
Alors que le religieux revient dans le débat public, les prises de position de Mgr Aillet et du pape interrogent la place de la spiritualité en politique. Entre injonction morale et réflexion sur le bien commun, peut-elle encore éclairer nos choix collectifs ?
D’un côté, l’évêque Marc Aillet qui menace de priver de communion les parlementaires ayant voté la loi sur la fin de vie. De l’autre, un pape qui est l’une des rares autorités mondiales qui aborde avec sagesse les défis de l’humanité que sont l’intelligence artificielle, les migrations et les dérives d’un capitalisme sans limites. Entre ces deux figures se joue une question de fond : la spiritualité a-t-elle encore une place utile dans nos sociétés ? Absorbée par le court terme, la politique gère plus qu’elle ne trace un cap. Face à ce vide, la spiritualité peut aider à en redessiner un, à condition de guider et inspirer les consciences, pas les commander.
De mauvaise foi
N’en déplaise à Mgr Aillet, lorsque le débat sur la fin de vie et l’aide à mourir s’est ouvert, Peio Dufau a construit sa position en écoutant les équipes de soins palliatifs et les familles confrontées à ces situations. On peut contester sa conclusion, mais la démarche relève d’un principe simple : écouter le terrain avant de transformer une conviction en loi. Une parole spirituelle constructive aurait pu légitimement enrichir ce débat, en rappelant par exemple la dignité de chaque vie, l’attention aux plus fragiles et l’humilité face aux choix éthiques. Mais en voulant dicter la conduite des parlementaires, Aillet ne contribue plus au discernement collectif. Il transforme une conviction religieuse en injonction politique.
Cette prise de position interroge d’autant plus que l’autorité morale exige, plus que toute autre, l’exemplarité. Or celui qui appelle aujourd’hui les élus à un examen de conscience est le seul évêque de France à avoir refusé l’ouverture de ses archives à la CIASE (commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église), malgré la bénédiction du pape. Après l’affaire Bétharram et la surprise affichée par son évêché, sa posture interroge davantage qu’elle ne convainc. Mais la question de la spiritualité ne peut être balayée en raison de la mauvaise foi d’un évêque, à fortiori celle de Mgr Aillet.
Deus ex machina
Face aux bouleversements technologiques, écologiques et géopolitiques, les réponses techniques ne suffisent plus. Ces défis appellent une réflexion plus profonde sur nos limites, nos responsabilités et le sens que nous voulons donner à notre avenir collectif.
« Face aux bouleversements technologiques, écologiques et géopolitiques, les réponses techniques ne suffisent plus. Ces défis appellent une réflexion plus profonde sur nos limites, nos responsabilités et le sens que nous voulons donner à notre avenir collectif. »
C’est précisément ce qui fait la force actuelle de la doctrine sociale de l’Église : placer au coeur de son enseignement la dignité humaine, la justice sociale et la solidarité avec les plus fragiles. Léon XIV en donne une traduction concrète dans son encyclique Magnifica Humanitas consacrée à l’intelligence artificielle. Il y rappelle que la technologie n’est pas neutre, défend la primauté du travail humain sur la seule logique financière et appelle à soumettre l’IA à un contrôle public au service du bien commun.
Homo spiritualis
Depuis toujours, les peuples ont développé des manières singulières de donner sens au monde. Là où chez nous, Mari, Sugaar et Amalurra ne résonnent plus que comme des échos lointains, en Kanaky, leur cosmologie continue de s’inscrire dans le présent. Elle continue d’influencer une manière de penser le rapport au vivant et les responsabilités envers les générations futures. Après des décennies de recul du religieux, les 18-30 ans renouent aujourd’hui davantage avec la foi. Cet engagement se voit aussi en politique, comme chez le jeune maire de New York Zohran Mamdani qui revendique sa foi musulmane chiite et l’inscrit dans son combat pour la justice sociale. Dans une société clivée, la spiritualité peut ainsi créer du dialogue au-delà des désaccords et rassembler autour du bien commun, de la solidarité et de la dignité. Il fut un temps où l’on bâtissait des cathédrales pour un avenir qu’on ne verrait jamais. « Ce siècle sera religieux, ou ne sera pas » : la formule, qu’on prête à Malraux, peut nous rappeler qu’une civilisation ne tient que si elle est capable de se projeter au-delà de son propre horizon. Face aux défis de notre temps, nous avons besoin de retrouver cette foi en l’avenir, cette capacité d’agir pour ce qui nous survivra. Agir pour les siècles des siècles !
