En Ukraine, la bataille des langues

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Danylo Haïdamakha, 20 ans, est devenu une star de TikTok avec ses vidéos humoristiques sur la langue ukrainienne, dont il est un ardent défenseur. De gauche à droite, il tient le drapeau ukrainien, il dit « Je peux vous servir en ukrainien » et tire la langue avec le drapeau russe.

Danylo Haïdamakha, 20 ans, est devenu une star de TikTok avec ses vidéos humoristiques sur la langue ukrainienne, dont il est un ardent défenseur. De gauche à droite, il tient le drapeau ukrainien, il dit « Je peux vous servir en ukrainien » et tire la langue avec le drapeau russe.

Du Journal  Le Monde (16/01/2021)

Face à la menace russe, Kiev accroît l’usage de l’ukrainien, devenu un enjeu de sécurité nationale. Le secteur des services, le plus grand du pays, doit désormais accueillir les clients dans cette langue.

En Ukraine, parler ukrai­nien ne va pas de soi. Cela fait plus de trente  c’est la seule langue officielle de cette ancienne répu­blique soviétique, et pourtant, aujourd’hui encore, c’est le russe qui domine la sphère publique dans les grandes villes. Au restau­rant, il arrive de trouver un menu en russe et en anglais, mais pas en ukrainien. Dans les magasins, il n’est pas rare de voir un client et un vendeur échanger chacun dans une langue différente, sans que cela pose problème – presque toute la population est bilingue.Même à la maison, beaucoup re­passent spontanément au russe.« On est quand même dans une si­tuation paradoxale, constate, dé­pité, Taras Kremin, commissaire chargé de la protection de la lan­gue nationale. On se retrouve à de­voir protéger l’ukrainien parce que, pendant trente ans, aucune loi n’a réglementé son usage. »

La langue pâtit aussi de son his­toire tourmentée après des dé­cennies de répression, de terreur et de russification forcée sous l’Union soviétique.

Entre 1992 et 2018, le nombre d’habitants par­lant plus souvent ukrainien que russe dans la vie courante n’a ainsi augmenté que de 9 %, selon le Fonds des initiatives démocra­tiques d’Ilko Koutcheriv, un cen­tre de recherche réputé à Kiev.

Face à la menace russe, les auto­rités veulent désormais accélérer le processus.

Depuis le 16 janvier, le secteur des services, le plus grand du pays, est sommé d’ac­cueillir les clients en ukrainien. C’est l’un des volets­ phares de la loi sur la langue, votée en 2019 sous l’ancien président Petro Poro­chenko mais appliquée par étapes,qui instaure l’usage de l’ukrainien dans tous les domaines de la vie publique.

Cette fois, toute la popu­lation est touchée au quotidien. « Au supermarché, à la pharmacie ou chez le coiffeur, on doit doréna­vant [par défaut] vous parler dans cette langue », explique M. Kre­min. En cas d’infraction, passé un premier avertissement, les contre­venants écoperont, à partir de juillet, d’une amende de 5 100 à 6 800 hryvnia (151 à 202 euros). La tolérance est toutefois de mise lorsque le personnel ne maîtrise pas bien l’ukrainien, auquel cas aucune sanction ne sera prise.

Un enjeu de sécurité nationale

Pour Kiev, accroître l’usage de l’ukrainien ne vise pas seulement à renforcer l’identité du pays, qui tente depuis des années de sortir du giron russe pour se tourner vers l’Europe.

C’est aussi devenu un enjeu majeur de sécurité natio­nale pour contrer l’influence de la Russie.

Le tournant remonte à 2014, lors de l’annexion de la Cri­mée par Moscou et la guerre du Donbass. « Cela a déclenché une prise de conscience, explique La­ryssa Massenko, 76 ans, cher­cheuse à l’Institut de la langue ukrainienne. Avant, l’identité ukrainienne était souvent floue, et les Ukrainiens ne voyaient pas la Russie comme une ennemie, mais comme un peuple fraternel. Quand la guerre a éclaté, ils ont compris. La situation de la langue a beaucoup évolué à partir de ce moment­-là. »

