Construire le Pays Basque

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Michel Berhocoirigoin
Michel Berhocoirigoin
Paysan militant.
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EHLG

« EHLG verra le jour le 15 janvier 2005 dans des conditions que personne n’a oubliées. »

ENBATAk 60 urte

En regardant dans le rétroviseur des soixante ans d’Enbata, le monde paysan a su s’emparer du concept abertzale “construire le Pays Basque”. Cela entraîne deux exigences: accéder à ses propres outils de développement et se doter d’un pouvoir local comme interlocuteur.  

Claude Harlouchet disait : “Je suis abertzale, non pas pour libérer le Pays Basque, mais pour le construire !”. Et il rajoutait : “C’est en le construisant que nous allons le libérer !

Est-ce que tous ceux qui se sont attelés à des chantiers de construction du Pays Basque se sentent abertzale ? La réponse leur appartient…

En tout cas, “Construire le Pays Basque” à partir de notre terrain agricole, aura été le fondement de notre engagement collectif depuis les années 70. Le concept “Construire le Pays Basque” repose sur l’idée qu’il nous faut des outils pour maîtriser notre destin, que ces outils sont au service d’un projet et que pour avancer il nous faut élargir au maximum l’adhésion autour des projets parce que nos questions sont l’affaire de tous !

Si nous portons un regard chronologique sur les 50 dernières années, nous constatons une progression constante de chantiers qui, au fur et à mesure qu’ils prennent forme, deviennent complémentaires les uns des autres. Chaque réalisation devient une pièce d’un puzzle. Le coup d’envoi d’une orientation nouvelle qui marquera le paysage basque est donné par les producteurs de lait de brebis dans les années 70. Pour s’émanciper de la tutelle de Roquefort (aujourd’hui Lactalis) qui avait le monopole sur la totalité de la production locale, ils se sont organisés pour maitriser leur production et en faire un produit noble : l’AOC Ossau Irati.

Sortir de la tutelle

Les années 80 furent très riches. Il y eut d’abord la création du GFA (Groupement Foncier Agricole) pour tenter d’enfoncer un coin dans le marché du foncier qui n’accueillait que ceux qui en avaient les moyens. Puis, cela a été la création d’ELB en 1982. Il s’agissait ici de sortir de la tutelle de “Pau”. Il en fallait de l’audace pour créer une structure qui n’hésitait pas à afficher ses intentions à l’échelle d’un Pays Basque qui, à l’époque, n’était rien d’autre qu’un espace géographique, un bout de département, sans cadre administratif. Or, un syndicat doit absolument avoir un interlocuteur pour porter ses revendications. Il aura donc fallu porter deux fers au feu : d’une part, porter l’ambition, ou l’utopie, d’un Pays Basque qui devra un jour accéder à ses propres outils de régulation et, en même temps, participer aux instances d’un département auquel on n’avait pas le sentiment d’appartenir mais qui détenait les lieux de pouvoir… Cette période verra aussi la mise en place de la première structure de la future fédération Arrapitz : l’association à la formation à la gestion, l’AFOG.

Nouvelles structures

Les années 90 sont de la même veine. Elles voient apparaitre de nouvelles structures comme par exemple BLE pour développer l’agriculture bio ou l’Association de producteurs fermiers avec sa charte IDOKI. La nouvelle association Arrapitz fédère ces différentes initiatives qui comblent le vide sidéral d’une chambre d’agriculture paloise absente du Pays Basque et absente de la production fermière et de la production bio qu’elle assimile à du bricolage. Pendant ce temps, ELB ferraille à Pau pour porter la voix du Pays Basque et les propositions pour une autre agriculture. Le syndicat ne récoltera en retour que mépris et dédain, ce qui creusera irrémédiablement le fossé entre deux logiques de fonds, et alimentera la nécessité d’une chambre d’agriculture propre au Pays Basque.

Nouveaux défis

Les années 2000 confirment et approfondissent les stratégies antérieures. Les réussites précédentes permettent d’envisager de nouveaux défis, encore plus ambitieux. C’est ainsi que le grand pari de cette période sera la création de Euskal Herriko Laborantza Ganbara. Elle porte en elle tous les ingrédients qui permettront de gagner la bataille : la fin d’un cycle avec la Chambre d’agriculture dont tout espoir est définitivement perdu, une adhésion très large des paysans et de la société, aucun débouché de la part de l’Etat quant à une formule type Chambre d’agriculture pour le Pays Basque, une montée en puissance de la volonté d’un cadre institutionnel pour Iparralde et la volonté d’ouvrir une forme de confrontation démocratique et non-violente, si la seule réponse des pouvoirs publics est le niet. EHLG verra le jour le 15 janvier 2005 dans des conditions que personne n’a oubliées. Un an plus tard ce sera le salon Lurrama…

Force de frappe

L’histoire continue dans les années 2010. Le GFA mutuel prend une nouvelle forme juridique pour se doter d’une force de frappe plus importante, dans l’objectif de préserver la terre nourricière. C’est Lurzaindia. C’est aussi la mise en place d’une couveuse pour soutenir l’installation des jeunes hors cadre agricole. Et déjà des nouveautés pointent leur nez à l’aube de la décennie qui s’ouvre, comme la création d’un Diplôme universitaire “Agro-écologie paysanne” J’aurais pu aussi parler de tout ce qui a été créé dans la période, du piment d’Espelette au Kintoa, en passant par toutes les démarches de relocalisation concernant la viande, le pain, l’huile végétale, et bien d’autres… La liste est trop longue !

Dans la confrontation

La construction d’une maison peut se faire en bonne intelligence avec les voisins. Elle peut se faire aussi dans la confrontation parce que les voisins ne veulent pas que vous existiez. Ce second cas de figure aura été le marqueur de notre parcours. Notre volonté de créer des outils propres au Pays Basque apparaissait inconcevable pour nos adversaires : ça ne pouvait être que du nationalisme, dans sa pire expression et bien sûr, une complicité avec les stratégies de violence qu’il y avait dans le paysage !

De même, ce qui posait problème, c’était “le modèle” que sous-tendaient toutes nos démarches : remise en cause du productivisme, valeur ajoutée plutôt que quantité, autonomie plutôt qu’intégration, etc. Pour les tenants du pouvoir départemental, il était inacceptable qu’autre chose existe, fonctionne, attire et s’avère bien souvent plus efficace que le modèle “officiel”…

Construire le Pays Basque” s’inscrit dans le projet abertzale, mais il y a, au-delà, un sentiment d’appartenance très fort et largement partagé, qui participe à la germination des projets.

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