
L’ascension fulgurante du préfet des Pyrénées-Atlantiques a de quoi intriguer. La carrière de ce proche de Gérard Collomb, qui a participé à la création du mouvement macroniste En Marche !, a été marquée par plusieurs controverses, à l’instar du dossier concernant le mouvement Alternatiba.
Arrivé à la tête de la préfecture des Pyrénées-Atlantiques à l’automne 2024, Jean-Marie Girier s’est rapidement imposé dans les dossiers locaux. Le plus jeune préfet de France à sa nomination affiche un parcours atypique et une pratique de la fonction qui tranche avec celle de plusieurs de ses prédécesseurs.
Lorsque Jean-Marie Girier est nommé préfet des Pyrénées-Atlantiques en novembre 2024, peu de Basques connaissent son nom. Dix-huit mois plus tard, il est devenu l’un des représentants de l’État les plus commentés du territoire. Euskara, agriculture, vie associative, accueil des migrants, relations avec les collectivités : dans des domaines très différents, son action suscite interrogations, critiques et parfois colère.
Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui, il faut revenir sur le parcours de celui qui incarne désormais l’État français en Pays Basque. Car Jean- Marie Girier n’est pas un préfet comme les autres.
Des réseaux socialistes à la conquête macroniste
Né à Lyon en 1984, Jean-Marie Girier prend sa carte au Parti Socialiste à seulement 15 ans. Il gravit rapidement les échelons dans l’entourage de Gérard Collomb, alors figure de l’aile droite du PS et maire de Lyon. Il devient l’un de ses plus proches collaborateurs et participe à de nombreuses campagnes électorales.
Lorsque Gérard Collomb choisit de soutenir Emmanuel Macron dès les prémices de l’aventure En Marche !, Girier fait partie du premier cercle. Il participe à la création du mouvement puis devient directeur de campagne du futur président pour l’élection de 2017. Au sein de la jeune Macronie, il est chargé des réseaux d’élus et de l’implantation territoriale du mouvement.

Sa proximité avec Gérard Collomb l’entraîne au ministère de l’Intérieur où il exerce comme chef de cabinet et conseiller spécial. Après le départ du ministre de la Place Beauvau, il devient directeur de cabinet de Richard Ferrand à la présidence de l’Assemblée nationale, avant d’intégrer les instances dirigeantes de La République en marche chargées de préparer les élections municipales.
Autrement dit, avant de devenir préfet, Jean-Marie Girier est d’abord un homme politique. Ou plus précisément un organisateur politique. Un homme de réseaux, de campagnes électorales et d’appareils partisans.
Plus jeune préfet de France
En juillet 2020, le gouvernement le nomme préfet du Territoire de Belfort. À 36 ans, il devient alors le plus jeune préfet de France. Deux ans plus tard, il prend la tête de la préfecture de la Vienne avant d’être envoyé dans les Pyrénées-Atlantiques à l’automne 2024. Cette ascension fulgurante intrigue. Alors que de nombreux préfets ont derrière eux plusieurs décennies d’administration territoriale, Girier accède rapidement à des responsabilités importantes. Ses soutiens y voient la récompense d’un parcours brillant. Ses critiques y lisent la marque d’une proximité particulière avec le pouvoir macroniste.
« Girier participe à la création du mouvement En Marche ! puis devient directeur de campagne du futur président pour l’élection de 2017. »
En 2019, alors qu’il dirige le cabinet de Richard Ferrand, Jean-Marie Girier se retrouve au cœur d’une polémique. Le Point révèle l’existence d’une note stratégique rédigée sur papier à en-tête de l’Assemblée nationale et adressée à Emmanuel Macron détaillant la manière dont La République en marche pourrait attirer des élus socialistes et dépecer le PS à l’approche des municipales. L’affaire nourrit alors les critiques de ceux qui dénoncent une confusion croissante entre institutions de la République et intérêts partisans de la majorité présidentielle.
L’épisode est révélateur du personnage. Girier n’est pas un technocrate discret issu de l’administration préfectorale. Il appartient à cette génération de cadres, jeune garde rapprochée d’Emmanuel Macron, qui ont accompagné la conquête du pouvoir et participé à sa structuration politique.