Pour une partie de la jeunesse ukrainienne, la guerre a eu l’effet d’un électrochoc. Né dans une fa­mille russophone originaire de Crimée, Danylo Haïdamakha, 20 ans, a décidé peu après de bas­culer du russe à l’ukrainien. Il est aujourd’hui l’un de ses plus ar­dents défenseurs. En deux ans, cet étudiant au sourire timide est de­venu une star de TikTok avec ses courtes vidéos humoristiques et érudites sur la langue ukrai­nienne. Ses jeux de mots, gags vi­suels et explications sémantique sont déjà conquis plus de 126 000 abonnés sur le réseau so­cial, prisé par les adolescents. Avant lui, aucun compte TikTok n’avait enregistré un tel score dans le pays. Ce succès tient sans doute aussi au fait qu’il s’agissait du premier compte en ukrainien. « Chez nous, il y a un problème : beaucoup de gens parlent très bien ukrainien, mais ils passent au russe sur TikTok pour avoir un public plus large », raconte le jeune homme, installé à Kiev. Le russe domine largement sur les réseaux sociaux : seuls 16 % des utilisa­teurs y parlent en ukrainien. Entre deux émojis cœur publiés en commentaires, les abonnés de Da­nylo Haïdamakha racontent com­ment ils ont décidé, eux aussi, de renoncer au russe, devenu sou­dain la langue de l’ennemi. « Je me suis mise à parler ukrainien après l’agression russe », témoigne une abonnée. « Moi aussi, je me suis rappelé en 2014 que j’étais ukrai­nienne », écrit une autre. Quand la guerre éclate, Kievcom prend qu’il est d’autant plus urgent de renforcer la politique linguistique nationale que la Rus­sie a justement brandi l’argument de la langue pour justifier son in­tervention militaire en Crimée et dans le Donbass – Vladimir Pou­tine lui­-même a invoqué la néces­sité de protéger les droits de la po­pulation russophone. « La prépon­dérance du russe est une dimen­sion­ clé de la guerre hybride que Moscou mène contre l’Ukraine, avertit Taras Kremin, dont le poste,créé en 2019 après le vote de la loi sur la langue, est particulièrement mal perçu là­-bas. La Russie consi­dère que les régions russophones font partie de sa zone d’influence. »

Désinformation russe

Aux yeux des autorités, éviter que ces zones restent en grande partie russophones est devenu vital pour contrer la volonté d’expansion russe – quand bien même parler russe ne suffit pas à être pro­-Kremlin, comme l’a montré la ré­sistance de nombreux Ukrainiens russophones. En 2017, un premier cap important est franchi en ren­dant l’ukrainien obligatoire à l’école.

La loi sur la langue est votée deux ans plus tard, le 25 avril 2019. Laryssa Massenko a gardé de ce jour un souvenir intact. « Il faisait très beau, des gens faisaient la fête devant le Parlement, sourit la lin­guiste. Nous avions enfin gagné notre combat. Car pour nous, lutter pour la langue ukrainienne, c’est lutter pour une Ukraine indépen­dante, qui puisse se construire selon les valeurs européennes. »

Ce combat était déjà au cœur de la révolution pro­-européenne de Maïdan, en 2014. Parmi les reven­dications, les manifestants récla­maient l’abolition d’une loi jugée« honteuse », votée deux ans plus tôt sous la présidence de Viktor Ia­noukovitch, qui élargissait les droits d’utiliser le russe au niveau régional et revenait, selon eux, à en faire la deuxième langue offi­cielle en Ukraine.

Ce débat sur la langue, symbolique des crispa­tions identitaires qui traversent cette ancienne république soviéti­que, électrise la vie politique.

En janvier, l’entrée en vigueur de la loi dans les services a donné lieu à une vague d’indignation des dé­putés prorusses. Ils dénoncent une « ukrainisation forcée », une « hystérie antirusse », et accusent les autorités de violer les droits des russophones. « Désinformation », rétorque Kiev, qui martèle que la loi préserve les droits des langues minoritaires.

Ces tensions sont toutefois ab­sentes dans la réalité quotidienne de la population, où la nouvelle loi est bien accueillie.

Près de 62 % des Ukrainiens y sont favorables, con­tre 34 % défavorables, selon une étude de l’Institut international de sociologie de Kiev parue en no­vembre 2020.

