A Iruñea, la droite et les socialistes réduisent l’offre d’enseignement en euskara

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Ellande Duny-Pétré
Ellande Duny-Pétré
Educateur. Engagé dans le mouvement abertzale depuis le Procès de Burgos. Responsable de la chronique Hegoalde dans Enbata.
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Les parents d’élèves d’Antsoain réclament des enseignants euskaldun

Les parents d’élèves d’Antsoain réclament des enseignants euskaldun

En introduisant l’anglais dans plusieurs écoles maternelles de la capitale navarraise, la droite UPN-PP qui dirige la cité avec le soutien du PSOE, plombe l’offre d’enseignement en langue basque et réduit l’enseignement en immersion. Pour les abertzale de la ville, de «l’euskaraphobie» pure et simple.

Le conseil municipal de Pampelune a approuvé le 4 février un nouveau plan organisant l’offre d’enseignement proposée dans les treize centres scolaires publics de la ville (écoles maternelles) qui sont de son ressort. Un seul d’entre eux offrira un enseignement de l’euskara en immersion linguistique. Trois offriront un enseignement bilingue en espagnol et en basque et surtout des heures d’activités en anglais y seront organisées. Dans seulement quatre centres, les familles pourront choisir la langue basque comme langue d’enseignement. La place de l’euskara sera réduite grâce à une formule trilingue espagnol/anglais/euskara. Notre langue déjà minoritaire et affaiblie du fait du contexte socio-linguistique défavorable et historiquement organisé, sera comme noyée et promise à une marginalité plus grande encore. Concrètement à Iruñea, l’enseignement de l’euskara demeure cantonné dans les quartiers nord de la ville.

Cette décision a été adoptée à l’initiative du nouveau maire Enrique Maya qui appartient à la coalition Navarra Suma (ou Navarra+), coalition des deux partis de droite, l’UPN (régionalistes) et PP, liés à Vox. Le premier magistrat a conclu le 23 décembre 2020 un accord politique avec le PSOE navarrais qui lui permet d’obtenir une majorité absolue pour voter son budget et diriger la capitale de la province. La décision du 4 février est la suite de cet accord politique (1).

L’opposition qui hier dirigeait la cité n’est pas dupe. Pour l’ancien maire Joseba Asiron (EH Bildu), ce nouveau plan ne respecte en rien l’engagement des socialistes qui demandaient hier que l’offre scolaire respecte les demandes exprimées par les parents ; «avec leur alliance avec la droite, ils ont préféré casser la dynamique mise en œuvre par les forces progressistes». Le porte-parole de Geroa Bai (abertzale proche du PNV) ajoute : «Une partie de la population est victime de discrimination», il évoque «l’euskaraphobie» qui fait des ravages aujourd’hui. L’offre linguistique sera absente de l’enseignement dans beaucoup de quartiers de Pampelune, alors que le basque est reconnu comme langue co-officielle. Selon les partis de gauche Podemos, IU et Batzarre, la demande exprimée par les parents de la capitale devrait aboutir à une offre d’enseignement de basque suivant la filière D (immersion) pour 30 à 35 % de élèves.

Social libéralisme sur le dos de l’euskara

Les directeurs et enseignants des établissements scolaires sont aussi vent debout : le trilinguisme à un âge aussi jeune où les langues ne sont guère fixées dans l’esprit des enfants, leur paraît être un non sens pédagogique, au détriment du basque largement minoritaire sur le plan socio-linguistique.

Au contraire, les socialistes soulignent l’importance du «vivre ensemble des langues », nous « ne sommes en faveur d’aucune obligation et d’aucune exclusion » ajoutent-ils, « l‘important, c’est la liberté ».  Sans doute s’agit-il ici de la liberté du renard libre dans le poulailler libre, pour reprendre la définition du libéralisme.

Tous les moyens sont bons pour les espagnolistes qui s’opposent à la progression lente mais constante de l’euskara en Navarre. Y compris en pratiquant le trilinguisme par l’introduction de l’anglais dans l’enseignement dés la maternelle. La formule rappelle la déclaration de Fernando Buesa, ministre socialiste de l’éducation (1991-1994) dans un gouvernement autonome basque : « Je préfère que mes enfants apprennent l’anglais plutôt que l’euskara ». Cela fit à l’époque rire les Espagnols et râler beaucoup de Basques du Zazpiak bat.

