« Alors que l’État nous impose le français, nous demandons d’avoir le choix d’apprendre en langue basque »

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PeioJorajuria

Evoquer la rentrée scolaire en Iparralde c’est à la fois constater l’approfondissement de l’euskara dans les ikastola et son blocage idéologique dans l’immersif public. Peio Jorajuria, président de Seaska, par ses réponses à Enbata, décrypte cet instant crucial.

Comment la fédération Seaska aborde la rentrée 2020-2021 ?

Sur les effectifs, Seaska poursuit sa croissance. L’évolution des taux de naissances en Iparralde fait que le nombre d’élèves se stabilise en primaire mais reste en très forte augmentation dans le secondaire. Il n’y a pas d’ouverture de nouvelles ikastola lors de cette rentrée mais la nécessité de trouver une solution rapide pour la création d’un cinquième collège devient criante.

Cependant, cette année, la rentrée de Seaska sera surtout marquée par les craintes sur l’évolution de la pandémie, l’État français a fait le choix d’ouvrir les écoles le plus normalement possible, sans limiter les tailles de groupes d’élèves, en autorisant le brassage de ces groupes, et surtout, sans accorder de moyens supplémentaires aux écoles. Il a fait le choix de miser sur la capacité de réaction rapide de ses services, par une détection précoce et un isolement rapide des personnes ou des groupes concernés, pour éviter l’apparition de clusters. C’est une position peut-être contestable, mais qui s’impose à tous les établissements de Seaska.

C’est aussi une décision qui permettra à toutes les ikastola de débuter l’année dans des conditions quasi-normales, en accueillant tous les élèves sur l’ensemble de la semaine. Une première depuis le mois de février qui permettra de lancer l’année sur des bases pédagogiques saines. Le protocole sanitaire a été allégé depuis le printemps, mais il reste contraignant, notamment sur les masques et le nettoyage/désinfection. Les enseignants et laguntzaile de tous les niveaux et les élèves du secondaires devront porter un masque quasiment en permanence et les bureaux des ikastola ont dû trouver des solutions pour renforcer les heures de ménage. Ceux qui n’ont pas obtenu d’aide des communes pour cela et qui sont en difficulté financière ont du sacrifier des

Cette rentrée “quasi-normale”, par contre, nul ne sait combien de temps elle durera. L’apparition d’un cas isolé, avec la possible mise en isolement d’enseignants ou de laguntzaile, obligerait les ikastola à se réorganiser très rapidement, l’apparition de clusters pourrait entraîner des fermetures ponctuelles et une évolution généralisée de la pandémie pourrait pousser l’État à revenir à des demi-groupes ou même un confinement localisé. Seaska est mieux préparée que l’année dernière à ces différents scénarios, mais chacun de ces cas ne pourrait que souligner la limite des moyens, notamment humains, qui nous sont octroyés.

4021 élèves

Après avoir connu une croissance importante ces dernières années, les effectifs sont stables pour cette rentrée. Nous avions 4001 élèves en septembre 2019 et ils sont 4021 à cette rentrée.

Compte tenu qu’il y aura 600 élèves de moins dans les écoles publiques du département, ce n’est pas un mauvais chiffre pour nous, sachant qu’il y a de moins en moins de naissances.

Cette année sera également décisive sur le plan économique. Si Herri Urrats est surtout une grande place que nous offrons à l’euskara, c’est aussi une source de revenu que nous n’avons pas réussi à maintenir en 2020. De même, la quasi totalité des fêtes et éventements organisés par les ikastola depuis le printemps ont été annulés. Le bénéfice des talo vendus lors des fêtes de villages, des kantaldi, des tournoi de mus, des repas, etc. représentent environ un tiers du budget des ikastola qui finissent donc l’année scolaire avec une perte sèche difficile à rattraper. Nous attaquons cette nouvelle année sans savoir quand et dans quelles conditions pourront reprendre les fêtes et événements que nous organisons. Plus cette reprise sera différée, et plus les ikastola seront en difficulté.

