Faire rempart aux abertzale ?

Conseil Communautaire du 11 avril 2026 où Alain Iriart a été élu Président.

Egoitz Urrutikoetxea

La constitution d’un front politique allant de la droite au Parti communiste français pour « faire rempart » aux idées abertzale au Pays basque en dit moins sur la réalité de ce territoire que sur une vieille inquiétude française : la peur de la diversité.
Cette rhétorique repose sur une représentation simplifiée : d’un côté les défenseurs de la République, de l’autre ceux qui menaceraient ses valeurs. Les abertzale se trouvent ainsi désignés comme un danger contre lequel il faudrait protéger les institutions.
Mais cette vision repose sur une confusion profonde.
Elle est apparue presque involontairement lors du conseil communautaire du samedi 11 avril. Alors que le micro n’avait pas été coupé, le président de séance évoquait « les Basques » pour désigner certains élus.
Cette formule soulève une question simple : qui sont ces « Basques » ?
S’agit-il d’une catégorie politique ? D’un groupe suspect ? D’une partie de la société dont il faudrait se méfier ?
En réalité, cette manière de parler révèle la persistance d’une vieille idéologie : celle qui divise la société entre ceux qui auraient été correctement assimilés et ceux qui, malgré les efforts d’uniformisation culturelle et linguistique, continueraient d’affirmer une identité particulière.
Aujourd’hui, il est devenu courant de défendre la biodiversité et de dénoncer les effets destructeurs du système économique dominant sur la faune et la flore. Mais qu’en est-il de la biodiversité culturelle et linguistique ? Qu’en est-il des droits des peuples et des langues rendus « minoritaires » par une politique d’État historiquement construite au service d’un modèle social et économique dominant ?
Cette logique plonge ses racines dans la construction même de l’État-nation français. La coïncidence entre l’État et la Nation s’est accompagnée d’une sacralisation de l’unité et de l’indivisibilité. Toute revendication particulière a progressivement été perçue comme une remise en cause du progrès.
Ce glissement se consolide à partir de la IIIᵉ République. La réciprocité entre la liberté des individus et celle des peuples disparaît peu à peu du débat politique. L’historiographie elle-même entérine souvent ce mouvement : toute référence aux langues, aux cultures ou aux peuples est assimilée à une résistance au progrès. Seule l’échelle de l’État-nation serait capable d’incarner la République, un idéal universel de liberté, d’égalité et de justice sociale. Une suspicion durable pèse alors sur toute valorisation de la diversité.
C’est dans ce cadre idéologique que se développent les politiques d’uniformisation linguistique. L’école obligatoire instaurée à partir des années 1880 devient l’un des principaux instruments de diffusion du français et de marginalisation des langues locales. Dans de nombreuses régions, les enfants parlant leur langue maternelle sont sanctionnés ou humiliés.
La Première Guerre mondiale constitue un autre moment décisif. En inscrivant dans la mémoire collective le sacrifice de milliers de soldats morts « pour la France », elle renforce l’intégration symbolique des peuples minorisés dans la nation française.
Mais cette intégration s’accompagne d’un phénomène plus discret : l’intériorisation d’un sentiment d’infériorité. Pour protéger leurs enfants de la discrimination sociale, de nombreux parents cessent progressivement de transmettre leur langue. Les langues locales, comme le basque, deviennent alors un héritage encombrant. Peu à peu, les locuteurs finissent par intérioriser le discours répété pendant des générations selon lequel leurs langues seraient arriérées, inutiles ou condamnées à disparaître.
Ainsi s’est imposée l’idée que l’accès à la modernité passerait nécessairement par l’abandon des particularités culturelles et linguistiques. Dans cette conception républicaine du social, l’émancipation a souvent été pensée comme un déracinement.
C’est pourtant de cette histoire que naissent aujourd’hui certaines revendications portées par la société basque : la défense de la langue, la reconnaissance d’une culture et la volonté de doter le territoire d’outils institutionnels plus adaptés à ses réalités.
Or l’expérience européenne montre qu’une autre voie est possible. Dans de nombreuses démocraties, la reconnaissance des langues minorisées et des peuples qui les portent ne fragilise pas les institutions : elle renforce au contraire leur stabilité en les ancrant dans la réalité des sociétés qu’elles représentent. La diversité y est considérée non comme une menace, mais comme une richesse et un facteur de vitalité démocratique.
Dans ce contexte, le Pays basque, loin d’être un problème, peut au contraire devenir l’un des lieux où s’invente une République capable de conjuguer pluralité culturelle et organisation institutionnelle répondant aux aspirations des habitants à davantage de justice sociale.
Car, de toute évidence, ceux qui prétendent faire rempart aux idées abertzale n’ont pas le monopole de la République.

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