Les yeux dans les yeux

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Jean-Marc Abadie
Jean-Marc Abadie
Les parents de Jean-Marc Abadie, en provenance de la Bigorre, débarquent, avec leurs quatre premiers enfants, au Pays basque au tout début des années soixante. Ayant grandi à Bayonne, c'est par le chant basque qu'il décide de devenir basque et commence à apprendre la langue des autochtones. Militant culturel et politique, il pense que l'écriture est une vraie arme littéraire. Co-fondateur de l'hebdomadaire Ekaitza au milieu des années 80, puis du trimestriel bayonnais Kutzu de 1992 à 2006, il rédige une chronique mensuelle sur Enbata depuis janvier 2012.
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Saint-EspritSamedi 1er septembre à 15 heures : 70 à 80 personnes se rassemblent place de la République à Bayonne. Un collectif des habitants de St Esprit avait fait un appel à dénoncer une situation suite à événement survenu le dimanche précédent : un patron d’un restaurant de la rue Ste Catherine avait reçu un coup de couteau d’un jeune mineur résident dans le quartier. Cet acte survient après un certain nombre d’incivilités et autres actes de délinquance constatés sur la voie publique : des vols, du trafic, des insultes, du bruit… Jusqu’à peu de temps, un groupe de SDF, parfois exubérant, squattait la place —aujourd’hui en cours de rénovation— souvent entichés de leurs plus fidèles compagnons. Ce quartier populaire jouxtant la gare, comme c’est souvent le cas, subit les affres d’une poignée de marginaux, de populations errantes, de délinquants ou de personnes atteintes de troubles psy, bien contentes d’avoir pu trouver à se loger dans des appartements parfois délabrés, mis à disposition par des propriétaires que l’on pourrait taxer aisément, eux aussi, de personnes sans scrupules.

Train train presque quotidien

Dans ce regroupement plutôt bigarré politiquement, j’y ai retrouvé des kamarades de la gauche plurielle locale dont un vieux pote abertzale, des militants syndicaux, associatifs et/ou politiques… et autres habitants du quartier. Le tout enrobé de plusieurs membres de la police municipale. Il faut dire que le maire en personne —Jean-René Etchegaray— avait fait le déplacement, accompagné de deux, trois élus de sa garde rapprochée. Il fallait sortir ses muscles et montrer au peuple spiritain que super “JR” pouvait aussi fréquenter un quartier supposé malfamé bien qu’en voie de boboïsation. C’est qu’il n’a pas froid aux yeux, le maire, de venir tancer trois jeunes connus plutôt défavorablement dans le quartier qui assistaient de très prés au discours d’un représentant du collectif. D’ailleurs, le maire ne s’est pas fait prié -ancien habitué des prétoires- pour accaparer le micro. Il fallait répondre aux attentes d’une partie de l’assemblée présente, avide de mesures rapides et donc répressives, si ce n’est simplistes, afin de bouter —enfin— ces jeunes renégats hors du quartier. Ou alors vers la maison d’arrêt… sise à… St-Esprit. C’est qu’il n’a pas mâché ses mots, le chevalier preux, apostrophant les trois malotrus venus narguer sans nul doute les honnêtes citoyens qui n’aspirent qu’à une légitime tranquillité.

Par l’opération du Saint-Esprit

Dans cette envolée copieusement populiste et volontairement démagogique, pas de place pour la demi mesure, si ce n’est juste un couplet de dix secondes sur la question éducative. Le reste n’est qu’un amoncellement de déclarations sans concession et mesures policières et municipales, façon torse bombé et biscotos apparents. Sus aux fauteurs de troubles et à leurs complices tel le bar “Bernadette”, situé à une encablure, accusé d’héberger, jusqu’à une heure avancée, nombre de ces déshérités et autres va-nu-pieds dont une frange s’adonne parfois à des bagarres et dégradations qui hérissent le poil du premier imberbe venu. Il faut dire que la patronne collectionne les condamnations pour faits de violence et a perdu en première instance son procès pour avoir employé un sans-papier sans lui avoir versé le moindre fifrelin. L’arrêté municipal lui intime l’ordre de fermer à 20 heures. Cela ne résout rien sur le fond mais démontre une détermination sans faille !

