Immigration : récit contre réalité 

Point de contrôle de police sur le pont Saint-Jacques entre Hendaye et Irun.

Dès sa prise de poste, Jean-Marie Girier n’a eu de cesse de tenter d’instrumentaliser les statistiques au service de sa vision politique de l’immigration. Quitte à se faire retoquer par des observateurs attentifs, voire par le procureur de la République lui-même.

Maite Etcheverry

Jean-Marie Girier s’est très vite distingué à sa prise de poste en convoquant en février 2025 une conférence de presse sur les chiffres de l’immigration dans les Pyrénées-Atlantiques. Son exercice de communication a consisté à prétendre que le département était devenu la première porte d’entrée de l’immigration irrégulière et à affirmer qu’il existerait un lien entre immigration et délinquance au Pays Basque. Il faut le dire tout net, ces allégations ne résistent pas à l’épreuve des faits et à l’analyse des chiffres.

« L’exercice de communication du préfet
a consisté à prétendre que le département
était devenu la première porte d’entrée
de l’immigration irrégulière
et à affirmer qu’il existerait un lien
entre immigration et délinquance au Pays Basque. »

D’abord l’exercice était localement inédit, ensuite l’analyse des chiffres présentés demande bien plus de nuance que ce qui a été avancé, enfin ces affirmations ne sont corroborées par aucune observation de terrain.

Prenons pour commencer le fait de présenter les Pyrénées-Atlantiques comme le département concentrant le plus d’entrées de personnes étrangères en situation irrégulière. Les connaisseurs des dynamiques migratoires aux frontières intérieures françaises y voient une tentative d’attirer l’éclairage médiatique sur la frontière basque alors que les passages y restent moins importants qu’ailleurs.

Soyons précis : le 11 février 2025 la préfecture des Alpes-Maritimes évoquait sur ICI Azur 15 000 interceptions [1] en 2024 quand le préfet des Pyrénées-Atlantiques en annonçait la semaine suivante 5 264 [2] sur la même période. Soit trois fois moins. Sans même parler des 41 000 personnes qui ont rejoint le Royaume-Uni depuis le littoral du nord de la France la même année.
Sur l’évolution dans le temps des passages à la frontière, comme la comparaison des chiffres de 2023 et 2024 sur des années entières ne lui donnait pas suffisamment satisfaction, le préfet s’est lancé dans une comparaison mensuelle, entre le mois de janvier 2024 et le mois de janvier 2025. L’évolution de 165 interceptions à 680 lui a permis de présenter le chiffre ahurissant d’une augmentation de la fréquentation de la frontière de 312%, il pouvait ainsi projeter son inquiétude sur l’année 2025 qui venait de s’ouvrir et bomber le torse.

Activisme médiatique inégalé

C’est ce qu’il a fait avec un activisme médiatique inégalé jusque-là localement, avec une conférence de presse chaque trimestre sur le sujet. Chaque fois, ses déclarations s’accompagnent pour la journée d’un déploiement plus important qu’à l’accoutumée de forces de l’ordre sur ce qu’ils considèrent comme le « linéaire frontière » et la « profondeur ». Il faut proposer des images pour parfaire la mise en scène médiatique.

Alors, début 2026, après les annonces de l’année passée sur le mois de janvier 2025, on s’attendait à la reconduction de l’exercice préfectoral de conférence de presse spécifiquement sur « les chiffres de l’immigration » et finalement il n’est jamais venu. Etonnant après l’agitation de l’année précédente. Il aura fallu attendre la publication des chiffres départementaux annuels de la « sécurité » pour disposer d’informations chiffrées. Les interceptions ont baissé de 29% sur l’année [3]. Les chiffres ne semblent plus conforter les affirmations alarmistes du préfet, alors ils ne valent plus la peine d’une conférence de presse particulière ?
Le préfet précédent s’était déjà vu rappeler à l’ordre sur l’utilisation des chiffres par la plus haute juridiction administrative en 2023 lors du contentieux sur l’utilisation de drones à la frontière. Le Conseil d’État avait estimé devant le même type de comparaison hasardeuse que les chiffres avancés par la police aux frontières ne permettaient pas de démontrer l’existence d’une hausse des franchissements irréguliers à la frontière. Le Juge administratif avait alors suspendu l’usage des drones à la frontière. Pourtant, le préfet Girier, nécessairement informé de cette décision juridictionnelle, a signé a minima deux arrêtés autorisant les survols de drone à la frontière en 2025.

Surtout, les mouvements de populations s’étudient sur le temps long et non d’un mois à l’autre, et sur des espaces plus importants. Faut-il peut-être le redire, le concept de submersion migratoire n’a aucune réalité scientifique et est une antienne raciste défendue par l’extrême-droite.

Plus grave, la conférence de presse de février 2025 prétendait démontrer une augmentation de la délinquance des personnes étrangères. Comme précédemment, les chiffres sont tordus pour effectuer des comparaisons menant à des pourcentages d’augmentation élevés, notamment en comparant l’année 2024 et le mois de janvier 2025. Finalement les chiffres sur l’année entière dessinent une réalité bien différente. La hausse de 53 % entre l’année 2024 et le mois de janvier 2025 sur la zone police côte basque devient, quand on regarde l’année 2025 dans son entièreté, une baisse de 26 %.

Encore une fois, comparer les chiffres d’un mois et la moyenne d’une année s’avère une construction intellectuelle difficilement défendable.

Le procureur de Baiona rectifie les déclarations préfectorales

Le procureur de Bayonne avait été obligé de rectifier [4] les déclarations préfectorales en indiquant que les chiffres utilisés ne concernaient que les personnes mises en cause, c’est-à-dire celles entendues par la police ou la gendarmerie dans une affaire mais pas nécessairement jugées coupables par un tribunal. Et surtout, il précisait que la statistique ne recouvrait pas l’ensemble de la délinquance ; elle ne concernait que la délinquance dite de « voie publique » (vol dans les voitures par exemple) et ne prenait pas en compte les violences intra-familiales, la cybersécurité ou encore les infractions à la sécurité routière. Cette distinction est décisive car ces infractions de voie publique sont liées aux conditions de vie. La pauvreté reste un critère déterminant, pas l’endroit où l’on est né.

[1] Voir https://www.ici.fr/infos/societe/lutter-avec-determination-contre-l-immigration-irreguliere-c-est-l-objectif-du-prefet-des-alpes-maritimes-1086531
[2] Voir le dossier de presse de la conférence de presse du 18 février 2025 disponible sur https://www.pyrenees-atlantiques.gouv.fr/
[3] Voir le dossier de presse de la conférence préfectorale du 29 janvier 2026 disponible sur https://www.pyrenees-atlantiques.gouv.fr/
[4] https://www.ici.fr/infos/politique/ce-qui-se-cache-derriere-les-chiffres-de-la-delinquance-des-migrants-au-pays-basque-avances-par-la-prefecture-6221234

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