
Le chef militaire du soulèvement carliste en Hegoalde envisageait la création d’une république fédérale regroupant les quatre provinces. Cette découverte change l’approche de la première guerre carliste, considérée par une certaine historiographie comme exclusivement liée à une querelle dynastique, en soutien au prétendant Don Carlos VII.
Cette découverte historique est due à l’historien Mikel Sorauren qui en 2018 exhuma des archives de Navarre une correspondance datée de 1834 entre deux hauts fonctionnaires de la députation forale. Prolongée aujourd’hui par les recherches de Jose Mari Esparza, elle fait l’objet d’un livre.
En pleine première guerre carliste (1833-1840), le jeune général gipuzkoan de 45 ans Tomas de Zumalakarregi, a levé une armée et vole de victoires en victoires. Sa popularité est immense. Le 9 avril 1834, José Antonio Zurbano, haut fonctionnaire navarrais en charge des achats à Madrid, écrit à José Basset, secrétaire de la députation. Il l’informe d’une « proclamation du général Zumalakarregi : au regard de l’inaptitude et de l’abandon de Don Carlos à l’égard de la cause qu’il défend, le royaume de Navarre et les provinces basques sont déclarées république fédérale, les Etats en seront informés en fonction des conditions liées aux circonstances de la guerre ».
Le maréchal Harispe confirme
La nouvelle se répand comme une traînée de poudre à travers les chancelleries européennes. Le 14 mai, le quotidien genevois L’Europe centrale reprend l’information : « Zumalakarregi proclame l’indépendance des habitants des quatre provinces basques en rébellion et les dispense de toute soumission à l’autorité de Don Carlos ou de la reine ». L’information est indiquée en annexe d’une note de Von Metternich, chancelier de l’empire d’Autriche. De nombreux journaux espagnols, anglais, français, prussiens reprennent la nouvelle. Le 14 juin, le journal italien Giornale del Regno delle Sue Sicilie s’en fit l’écho. En France, le maréchal Harispe qui commande militairement la région des Basses-Pyrénées, écrit le 6 mai une lettre au ministre français de la Guerre : « Selon différentes sources plutôt sérieuses [me parvient] une nouvelle très particulière : la Junte de Navarre, voyant que Don Carlos abandonne la partie, serait d’accord avec Zumalakarregi pour proclamer l’indépendance de la Navarre et des trois provinces pour constituer une république fédérale (…). Il est indéniable que la séparation soit très aisée et très populaire dans ces provinces dont les liens qui les unissent avec l’Espagne sont très faibles ». En 1836, l’hispaniste français Louis Viardot corrobore la thèse comme quoi « la Navarre et les provinces basques ne luttent pas pour autre chose que leur indépendance et non pas pour la cause carliste ».
« Don Carlos est le moyen, non la fin »
Le prétendant Don Carlos qui se trouve à l’étranger, au Portugal puis en Angleterre, perçoit très vite que les choses tournent mal pour lui et ses prétentions au trône. Le Pays Basque avec la Catalogne est le principal foyer du soulèvement carliste. Aussi, il se rend dare-dare en Navarre pour faire valoir ses droits et rassembler ses soutiens politiques, sa « camarilla ». Il y parviendra en quelques semaines. Toutefois, jusqu’en 1855, paraissent plusieurs déclarations sous la forme de livrets, en faveur de l’indépendance du territoire. Un fait bien peu connu occulté par beaucoup d’historiens proches des vainqueurs.
Le projet politique de république fédérale basque, était très neuf et révolutionnaire pour l‘époque, 40 ans avant la première république espagnole. Toute l’Europe était alors dirigée par des régimes monarchiques, en particulier l’empire austro-hongrois, et personne ne le soutint.

