Sud Soudan le scénario du pire par David Lannes

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La République du Sud Soudan est l’Etat le plus jeune de la planète. C’est aussi l’un des plus pau-vres, dont plus de 90% de la population vit avec moins d’un dollar par jour. Serait-il aussi l’un des plus bêtes? On serait tenté de le croire au vu de sa décision d’interrompre sa production de pétrole alors qu’elle lui apporte 98% de ses revenus. Cette décision surprenante trouve bien sûr son origine dans les relations conflictuelles que le Sud Soudan entretient avec son voisin du Nord dont il a fait sécession en juillet dernier. Une sécession probablement un peu précipitée…
La communauté internationale —et tout particulièrement les Etats-Unis— s’était fortement impliquée pour obtenir la signature des accords de Naivasha qui mirent fin en 2005 à la guerre fratricide que se sont livrés le Nord et le Sud du Soudan durant plus de 20 ans et qui fit près de deux millions de morts. A la surprise générale, le dictateur soudanais Omar el-Béchir, reconnu responsable de génocide au Darfour, ne s’opposa pas au référendum d’autodétermination qui se tint en janvier 2011, en accepta le verdict (99% des Sud Soudanais en faveur de l’indépendance), et participa même aux cérémonies d’indépendance de juillet 2011.

Sombrer ensemble
Cette apparence rassurante d’un divorce à l’amiable entre des belligérants qui s’étaient étripés pendant vingt ans n’allait malheureusement pas durer longtemps. En effet, l’accession à l’indépendance s’est faite en dépit de la persistance de plusieurs points d’achoppement qui n’ont pas tardé à resurgir: devenir de la dette du Soudan après la sécession, statut des résidents se retrouvant du «mauvais» côté, délimitation des frontières, partage des revenus pétroliers, etc. Des négociations sur ces points se sont tenues en Ethiopie, mais après un début prometteur, elles ont viré au désastre.
Les deux pays s’étaient au départ engagés à signer un «accord des quatre libertés» sur le modèle de celui qui existe entre le Soudan et l’Egypte. En vertu de cet accord, les citoyens du Soudan et du Sud Soudan auraient pu librement se déplacer entre les deux pays, y résider, y travailler et y avoir des possessions. Mais cet accord a soulevé une vague d’indignation au Soudan, les partis conservateurs et islamistes y voyant une «concession humiliante» ou un «cheval de Troie» du Sud Soudan. Ce dernier argument s’est nourri des nombreux désaccords frontaliers entre les deux pays. De nombreux rebelles du Sud continuent en effet de lutter dans certains Etats que les accords de Naivasha ont accordés au Soudan mais dont une partie de la population souhaite être rattachée au Sud Soudan.
Ces conflits résiduels sont d’autant plus déstabilisateurs qu’ils concernent des zones pétrolifères. Après la partition du pays, le Soudan n’a conservé qu’un quart de ses anciens gisements mais reste un point de passage obligé pour le pétrole du Sud Soudan puisque c’est sur son territoire que se trouvent la quasi totalité des raffineries, pipelines, etc. Les deux pays sont donc complètement interdépendants et l’on aurait pu penser que c’était là une incitation sérieuse à la paix. Mais ils préfèrent visiblement sombrer ensemble…
Priorité à l’armement
Le Soudan a naturellement cherché à compenser la perte de ses champs pétroliers situés au Sud Soudan en imposant des frais de transit pour le brut circulant par ses pipelines. Mais ses tarifs sont exorbitants (plus de 10 fois la moyenne mondiale) et le Sud Soudan exsangue n’a pas voulu les payer. Les négociations n’ont rien donné, et le Soudan a décidé de confisquer pour 800 millions de dollars de pétrole comme «paiement en nature» alors que le Sud Soudan décidait d’interrompre sa production pétrolière pour asphyxier son ennemi. Une mesure certes efficace, mais à quel prix! Le Sud Soudan tire 98% de ses ressources du pétrole et l’on a du mal à imaginer ce que seront les «me-sures d’austérités» annoncées par le gouvernement pour répondre à cette situation.
Le contexte s’est encore dégradé le 10 avril, avec l’occupation par le Sud Soudan de Heglig, l’une des principales zones pétrolifères conservées par le Soudan. Sous très forte pression internationale, les forces sud soudanaises se sont retirées de Heglig une dizaine de jours plus tard non sans avoir gravement endommagé les installations pétrolières qui ne pourront pas reprendre leur fonctionnement avant plusieurs mois. Depuis cet incident, les deux camps parlent ouvertement de guerre. Pour Omar el-Béchir, les dirigeants de Juba sont des «ennemis qui doivent être combattus jusqu’à leur défaite»; son homologue sud soudanais estime quant à lui que «Khartoum a déclaré la guerre à la République du Sud Soudan». Des deux côtés, l’heure est à la mobilisation et les rares ressources restantes sont allouées en priorité à l’armement.
Le scénario catastrophe d’une guerre ouverte entre les deux Etats semble de plus en plus probable, et les discours de raison semblent de peu d’influence pour combattre l’absurdité de la situation… Par contre, l’armée Soudanaise est déjà engagée sur plusieurs fronts: Kordofan du Sud, Nil bleu, et surtout Darfour où l’on assiste à une résurgence d’un conflit que l’on pensait sous contrôle. De son côté, le Sud Soudan doit faire face à ce qui ressemble fort à une guerre civile entres ethnies Nuer, Dinka et Murle. L’armée a ainsi du dépêcher 12.000 hommes dans la ville de Jonglei pour mettre un terme à des combats qui ont fait des centaines de morts et plus de 100.000 déplacés. Ni le Soudan ni son voisin du Sud ne semblent donc en mesure de se lancer dans une guerre totale. C’est un bien maigre motif de satisfaction…

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