« Plus de fric ! Moins de flics !”

Bon. Une réalité objective ne doit pas empêcher une réflexion plus en profondeur et du coup moins électoraliste. Cette minorité visible -souvent des très jeunes- fait peur. A l’instar de cette dizaine de mineurs ingérables venant du Maroc qui a semé la pagaille, il y a peu, en multipliant des actes répréhensibles et en donnant du fil à retordre jusqu’aux travailleurs sociaux. Pour autant, on n’amène pas de réponses simplistes à des questions complexes. Sauf quand on fraye avec l’extrême droite. Le fond, c’est une question de comportement et donc de déficit d’éducation structurée et de culture. Il n’est pas besoin d’avoir réaliser de thèses sur le sujet pour acter cette assertion. Or, l’ami politique du premier magistrat bayonnais, Jean Jacques Lasserre, chef du département, vient de supprimer, sur Bayonne, 6 des 12 postes d’éducateurs de prévention, plus communément appelés éducateurs de rue. La droite reste la droite. Quand bien même elle serait empreinte de démocratie chrétienne. Si l’on doit reposer la règle du vivre ensemble à certains publics qui s’en affranchit régulièrement, on peut aussi légitimement se demander comment une société, au niveau local, peut traiter en amont les disparités éducatives et les inégalités sociales.

Saint-Esprit : où es tu ?

Ainsi, tout cela renvoi aussi à interroger la politique sociale de la municipalité soutenu par les financements de la Politique de la Ville. Malgré la réforme de la loi de février 2014, on est un peu comme soeur Anne : on n’a pas vu venir grand-chose ! Surtout en matière de cohésion sociale, un des trois axes du plan financé par la ville, le département, la Région et l’Europe. (1) Ainsi que devient le C.L.S.P.D (2) mené par Christian Millet Barbé, adjoint à la sécurité, qui vivote depuis quelques temps ? Comment susciter de la synergie pour une intervention transversale des travailleurs sociaux afin de décloisonner le travail de chaque institution ? Comment construire avec les services de l’état, du département ou de la Ville une vraie collaboration -avec valeurs et objectifs partagés- en partenariat avec ces professionnels, les représentants des habitants et le tissu associatif des quartiers concernés ? Ce sont ces chantiers et bien d’autres qui peuvent, sur le moyen et long terme, influer sur nos rapports sociaux, ce fameux vivre ensemble. Lequel s’exprimera, assurément, par l’échange, la relation ou l’interaction sociale. A commencer par le lancer d’un simple “bonjour”. Les yeux dans les yeux.

(1) Voir le document copieux de 2015 (170 pages) sur l’état des lieux et actions à mettre en place dans les quartiers prioritaires de l’ex agglo Côte Basque Adour de 2015 à 2020. Lien : http://www.agglo-cotebasque. fr/ACBA_CONTRAT_DE_VILLE_2015- 2020_.pdf

(2) Conseil Local de la Sécurité et de la Prévention de la Délinquance.

Un commentaire

  1. renaud
    Publié le 29/10/2018 à 19:46 | Permalien

    Bien d’accord mon Jean-Marc, j’y étais et il sur que la bonne tenu globale du groupe de gens qui étaient là nous laisse croire que les choses peuvent être reprise en main , mais une main douce et généreuse et pas celle seulement « des cognes » .Les éclairages violent ne suffirons pas à éblouir bien longtemps ;un travail de dentelière attends les élus et acteurs de terrain pour ne pas arriver à de vrais clivages des populations des quartiers à Saint Esprit comme ailleurs.

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