Jose Mari Esparza précise que l’essentiel des troupes carlistes était d’origine paysanne et populaire, d’abord motivées par la défense de ses libertés historiques, les fueros, et rejetant la conscription militaire, les impôts et les droits de douane que l’Espagne libérale voulait imposer. L’adhésion au prétendant Charles VII était bien entendu évoquée dans les déclarations officielles, mais elle était visiblement secondaire aux yeux du peuple. Un émissaire du roi de France Louis Philippe le confirme : « Don Carlos est le moyen et non la fin ». Cette population basque savait que grâce à ses propres lois et ses fors, elle bénéficiait de meilleures conditions de vie que dans le reste de l’Espagne, en raison de son organisation communautaire ancestrale qui allait de pair avec le libre accès aux moyens de subsistance : moulins, boucheries, boulangeries, et terres communes. La privatisation des terres communes fut dans toute la Péninsule une mutation économique et sociale majeure durant tout le XIXe siècle.
Roman national espagnol
Adulé par le peuple, Zumalakarregi, un des génies militaires de l’époque, poursuit la guerre mais pendant peu de temps. On sait qu’il décédera en 1835 d’une balle perdue et d’une blessure mal soignée, au siège de Bilbao. Au-delà des discours de façade, Don Carlos se réjouira de sa disparition : le voilà débarrassé d’un « carliste de circonstance », d’une tutelle, voire d’un rival. Il n’assistera pas à ses obsèques, alors qu’il se trouve à 35 kilomètres de là. On connaît la suite de la défaite carliste.
Cet épisode sera totalement occulté par le mouvement carliste et ses succédanés. Le trop peu connu musée du carlisme à Estella-Lizarra en décrit les méandres et les dérives qui aboutiront, au moment de la guerre civile (1936-1939), à une alliance avec les franquistes, puis au massacre de Montejurra entre deux de ses tendances, en mai 1976.
L’historiographie espagnole, comme elle le fit pour « l’union » de la Navarre au royaume d’Espagne « contre les prétendants français » au début du XVIe siècle, va se charger de fabriquer un roman national intéressé qui conforte le centralisme espagnol en niant l’identité basque. Elle met en avant la défense du « trône et de l’autel », de la monarchie absolue et de l’intégrisme religieux. Aux oubliettes, le projet de république fédérale basque indépendante, regroupant la Navarre, l’Alava, le Gipuzkoa et la Biscaye. « En temps de guerre, la vérité est si précieuse qu’elle devrait toujours être protégée par un rempart de mensonges », disait Winston Churchill. On ne saurait mieux dire.
Prémisses de la conscience nationale basque
Pire encore, certains auteurs qualifieront l’immense majorité des Navarrais et des Basques de « singes anthropoïdes », les qualifiant de « groupe de sauvages ignorants » (1). « Ils veulent nier ce que nous fûmes pour nier ce que nous sommes et ce que nous voulons être », commente Jose Mari Esparza. Seul le grand historien Tuñon de Lara (1915-1997) soulignera le caractère populaire des guerres carlistes, premier signe de la formation d’une conscience nationale basque. La découverte historique du projet de 1834 vient corroborer le point de vue soutenu par Augustin Chaho dans son ouvrage Voyage en Navarre pendant l’insurrection des Basques (1830-1835), où il établit un lien très fort entre la guerre carliste et le projet national basque.
L’historien Alexandre Dupont montre dans sa thèse Une internationale blanche, histoire d’une mobilisation royaliste entre France et Espagne dans les années 1870, combien le mouvement carliste est composite et balaie un espace politique large qui peut aujourd’hui apparaître semé d’incohérences. Au fil du temps, des circonstances, du contexte et des rapports de force, il ne cesse d’évoluer. L’éphémère projet politique de république fédérale basque de Zumalakarregi en est l’illustration. Avec le projet de Nouvelle Phénicie, un Etat-tampon basque sous la protection de Napoléon 1er soutenu par Dominique Garat de 1803 à 1811, il prend aujourd’hui une résonance singulière.
(1) La découverte de la main d’Irulegi en 2021 donna lieu à des commentaires tout aussi invraisemblables de la part d’universitaires espagnols.
+ Jose Mari Esparza Zabalegi : Zumalakarregi y la República de los Pirineos, Iruñea, Txalaparta, coll. Orreaga, 340 p., 2024, 18 e.