Ces chiffres reflètent les usages : pour 62 %, la langue principale est l’ukrainien, et pour 35 %, c’est le russe, selon une en­quête du Fonds des initiatives dé­mocratiques d’Ilko Koutcheriv. Surtout, beaucoup considèrent ce débat comme secondaire. « Ils ne comprennent pas l’importance de la politique linguistique, explique Serhii Chapovalov, analyste à la fondation. Pour eux, le lien entre la langue, la culture et la politique n’est pas évident. »

Les trois sont pourtant étroite­ment liés.

Le centre de recherche s’est penché en détail sur la façon dont l’un conditionne les autres. « En fonction de la langue parlée au quotidien, une personne, même bilingue, s’orientera en priorité vers des contenus russophones ou ukrainophones », poursuit M. Chapovalov. Or, les médias ukrainophones sont davantage  pro­-européens, tandis que les mé­dias russophones sont largement pro­-Kremlin. Et leur contenu est parfois radicalement différent.

Une simple recherche sur Goo­gle permet de l’observer, comme l’a constaté le fonds. En tapant« guerre à l’est de l’Ukraine »en russe, le premier lien renvoie vers le Wikipédia russophone, lequel décrit le conflit dans le Donbass comme une guerre civile, confor­mément à la propagande de Mos­cou, qui nie soutenir les séparatis­tes pro-russes. A l’inverse, une re­cherche en ukrainien fait surgir le Wikipédia ukrainophone, sur le­quel le conflit est qualifié d’« agres­sion russe ». « Le plus important n’est pas l’information principale, mais son interprétation, précise le chercheur. Si celle qui est lue en pre­mier est en russe, elle devient plus importante, surtout pour ceux qui n’ont pas d’avis tranché. Même si la personne lit ensuite une informa­tion en ukrainien mettant en cause la version russe, ce sera plus difficile de la convaincre. »

La Russie, qui a fait de la désinformation une arme essentielle pour défendre ses inté­rêts, l’a bien compris.Yevhen Lobanoy, lui, en a pris conscience trop tard. Cet inter­prète de 45 ans vivait à Donetsk, dans le Donbass, quand la guerre a éclaté. « J’avais l’impression de me retrouver dans un film d’apoca­lypse, se souvient­-il. A l’époque, j’enseignais en russe et je ne voyais pas l’enjeu qu’il y avait à parler ukrainien. C’est seulement quel­ques mois après, quand j’ai dû fuir avec ma famille, que j’ai compris que c’était une erreur. J’ai ma part de responsabilité dans tout ça. »

Assailli par les regrets et la culpa­bilité, il est convaincu que l’his­toire aurait été différente si la po­pulation locale avait parlé ukrai­nien. « Ç’aurait été plus compliqué pour l’ennemi de se fondre dans la foule, on l’aurait repéré. » Alors,quand sa fille lui a annoncé vou­loir soutenir sa thèse en russe à l’oral, alors même qu’elle l’avait écrite en ukrainien, il s’est raidi. « Je lui ai dit : regarde ce qu’on a vécu, on a dû quitter Donetsk ! »L’argument a fait mouche.

LES  DATES

  • 1989 : L’ukrainien est proclamé seule langue officielle, après des décennies de répression et de russification forcée sous l’URSS

  • 5  SEPTEMBRE  2017 : L’ukrainien devient obligatoire à l’école

  • 25  AVRIL  2019 : Vote de la loi sur la langue instaurant, par étapes, l’usage de l’ukrainien dans tous les domaines de la vie publique

  • 16  JANVIER  2021 : Le secteur des services, le plus grand du pays, doit accueillir les clients en ukrainien

  • JUILLET  2021 : Il faudra passer un examen évaluant le niveau de langue en ukrainien pour obtenir la nationalité ukrainienne, devenir ministre, président ou juge.

Un commentaire

  1. Jakes LAFITTE
    Publié le 01/03/2021 à 21:29 | Permalien

    Euskal Herrian hizkuntza egoera berdina badugu. 1978 ean Hegoaldean euskararen koofizialtasuna adostu zelarik, espainiolostek « gaztelera zaintzeko legea  » egin zuten. Orain badira asko « Euskararen inposaketa » salatzen dutenak, ppkoak eta psoekoak gehenik.

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