Quelle lecture faites-vous des blocages divers de l’Education Nationale concernant le développement du modèle immersif (le dernier cas étant le refus par le rectorat de Bordeaux de l’ouverture d’une expérimentation d’immersion à l’école publique bilingue de Saint-Pierre-d’Irube)?

Interdire le modèle immersif à l’école publique de Saint-Pierre-d’Irube, relève d’une attaque directe et grave et même très grave, contre la langue basque. Et dire qu’aucune autre classe immersive ne verra le jour, s’avère encore plus grave. Le timing de l’annonce est d’autant plus surprenant qu’il vient après l’évaluation de ce système expérimental qui montre qu’il est bénéfique pour l’apprentissage de la langue basque et surtout –point crucial pour l’Éducation Nationale– qu’il n’entrave pas l’acquisition du français.

Au même moment, des enseignants venant d’obtenir le concours pour enseigner en basque ont été nommés en Béarn, où il ne pourront travailler qu’en français. c’est une attitude très méprisante, voire insultante, pour ces personnes qui ont fait l’effort de passer un concours où une compétence supplémentaire est nécessaire. C’est aussi un choix qui entrave le développement de l’enseignement en langue basque car à la place qui aurait du être la leur, en Iparralde, on aura des enseignants monolingues qui ne seront pas capables d’enseigner une seule minute en langue basque. C’est aussi le dernier prétexte traditionnel de l’Éducation Nationale qui tombe.

La demande des parents pour l’enseignement en basque est forte et quand elle est refusée comme à Hiriburu, l’État ne peut plus prétendre qu’il “répondra à la demande partout où elle sera exprimée”. Le soutien des élus est aussi unanime que la motion votée en juillet à la Communauté d’agglomération. Les doutes juridiques et constitutionnels avaient été levés par le ministre lui-même en mai 2019 lorsqu’il avait déclaré que “l’enseignement immersif est une modalité intéressante dès lors qu’elle respecte le cadre constitutionnel.” L’intérêt pédagogique de l’immersion avait déjà été démontré par Seaska depuis des décennies, et a été récemment validé par l’évaluation de l’expérimentation. Le seul prétexte qui aurait pu justifier un refus d’ouverture était celui —trop souvent utilisé– du manque de professeurs bascophones disponibles, mais l’Inspection a tenu, au contraire, à prétendre en avoir trop.

Quelle est donc la cause de ce refus ?

Juillet 2020 aura eu le mérite d’éclaircir une chose : le seul frein au développement de la langue basque à l’école publique est une posture idéologique de l’Éducation Nationale.

Si pour nous Seaska reste le principal moteur de l’enseignement de la langue basque, il est clair qu’il ne peut être le seul. Chaque enfant, quelque soit ses choix de scolarisation doit se voir offrir la possibilité d’apprendre en basque. C’est pourquoi nous demandons depuis longtemps avec Euskal Konfederazioa que l’offre d’enseignement de la langue basque soit généralisée dans toutes les écoles du Pays Basque Nord.

Nous appelons le ministère de l’Éducation Nationale à prendre trois mesures en faveur de la langue basque :

1- Généraliser l’offre d’enseignement bilingue de la langue basque dans toutes les écoles publiques aujourd’hui unilingues.

2- Ouvrir la possibilité de proposer un modèle immersif à toutes les écoles maternelles bilingues.

3- L’expérimentation du modèle immersif en maternelle ayant montré des résultats positifs, étendre l’immersion à l’ensemble des classes élémentaires des écoles publiques, à titre de nouvelle expérimentation.

Ce n’est que dans ces conditions que nous pourrons faire progresser la langue basque, sans hypocrisie. Nous demandons également à ce que les enseignants de langue basque qui ont été envoyés enseigner à l’extérieur, soient nommés dans deux écoles unilingues pour que l’offre de l’enseignement en langue basque puisse voir le jour dans deux écoles supplémentaires.

Alors que L’État français nous impose le français, nous, tout ce que nous demandons, c’est que ceux qui le souhaitent puissent avoir le choix d’apprendre en langue basque.

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