Défendre le capital

Le fleuve Whanganui est le troisième plus long cours d’eau de la Nouvelle-Zélande. Le 15 mars 2017, il est doté du statut de personnalité juridique par le Parlement de Nouvelle-Zélande.

Face à l’épuisement écologique, il nous faut changer de modèle économique mais aussi juridique, afin de reconnaître la nature comme sujet de droit et préserver nos conditions d’existence.

Le capital évoque les marchés, les dividendes, les actionnaires, la spéculation. Il renvoie à l’accumulation financière et aux inégalités qu’elle produit. Pourtant, si l’on revient à l’origine du terme, le capital désigne simplement ce qui constitue le plus important, le primordial. Et notre premier capital n’est pas monétaire mais biologique. Nous ne mangeons que du vivant. Que l’on soit végétarien ou pas, notre alimentation provient toujours d’écosystèmes fonctionnels. Sols fertiles, insectes pollinisateurs, cycles de l’eau, forêts, océans. Le vivant n’est pas un décor. Il est notre infrastructure vitale.

Une humanité à découvert

Or ce capital-là, nous le dilapidons. Chaque année, nous consommons davantage de ressources que la Terre ne peut en régénérer. Nous vivons à crédit écologique et entamons les réserves au lieu de vivre des intérêts. Le changement climatique s’emballe, les sécheresses s’intensifient, la biodiversité s’effondre à un rythme inédit dans l’histoire humaine, et nous assistons presque impuissants à cette fuite en avant.

Le paradoxe est cruel : jamais l’humanité n’a disposé d’autant de connaissances scientifiques sur les limites planétaires, et jamais elle n’a été aussi incapable de corriger sa trajectoire. Ce n’est pas un problème d’information, c’est un problème de modèle.

Nos systèmes économiques continuent de mesurer la réussite à l’aune de la croissance du PIB, des marges, des retours sur investissements. Dans ce cadre, une forêt artificialisée pour construire une infrastructure peut augmenter la richesse comptable ; couler des hectolitres de béton sur une surface naturelle est considéré comme un chiffre d’affaires qui vient gonfler les bilans. Cette logique structurelle externalise les coûts sur le vivant. Elle relègue les dégâts écologiques au rang d’effets secondaires, jamais au coeur de l’équation. Pourtant, il est aujourd’hui absurde de parler de création de valeur quand on détruit les conditions mêmes de la vie.

Une révolution juridique

Dès lors, une piste intéressante consiste à renverser le cadre juridique. Donner des droits à la nature n’est pas une idée utopique. C’est un mouvement concret, déjà expérimenté dans plusieurs pays. En Équateur ou en Nouvelle-Zélande, par exemple, des cours d’eau ont été reconnus comme des entités juridiques dotées de droits.

Ce changement de perspective n’est pas anodin. Il oblige à considérer la nature non comme un stock de ressources disponibles, mais comme un sujet de droit doté d’intérêts propres. Quand un fleuve peut être défendu en justice, la comptabilité traditionnelle doit intégrer ses droits, non pas comme externalité, mais comme composante de l’équilibre écologique et social. Et les actes qui lui portent atteinte sont ainsi répréhensibles car, symboliquement, l’élément naturel a droit à une défense.

« Donner des droits à la nature n’est pas une idée utopique. C’est un mouvement concret, déjà expérimenté dans plusieurs pays. »

En Iparralde, on pourrait parfaitement imaginer la Nive, la forêt d’Iraty, les barthes et autres zones humides reconnues comme des entités dotées d’une personnalité juridique auprès de laquelle les pollueurs, les malfaiteurs du climat paieraient des dommages et intérêts en réparation des préjudices subis.

Reprendre la main

Pour nos territoires, cette révolution de la pensée juridique peut inspirer des approches nouvelles. Cela suppose de revoir nos indicateurs, nos priorités budgétaires, nos choix d’aménagement. Cela suppose aussi de renoncer à l’illusion d’une croissance infinie dans un monde fini. Les collectivités locales disposent de leviers : l’agriculture, les mobilités, l’aménagement, les marchés publics. Elles peuvent orienter l’économie vers plus de sobriété, de résilience, de relocalisation, et refuser certains projets incompatibles avec les objectifs climatiques et de préservation du vivant.

La transition écologique ne sera jamais le fruit d’un verdissement cosmétique des grands groupes ou d’un rapport de durabilité de plus. Elle passera par une remise en cause plus profonde de nos modes de production, de consommation et de représentation juridique du monde vivant. La question n’est plus de savoir combien nous produisons.

La question est de savoir combien de vivant nous détruisons pour y parvenir, et ainsi évaluer le réel coût de ce que nous consommons.

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