Gérer le paradoxe de l’école immersive

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Peio Jorajuria

Peio Jorajuria, Président de Seaska

Déclaré anti-constitutionnel, l’enseignement immersif de l’euskara est pourtant une réalité ancrée sur notre territoire qu’il est inconcevable de remettre en cause. Il appartient désormais au gouvernement français de sécuriser cette pratique, explique le président de Seaska.

Les débats sur la loi Molac et la censure du Conseil Constitutionnel ont permis de mettre sur le devant de la scène politique française la question de l’enseignement des langues régionales par immersion. Cela a été également l’occasion de revenir sur deux objectifs forts de cette pédagogie. Le premier, c’est évidement l’enseignement de la langue. Dans un contexte où le nombre de locuteurs reste faible, l’usage social et la transmission familiale fragiles, l’école doit prendre le relais et compenser l’absence de la langue dans la vie de l’enfant. Avec un temps d’exposition à la langue élevé, que ce soit en classe, mais également sur tous les temps périphériques (récréation, cantine, garderie…), l’enfant utilise la langue au quotidien, la développe et dévient ce que l’on peut nommer un locuteur complet, capable d’utiliser cette langue dans n’importe quel contexte, sur n’importe quel thème. Le second objectif, c’est celui du bilinguisme précoce. Avec une maternelle 100% en langue basque et une introduction tardive des cours de français, le cerveau de l’enfant développe en même temps, deux capacités langagières: celle de la langue dominante et celle de la langue d’enseignement. Il dispose de deux langues premières et il peut non seulement traduire une idée d’une langue à l’autre, mais la penser directement dans chacune des deux langues. Pour un bilingue précoce, deux langues ont un même statut d’égalité mais nous avons pu voir que c’est un point qui pose problème au jacobinisme parisien.

Le Conseil Constitutionnel confirme dans sa décision et dans ses commentaires qu’il croit en une hiérarchie des langues et qu’il se donne pour devoir de défendre non pas le français (les débats ont largement démontré que l’immersion n’entravait aucunement ni l’acquisition ni la maitrise du français par les élèves) mais bien l’infériorité des langues régionales. La supériorité de la langue française est un dogme qu’il oppose même au législateur qui écrit pourtant la Constitution. En 1992 lors de l’introduction de cet article disant que “le français est la langue de la République”, le législateur avait précisé son souhait que ce changement ne se fasse pas au détriment des langues régionales, mais le Conseil Constitutionnel n’en a pas tenu compte.

Pas de droit nouveau

En 2008, voyant que les langues régionales étaient mises à mal par cet article 2, le législateur a modifié la Constitution en introduisant l’article 75-1, mais le Conseil Constitutionnel a décrété que ce changement “ne créait pas de droits nouveaux”. En 2021, le Sénat et l’Assemblée nationale ont voté pour consolider une pratique pédagogique existante, mais là encore, le Conseil Constitutionnel est venu la censurer et l’interdire. Et tant que les “valeurs de la République” seront plus basées sur le fanatisme d’un abbé Grégoire que sur l’expression démocratique, la situation sera bloquée.

Désormais, l’immersion —qu’elle soit pratiquée dans une ikastola ou à l’école publique— est anticonstitutionnelle. Illégale. Interdite. Mais ce postulat théorique est en tel décalage avec la réalité de notre territoire qu’elle en est inapplicable. Les ikastola continueront à défendre leur modèle, une nouvelle ikastola ouvre ses portes à Bardos, les écoles publiques continueront avec des maternelles 100% en langue basque et le Pays Basque continuera à développer la langue basque.

Désormais, l’immersion est anticonstitutionnelle.
Illégale. Interdite.
Mais ce postulat théorique
est en tel décalage avec la réalité de notre territoire
qu’elle en est inapplicable.

Le gouvernement et l’Education nationale devront se positionner dans les prochaines semaines sur ce qu’ils veulent faire de ce paradoxe. Le rapport parlementaire rédigé par les députés Yannick Kerlogot et Christophe Euzet à la demande du premier ministre Jean Castex ne leur sera d’aucune utilité. Il se contente de dire qu’une immersion qui renoncerait à ses principaux fondements serait plus facile à défendre (introduction du français dès la maternelle, usage de la langue optionnelle en classe et en dehors, usage du français comme langue de communication de l’établissement) sans même proposer de solution pour sécuriser cette pratique qui s’apparente à ce que l’on connait dans les classes à parité horaire.

L’insécurité actuelle, qui va s’étendre peu à peu aux questions de financements, de bâtiments, d’attribution de poste n’est pas viable. Il en va de la responsabilité du gouvernement de trouver des solutions à cette crise qu’il a luimême provoquée et ce sera à nous d’être vigilants, et exigeants, pour que ces solutions nous permettent de continuer à avancer.

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