L’Europe veut-elle la fin du conflit au Sahara Occidental ?

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David Lannes
David Lannes
Chercheur et enseignant.
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web_sahara-occidentalA peine Juan-Carlos avait-il annoncé l’abandon par l’Espagne de sa possession coloniale sur le Sahara maritime, que le roi du Maroc mit en branle des milliers de ses sujets dans une “marche verte” pour reconquérir cette partie de son prétendu territoire historique. La population sahraoui est depuis en révolte.

John Bolton, le très conservateur conseiller à la sécurité nationale de Trump est un excellent connaisseur du Sahara Occidental. Le Front Polisario, qui avait pris les armes en 1975 pour défendre l’indépendance de l’ancienne colonie espagnole contre le Maroc, le considère même comme un “ami”. Cette affinité improbable s’explique par le rôle important que Bolton a joué dans ce conflit. En 1991 par exemple, à la suite du cessez le feu entre le Maroc et le Front Polisario, Bolton avait contribué à définir le mandat de la Minurso (Mission des Nations Unies pour un référendum au Sahara Occidental). Aujourd’hui, il s’impatiente : “tout ce que nous voulons faire c’est organiser un référendum pour 70.000 électeurs(1). 27 ans après le déploiement [de la Minurso], elle est encore là. Comment justifier cela ?”.

Coïncidence ou pas, le Front Polisario et le Maroc, qui ne s’étaient pas parlés depuis six ans, viennent de se rencontrer à Genève sous l’égide de l’ONU. Les objectifs de cette rencontre qui a rassemblé en décembre les quatre parties prenantes du conflit (Front Polisario, Maroc, Algérie et Mauritanie) étaient bien modestes. Il ne s’agissait que d’un “premier pas vers un processus renouvelé de négociations”.

Si les intervenants ont tous souligné l’excellente atmosphère de ces rencontres, les deux principaux protagonistes n’ont pas semblé prêts à bouger d’un iota. Le Front Polisario se dit ouvert “à toutes les possibilités, dès lors qu’elles incluent l’autodétermination et l’indépendance”, alors que le Maroc se refuse à envisager autre chose qu’une “possible autonomie au sein du royaume marocain”. Mais même en l’absence de toute avancée significative, cette rencontre est riche d’enseignements…

Réduire le mandat de la Minurso

Elle témoigne en premier lieu de la réelle volonté des États-Unis, de faire bouger les lignes : “trop souvent aux Nations-Unies« , explique Bolton, « la réflexion créative ne va pas au-delà de la mise en place d’une force de maintien de la paix. Et le mandat est renouvelé presque automatiquement [...] Mais le succès n’est pas simplement la pérennité de la mission.” Contre l’avis de la France, principal soutien du Maroc, Bolton a convaincu le Conseil de Sécurité de réduire le mandat de la Minurso à 6 mois au lieu d’un an et de conditionner son renouvellement à une avancée des négociations. L’organisation d’une rencontre entre les protagonistes du conflit, la première depuis 6 ans, est donc un début de réponse à cette injonction.

La participation de l’Algérie

Deuxième élément intéressant : la Mauritanie et l’Algérie ont été invitées à participer à cette réunion. Si la Mauritanie a tenu une position relativement neutre depuis la signature d’un accord de paix avec le Front Polisario en 1979, l’Algérie a toujours été un solide soutien des indépendantistes et accueille sur son territoire des dizaines de milliers de réfugiés sahraouis. Ce soutien permet à l’Algérie d’espérer un accès à l’Atlantique tout en affaiblissant le Maroc. De fait, le Sahara Occidental est devenu au fil des années la principale obstruction à la création de l’Union du Maghreb Arabe. Pour cette raison, le Front Polisario s’est toujours opposé à la participation de l’Algérie aux négociations, de peur que le processus de décolonisation ne se transforme en conflit régional entre Alger et Rabat et que “le Polisario ne cesse d’être le seul interlocuteur valide pour parler au nom du Sahara Occidental”. La présence de l’Algérie à la rencontre de Genève est donc une victoire diplomatique pour le Maroc…

Participation de l’UE

Enfin, un troisième constat s’impose : l’Union Européenne n’a pas été conviée. Il aurait pourtant été naturel qu’elle le fût car elle est bel et bien partie prenante du conflit. Comme je l’avais expliqué dans ces colonnes, le Front Polisario a adopté depuis quelques mois une nouvelle stratégie consistant à dénoncer les accords commerciaux entre l’UE et le Maroc, s’appuyant pour cela sur des jugements de la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE) qui a affirmé que le Sahara Occidental est un territoire distinct et séparé du royaume du Maroc et que toute extension d’accord à ce territoire requiert le consentement du peuple du Sahara Occidental.

Cette stratégie s’est révélée efficace puisque plusieurs accords (sur la pêche et l’aviation par exemple) ont récemment été invalidés. Furieux, le Maroc s’appuie aujourd’hui sur l’indéfectible soutien de la France pour tenter de contourner ces interdictions. Le récent vote par la commission du commerce international (INTA) d’une extension d’un accord agricole Maroc-UE au territoire du Sahara Occidental est révélateur de la contre-offensive menée par Paris et Rabat. Arguant que “la CJUE ne précise pas dans son jugement comment le consentement du peuple [sahraoui] doit être exprimé”, l’INTA s’est basée sur une “enquête” menée par l’eurodéputée française Patricia Lalonde qui a elle même confessé dans une interview à Radio Pluriel “ne pas avoir été de l’autre côté du mur” [qui sépare les zones contrôlées par le Maroc et le Front Polisario]. Ce qui n’est pas bien grave en ce qui concerne “le consentement des populations”, car, ajoute t-elle, “vous savez quand vous avez du travail et que vous pouvez bénéficier du revenu du développement économique, en général, les populations sont contentes”.

Peu importe donc qu’aucune organisation sahraouie n’ait donné son accord à l’extension de l’accord agricole avec l’UE et que les indépendantistes aient vivement dénoncé la partialité du rapport. Peu importe aussi que Patricia Lalonde et trois autres députés soient visés par une enquête interne pour conflits d’intérêts suite à un article de l’UEobserver révélant qu’ils sont membres du board d’une fondation faisant du lobby pour le Maroc.

Malgré l’opposition des Verts et de la Gauche Unitaire Européenne, l’INTA a voté l’extension de l’accord le 10 décembre dernier et le texte sera examiné en plénière en janvier.

En contournant ainsi les jugements rendus par sa propre justice, l’UE sape les efforts de l’ONU pour faire avancer les négociations au Sahara Occidental car tant que le Maroc pourra passer des accords avec l’UE, il est à peu près clair qu’il ne sera prêt à aucun compromis.

On ne voit donc pas comment les négociations pourraient avancer si l’UE n’y est pas invitée et contrainte de clarifier si elle penche du côté de sa justice ou de son portefeuille…

(1) La définition du corps électoral est en fait un point d’achoppement majeur entre le Polisario et le Maroc. Pour les indépendantistes, il devrait être constitué des 74 000 personnes recensées en 1974 par l’Espagne et de leurs descendants. Le Maroc souhaiterait quant à lui y inclure une partie des colons venus s’installer, notamment lors de la “marche verte” de 1975.