La décision prise le 4 février par Navarra+ et le PSOE a eu deux précédents significatifs. Le 26 janvier, ces deux formations refusent que la mairie de Pampelune s’engage dans une campagne de promotion d’inscriptions d’enfants dans la filière d’enseignement D (immersion), auprès des parents d’élèves de la ville. Cette démarche initiée par l’Institut navarrais de l’euskara, Euskarabidea, est en grande partie financée par le gouvernement foral de la province.

Quelques jours plus tôt, le 21 janvier, une majorité de circonstance composée de Navarra+, PSOE et Izquierda —petite formation de gauche radicale— rejettent un texte au parlement foral. Il prévoyait que le département de l’Education organise une campagne d’information et de sensibilisation de la population migrante, pour qu’elle inscrive ses enfants dans les filières D ou A qui proposent un enseignement en euskara. Ceci dans un souci de meilleure intégration et de meilleure cohésion sociale et culturelle. Pour Jorge Aguirre, porte-parole des socialistes au parlement, organiser des campagnes en faveur de telle ou telle filière d’enseignement « ferait entrer en compétition les filières entre elles », or « l’essentiel est la défense de l’enseignement public », au nom de « l’égalité entre tous les élèves ». Un point de vue que ne renie pas Navarra+ qui ajoute : « La filière d’enseignement G [espagnol] obtiendrait-elle de plus mauvais résultats que les autres, selon les critères définis par Pisa ?».

Bagarres tous azimuts

Dans la ville de Barañain proche d’Iruñea, Navarra+ s’oppose lors d’un vote le 27 janvier, que l’on tienne compte de la compétence en langue basque pour le recrutement des postes de concierges appelés à travailler dans le club de football Lagunak. La présidente Fatima Sesma, membre de Navarra+, a pris de son propre chef cette décision qui viole la loi linguistique navarraise. Attitude identique plus au sud, dans la ville de Lizarra qui fait partie de la zone linguistique dite mixte. Contrairement à la réglementation en vigueur, les élus de Navarra+ demandent que la compétence exigée en matière d’euskara pour occuper certains emplois municipaux, soit un critère ignoré pour les prochains recrutements.

En revanche, à Mendigorria, cité proche de Lizarra, les parents euskaltzale viennent de remporter une belle victoire. Après des mois de bagarre, la filière d’enseignement bilingue D sera enfin proposée dans le collège public local. Cela suppose une modification de la carte scolaire en trois zones linguistiques, définie par le département de l’éducation du gouvernement foral. Mobilisés depuis près d’un an, les parents ont obtenu gain de cause, d’innombrables réunions, démarches, mobilisations, interventions d’avocats, protestations, conférences de presses, etc. ont été nécessaires pour parvenir à ce résultat.

Le 9 février, les parents de l’école maternelle d’Antsoain (11.000 ha au nord d’Iruñea) sont descendus dans la rue. Ils réclament depuis des années que la totalité des enseignants de leur école, ainsi que la directrice soient bilingues, la moitié d’entre eux le sont actuellement. Ce dossier soutenu par la mairie serait en bonne voie, mais des obstacles demeurent.

Les partis espagnolistes de droite et de gauche sont majoritaires en Navarre, ils pratiquent l’union sacrée et ne lâchent rien sur le plan linguistique, un des terrains d’affrontement majeur avec les abertzale. Nous sommes encore loin d’une politique de discrimination positive, seule à même de rétablir un semblant d’égalité. Comme dans un tout autre domaine, celui de la justice transitionnelle qui demeure un vœu pieux. Et ils osent nous parler de nécessaire « convivencia », de vivre ensemble, de récit historique commun ou réconcilié. Il y a 500 ans, les monarques espagnols envahirent la Navarre, conquise par le fer et le feu. En 2021, ils parachèvent leur conquête en continuant d’imposer leur langue.

(1) Lors de sa signature, les socialistes nous avaient doctement expliqué que la crise du Covid 19, l’urgence qui en découle, poussaient l’opinion à approuver que les partis adoptent les budgets institutionnels, indépendamment de leur couleur politique. L’euskaraphobie mise en œuvre aujourd’hui, conséquence du Covid, on aura tout vu !

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