“Disneylandisation”

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Peio Etcheverry-Ainchart
Peio Etcheverry-Ainchart
Historien de formation et éditeur de profession; membre d'Abertzaleen Batasuna et conseiller municipal abertzale à Saint-Jean-de-Luz.
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DysnélandisationAprès Halloween, dont nos jeunes raffolent, on a échappé, pour le moment à Thanksgiving et difficilement à Black fridays. Désolante dérive vers “l’American way of life” accompagnée par les animateurs de ce pays. D’ici que pour nous protéger du CO2 on ne décarbonise Olentzero…

Voici quelques semaines, c’est avec un délice teinté d’amertume que je lus un article de la journaliste de « Sud-Ouest » Emmanuelle Fère, consacré à la gestion des animations touristiques à Saint-Jean-de-Luz et évoquant au fil de ses entretiens avec des locaux une “disneylandisation” ; celle-ci n’aurait pas cours que dans la fameuse “ville des corsaires”, mais bien au-delà dans tout le Pays Basque. Le terme me parut très juste.

La pompon Halloween

Le monde culturel basque a souvent eu l’occasion de déplorer la folklorisation qui accompagne depuis si longtemps les présentations que l’on fait des identités dites régionales. Nous ne sommes pas sortis de cette auberge-là, loin s’en faut, mais je dirais qu’au moins, il reste dans cette pratique un petit fond de volonté de mettre en valeur quelque chose de particulier, différent du reste, à partager avec les visiteurs. Même pastichée, parfois carrément dévoyée, la culture basque apparaît tout de même comme une de ces multiples nuances qui, au coeur de toutes les autres, contribue à la richesse culturelle du monde. Mais quelques jours à peine après la lecture de cet article, Halloween me tomba en pleine poire, ou plutôt en pleine citrouille. Avec cette fête, qui prend tout son sens aux États-Unis – en tout cas j’ose l’espérer tant cette société tend à perdre un à un tous ses repères –, on vit l’une des manifestations les plus évidentes de l’uniformisation que le monde entier subit. Car il s’agit vraiment d’une caricature : aucune volonté de se demander pourquoi on devrait célébrer cette fête en Europe aussi, quel en est le sens, s’il n’y aurait pas une petite touche particulière à donner à l’événement ; on le prend tout entier comme on l’a vu à la télévision ou sur Internet. De plus en plus abrutis par les écrans de tout type, nous gobons cette fête sans nous poser de question, de plus en plus innocemment. Mais le pire tient dans le fait qu’en outre, cette uniformisation spontanée est accompagnée et même promue par les municipalités dont celle de Saint-Jean-de-Luz, où l’adjointe à la petite enfance offre le prix de la plus belle citrouille… Je me suis même étranglé à observer que l’organisation d’une “Cité de la peur” se faisait en partenariat avec le label “Ville d’Art et d’Histoire”, c’est-à-dire la structure censée préserver et promouvoir le patrimoine local ! Incroyable, tout de même, de penser qu’à l’heure où l’on peine par exemple à organiser des carnavals en bonne et due forme, on déploie ainsi partout le tapis rouge à ce genre de fête hors-sol importée de l’autre côté de l’Atlantique par voie télévisée ou virtuelle. Et que penser de cette paresse intellectuelle qui consiste à les organiser quasi clé en main alors qu’il eût été possible de rechercher dans les patrimoines culturels locaux une tradition similaire, avec citrouilles et tout le reste, et de constater qu’elle existait bel et bien en Europe et en Pays Basque, prête à être adaptée au goût du jour…

Bientôt tous identiques

On le sait, dans la plupart des municipalités du littoral basque au moins, la culture basque ne dépasse pas le stade de faire-valoir pittoresque. Mais même sans aller jusqu’à exiger de tout le monde le même niveau de préoccupation qu’un abertzale au regard de l’action culturelle, je suis stupéfait que des responsables politiques français jouent ce jeu dangereux. Car si l’on est un tant soit peu attaché à l’identité française, on n’accepte pas de sacrifier ainsi un à un tous les pans de ce qui la fonde. Et surtout, plus important encore que de savoir si on est français, basque ou patagon, le pire est que demain personne ne sera plus rien du tout. On sera tous des clones nourris au Mac Do, bercés de musiques aseptisées produites, distribuées et promotionnées par de grandes majors internationales, sans culture, sans art, sans livre. Nous n’aurons plus rien à échanger puisque nous serons tous et toutes devenus identiques.

Quel paradoxe, d’ailleurs, que de voir dans une côte touristique comme la nôtre ce que l’on présente au visiteur qui débarque au début du mois de novembre : la même fête américaine qu’il avait déjà chez lui et qu’il trouvera partout ailleurs où il ira. Si encore l’on choisissait de fêter Thanksgiving plutôt qu’Halloween… Ce serait aussi débile mais au moins on gaverait nos gosses de dinde et non de bonbons ; car le plus rigolo est qu’à Saint-Jean-de- Luz, une pharmacie du centre-ville participait cette année à la chasse aux bonbons, satisfaisant probablement les intérêts des dentistes et nutritionnistes du coin mais certainement pas ceux des enfants.

Des cultures de musée

Chaque année désormais, nous devrons probablement subir les citrouilles du mois de novembre, et passer pour des rabat-joie auprès de nos propres enfants. Prochaine étape, un spring-break annuel pour tous les lycéens ? Un jour férié pour la finale du championnat de baseball américain ? Une AOP pour un hamburger ? En attendant, ne pensons pas revenir à plus de raison avant la fin de l’année car arrivent Noël et ses boîtes aux lettres géantes couleur Coca cola sur les places de nos villes. La plupart du temps, Olentzero sera largement oublié mais n’est-ce pas mieux, finalement ? Car quand il ne le sera pas, il sera tantôt présenté comme le papa Noël basque en méconnaissance totale de sa réelle signification, tantôt dans le cadre du “Monde magique d’Olentzero” entouré de magiciens et de farfadets comme ce fut le cas toujours à Saint-Jean-de-Luz l’an dernier, avec le soutien de l’Office du commerce local.

Je sais, je ne suis jamais content… Je me souviens de l’un des slogans des premières éditions du festival EHZ, à la fin des années 1990, qui disait “le monde est un tableau impressionniste, n’en faisons pas un monochrome”. J’ai bien peur que nous ayons pris le chemin inverse, sans même nous rendre compte des conséquences que cela aura dans quelques années à peine : il faudra alors gagner les musées pour découvrir la même diversité culturelle que celle dont on pleure aujourd’hui la disparition dans les domaines animal ou végétal.

On passera de vitrine en vitrine en trouvant cela beau. Puis on ira à la cafeteria du musée manger des donuts car la culture, ça creuse.

Un commentaire

  1. agnès caralp
    Publié le 16/12/2019 à 13:37 | Permalien

    Tout à fait d’accord avec vous, mais il y a déjà un moment que toutes sortes de moyens ont été mis en oeuvre pour effacer l’identité des gens. Une des dernière a été la modification des « Régions » de France, avec, presqu’en même temps la quasi disparition de l’indication du département d’origine des véhicules… Ce qui m’a choquée dans la grève de Radio-France actuellement, c’est qu’on n’entend pratiquement que de la musique américaine, jamais une chanson italienne, espagnole, tchèque, suédoise, etc… Choquant pour une radio nationale française, non ? Je vous souhaite de bonnes fêtes de Noël quand même !

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