
D’origine catholique, vouée d’abord au culte des saints, la pastorale s’est laïcisée depuis le milieu du XXème siècle, comme la société qui la fait vivre. Mais elle porte toujours en elle l’opposition binaire du Bien et du Mal. Elle qualifie les deux camps opposés de Chrétiens et de Turcs, termes qui remontent à l’époque où l’immense empire turc ottoman menaçait l’Europe chrétienne. Cette époque est bien révolue, car ledit empire fut aboli à l’issue de la première guerre mondiale qui se termina par sa défaite, en même temps que celle de ses alliés allemands et austro-hongrois. Ces appellations traditionnelles sont aujourd’hui obsolètes, donc à remplacer.
Certes le sentiment antiturc subsista chez nous entre les deux guerres mondiales, car nos grands-pères venaient de combattre contre cet empire, surtout en 1915 au détroit des Dardanelles, lors du malheureux débarquement franco-britannique qui dut rebrousser chemin après des mois de combats épuisants et inefficaces. Mais après la seconde guerre mondiale, où la Turquie devenue république laïque était restée neutre, ces histoires de « Turcs » et de « Chrétiens » ne disaient plus rien au public de la pastorale, et celle-ci peinait à retrouver son dynamisme d’antan. Heureusement, à partir de 1953, Etxahun-Iruri le poète de Troisvilles lui donna un nouveau souffle en introduisant des héros basques dans ce théâtre qui les avait jusque-là ignorés. Depuis lors, la pastorale oppose entre eux des « Chrétiens » ou supposés tels dans des combats qui, sauf exception, n’ont plus rien de religieux.
L’Europe est-elle encore chrétienne ? En tout cas, la France et l’Espagne ne le sont plus guère, et le Pays Basque, hier si fidèle, tourne le dos à la religion de ses parents. Il est temps de dire les réalités d’aujourd’hui avec les mots d’aujourd’hui !
Pour ma part en tout cas, dans la pastorale actuelle, j’élimine de mon vocabulaire les appellations de « Chrétiens » et de « Turcs » qui ne correspondent plus aux conflits représentés par ce théâtre, et je conseille à tout le monde d’en faire autant.
Par quels termes les remplacer ? Les Bons et les Méchants ? Ces qualificatifs me paraissent trop moralisants et subjectifs, chacun d’entre nous ayant une tendance naturelle à se croire meilleur que les autres. Quant à parler de Camp Positif et de Camp Négatif, c’est bien abstrait. Dès lors, à mon avis, le plus simple, le plus évident, le plus pratique est de désigner les deux camps opposés par la couleur marquante de leur tenue : d’une part les Bleus, de l’autre les Rouges, sortant respectivement de la porte azurée sur la gauche du public et de la porte ardente sur la droite du public. Du même coup les « dames turques » deviendraient les « dames rouges », ouvrant la porte à l’émergence éventuelle de « dames bleues ».
Et en 2021, dans la pastorale Abdelkader, l’émir dirigea le camp bleu car il était chez lui, luttant pour son pays, sa foi, sa loi, contre nous, colonisateurs en pantalons rouges. En le renvoyant chez les « Turcs », j’aurais commis une grosse faute intellectuelle et morale. Il n’est pas pour autant un « Chrétien », mais tout simplement un homme juste, un frère universel. Je ne casse pas de code, tout au contraire je préfère l’esprit permanent de la loi à sa lettre surannée, fossilisée.
