.

La culture, espace de tolérance
à priori, peut aussi susciter
de violentes passions.
La société basque, on le sait,
l’a vécu dans sa chair.
Le monde de la culture
n’a pas été épargné.

L’abrazo de la réconciliation

Leur brouille s’éternisa. Dans les années 90 elle porta sur une question délicate : la construction d’un Guggenheim en Euskadi était-elle pertinente ? Oteiza y était opposé, Chillida favorable. Reste qu’aujourd’hui plusieurs oeuvres d’Oteiza figurent dans les fonds du musée où l’artiste finit par accepter d’être exposé… Vint enfin le jour où les deux hommes signèrent une note commune portant ces quelques mots : “au-delà de nos différences il y a aura toujours un espace pour la paix”. L’abrazo de la réconciliation eut lieu en décembre 1997 à Hernani devant une statue de Chillida nommée Besarkada avec la TV pour témoin. Aujourd’hui chacun a son musée. Celui d’Oteiza qui fit don d’une multitude d’oeuvres, de sa bibliothèque et de ses archives à la Navarre, se trouve à Alzuza près de Pampelune. Chillida Leku (musée privé) implanté à l’air libre à Hernani, est malheureusement fermé depuis 2011. La stèle d’Oteiza sur le pont Saint-Jacques La culture, espace de tolérance à priori, peut aussi susciter de violentes passions.

La société basque, on le sait l’a vécu, dans sa chair. Le monde de la culture n’a pas été épargné : tentatives d’attentats d’ETA à l’occasion des inaugurations (par l’ex-roi d’Espagne) du Guggenheim Bilbao et du Chillida Leku d’Hernani, déprédations dans le bois d’Oma (en Biscaye) “peint” par le sculpteur Agustin Ibarrola, exil à l’étranger de l’écrivain abertzale radical Joseba Sarrionaindia et l’on pourrait en citer beaucoup d’autres.

Symbolique tout de même en contrepartie de se souvenir que le logo de Donostia 2016 dessiné par Luisa Chillida, petite-fille de Chillida, a été inspiré par une ébauche du sculpteur lui-même, qu’il dessina le logo des Gestoras pro amnistia en 1977 comme en 1997 la couverture du CD d’Imanol Barne Kanta auquel hommage vient d’être rendu à Saint-Jean-de-Luz. Tout aussi symbolique d’évoquer la Paloma de la paz de Basterretxea, l’une des sculptures les plus populaires de Saint-Sébastien, et la stèle (mille fois détériorée et maculée) de marbre rougeâtre placée il y a 50 ans sur le pont international Saint-Jacques entre Irun et Hendaye. Deux mots y sont gravés : France, Espagne. L’homme se désolait de constater qu’elle n’avait pas été comprise car, lui, avait imaginé cette pierre “non pas pour séparer mais pour unir”…

(1)Musée San Telmo : “1966 Gaur konztelazioak 2016” et “Kairos” jusqu’au 15 mai