Si Victor Hugo revenait…

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Anne-Marie Bordes
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“Alors Biarritz ne sera plus Biarritz” pressentait Victor Hugo, qu’Anne-Marie Bordes convoque opportunément à l’occasion d’un G7 aux lourdes berlines, à la frénésie des poignées de mains, aux abrazos, aux forces de l’ordre déployées… Tourbillon de trois jours.

Tourbillon du G7 (24-25-26 août) passé, voilà Biarritz, statufiée et bunkérisée pour l’occasion, revenue à son ordinaire et son quotidien. Partagée entre ce qui lui reste à vivre de saison estivale, les récriminations de ses commerçants exigeant d’être dédommagés de leur manque à gagner pendant ces journées aux rues désertées et les doléances du maire de Bayonne… Ce dernier, constatant que si des casseurs avaient sévi quelque part sur la Côte Basque (bien qu’au bout du compte assez rapidement réduits à l’impuissance) c’était chez lui, le samedi 24 août. Le tout, alors que Biarritz se félicitait dès le 26 août, de se voir rendue à la normalité. Non loin, Guethary et Bassussarry avaient vécu leurs fêtes de villages annuelles sans encombre majeure, alors qu’Irun à la frontière (contre-G7 oblige) venait de subir une sérieuse baisse de fréquentation dans l’hôtellerie, les commerces, les transports…

Aujourd’hui, voilà donc Biarritz plus que jamais installée sur la mappemonde ! Qu’en tirera-t-elle ? Notoriété, fierté de s’être vue si exposée, si belle et courtisée alors que sa Grande Plage avait été transformée en désert surréaliste ! Des retombées économiques à venir sans doute, après tous ces efforts fournis jusqu’au sommet de l’Etat, pour être à la hauteur des exigences technologiques et sécuritaires censées être la norme obligatoire à l’international ? Lampions éteints, surexcitation et surmédiatisation évanouies, une question anachronique (me) vient à l’esprit : qu’en dirait donc Victor Hugo en cette première moitié de XXIe siècle ?

L’on sait en quels termes le grand poète-dramaturge- homme politique du XIXe siècle évoqua sa découverte de Biarritz au détour de son voyage dans les Pyrénées, à l’été 1843(1). Ses propos auront résonné dans plus d’une oreille, au fil de ce déploiement de lourdes berlines aux vitres teintées, de cette frénésie de poignées de mains, de ces abrazos et effusions dont la sincérité n’était pas forcément à la mesure de ce qu’elles espéraient laisser transparaître, de ces forces de l’ordre lourdement armées, déployées en mille et un points stratégiques, de ces avions sillonnant le ciel basque en tous sens et de ces caravanes de fourgons policiers décrivant, telles d’imparables chenilles processionnaires, d’interminables allées et venues à donner le vertige.

Aujourd’hui, voilà donc Biarritz
plus que jamais installée sur la mappemonde !
Qu’en tirera-telle ? Notoriété, fierté de s’être vue si exposée,
si belle et courtisée alors que sa Grande Plage
avait été transformée en désert surréaliste !

Biarritz ce village à toits roux

Le 25 juillet, lorsqu’il découvrit Biarritz, le poète écrivait ces quelques lignes : “Je ne sache pas d’endroit plus charmant et magnifique que Biarritz. Biarritz est un village à toits roux et à contrevents verts, posé sur des croupes de gazon et de bruyères dont il suit les ondulations (…). Je n’ai qu’une peur, c’est qu’il devienne à la mode. Déjà on y vient de Madrid, bientôt on y viendra de Paris. Alors Biarritz, ce village si agreste, si rustique et si honnête encore, sera pris du mauvais appétit de l’argent, sacra fames(2). Biarritz mettra des peupliers sur ses mornes, des rampes à ses dunes, des escaliers à ses précipices, des kiosques à ses rochers, des bancs à ses grottes, des pantalons à ses baigneuses. Biarritz deviendra pudique et rapace (…). On lira la gazette à Biarritz, on jouera le mélodrame et la tragédie à Biarritz, on ira au concert tous les soirs (…) Alors Biarritz ne sera plus Biarritz (…). Quand on a l’océan, à quoi bon copier Paris ?” Plutôt prémonitoire à certains égards ! Et pourtant Hugo n’avait encore rien vu puisque la Villa Eugenia, devenue Hôtel du Palais, qui allait bâtir son image de station balnéaire impériale (aux armes de Napoléon III) ne fut construite qu’en 1856. Cinq ans plus tôt, Victor Hugo est aussi celui qui prononça, devant les députés et à l’encontre du même Napoléon, un slogan qui serait repris par les Gilets Jaunes : “la police partout, la justice nulle part”.

Pasajes ce petit eden

Autre lieu, autre destinée. En cet été 1843, le périple de Victor Hugo ne s’était pas limité à Biarritz, il s’était poursuivi jusqu’à Pampelune via Irun, Lezo, Saint-Sébastien. Mais c’est sur Pasai Donibane que littéralement subjugué, l’homme jeta son dévolu. A tel point qu’arrivé en barque dans cette baie immaculée, il s’installa pour quelques mois dans une petite maison, la casa Gabiria, plongeant dans la baie… “Cet endroit magnifique et charmant comme tout ce qui a le double caractère de la joie et de la grandeur écrivait-il, ce lieu inédit qui est l’un des plus beaux que j’ai vus et qu’aucun “tourist” ne visite, cet humble coin de terre et d’eau qui serait admiré s’il était en Suisse et célèbre s’il était en Italie, et qui est inconnu parce qu’il est en Guipuzcoa, ce petit eden rayonnant où j’arrivais sans savoir où j’allais, s’appelle en espagnol Pasajes et en français Le Passage…” Dans l’unique rue de Pasai Donibane, “sa” maison a été transformée en musée ouvert à l’année, alors que son portrait figure en bonne place dans la mairie de la cité. Reconnaissant, le village d’avant-hier, lui doit en effet les meilleures pages sans doute jamais écrites à son propos.

Pasajes port de pêche et de commerce du Gipuzkoa,16.500 habitants aujourd’hui en comptait 2800 en 1900. Biarritz cité balnéaire cosmopolite, 25.000 habitants aujourd’hui en comptait 1.495 en 1.835 et déjà, 8.527 au recensement de 1.881. Deux destins de villages basques, aux antipodes l’un de l’autre.

(1) Propos recueillis dans l’ouvrage En voyage. Alpes et Pyrénées.

(2) Sacra fames, (“Faim maudite” en latin).

(3) La Casa Museo Victor Hugo abrite une exposition (dessins, estampes, écrits) consacrée à Jorge Oteiza, jusqu’au 15 septembre.

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