Poitiers : un avant-goût
Les controverses qui accompagnent aujourd’hui son passage dans les Pyrénées-Atlantiques ne sont pas apparues par hasard. Dans la Vienne, plusieurs bras de fer l’opposent à la municipalité écologiste de Poitiers. Le dossier le plus emblématique concerne Alternatiba. En 2022, la préfecture estime qu’une formation à la désobéissance civile non violente organisée lors d’un événement contrevient au contrat d’engagement républicain issu de la loi dite « séparatisme ». Jean-Marie Girier demande alors le retrait des subventions accordées à l’association. Les collectivités locales refusent. Le préfet engage une procédure devant le tribunal administratif, qui donne finalement raison aux collectivités et rejette la requête préfectorale. Au-delà de la décision de justice, l’affaire révèle une certaine conception de l’action préfectorale : une utilisation déterminée des outils juridiques à disposition de l’État et une lecture particulièrement rigoureuse du contrôle de légalité.
« L’affaire Alternatiba révèle une certaine conception de l’action préfectorale : une utilisation déterminée des outils juridiques à disposition de l’État et une lecture particulièrement rigoureuse du contrôle de légalité. »
L’autre dossier de son passage dans la Vienne concerne les mégabassines. Quelques jours après les mobilisations de Sainte-Soline, Jean-Marie Girier valide la construction de trente réserves de substitution sur le bassin du Clain, représentant près de 8,9 millions de mètres cubes d’eau stockés et environ 60 millions d’euros d’investissements, largement financés par des fonds publics. Le préfet assume alors ce choix au nom de l’adaptation de l’agriculture au changement climatique. Les opposants dénoncent au contraire le soutien de l’État à un modèle agricole intensif fortement consommateur d’eau.
Quelques mois plus tard, la controverse rebondit lorsqu’une étude sur la ressource en eau conclut que celle- ci est insuffisante pour permettre le remplissage des réserves projetées. Selon plusieurs enquêtes de presse, la préfecture refuse alors de valider ces conclusions et intervient pour empêcher qu’elles soient officiellement retenues par les instances locales de gestion de l’eau, suscitant de vives critiques de la part des associations environnementales.
La pratique préfectorale et les sujets locaux
Être préfet des Pyrénées-Atlantiques n’est pas tout à fait un poste comme les autres. Depuis plusieurs décennies, les représentants de l’État y sont confrontés à une revendication territoriale durable, portée bien au-delà du seul mouvement abertzale. Nombre de dossiers locaux ont obligé les préfets successifs à arbitrer entre doctrine nationale et réalités du terrain.

Ici, les relations entre l’État et les acteurs locaux ont souvent été marquées par le conflit, mais aussi parfois par la recherche de solutions pragmatiques. On se souvient bien sûr de l’interdiction de la consultation citoyenne Batera en 2010, des multiples procès à l’encontre de Laborantza Ganbara, des situations de blocage concernant l’euskara, les ikastola, l’Eusko… D’ailleurs, le poste de préfet des Pyrénées-Atlantiques est souvent vu comme un tremplin. Ce département bicéphale et les dossiers parfois épineux à gérer sur les questions du Pays Basque demandent une certaine habileté. Lorsque le passage à Pau se passe bien, les préfets sont souvent promus sur des postes plus importants.
Un préfet est, de par ses fonctions, représentant de l’État localement. Et en Iparralde, il y a une certaine culture du bras de fer avec l’État français. Ceci a amené les préfets à traiter des sujets en faisant parfois preuve d’inventivité pour trouver des solutions. La loi Falloux et les ikastola, le bilinguisme, le financement de l’OPLB, le centre d’accueil de migrants Pausa sont autant d’exemples qu’être préfet au Pays Basque n’est pas tout à fait pareil qu’ailleurs. La création même de la Communauté d’agglomération Pays Basque ou le maintien d’un Conseil de développement au format associatif se sont faits avec des services préfectoraux qui ont accompagné une volonté politique transpartisane, et témoignent d’une histoire faite de rapports de force mais également de compromis.
Les préfets successifs n’ont jamais été des alliés du mouvement abertzale. Mais beaucoup ont fini par composer avec les réalités du territoire, parfois en accompagnant des solutions que le cadre juridique initial ne prévoyait pas. C’est précisément ce qui nourrit aujourd’hui les interrogations. Car plusieurs acteurs locaux ont le sentiment d’être confrontés à une pratique différente de la fonction préfectorale : moins attentive aux équilibres construits localement, davantage centrée sur l’application stricte de la doctrine étatique.
Plus qu’un homme, un symbole
Réduire les tensions actuelles à la personnalité de Jean-Marie Girier serait sans doute une erreur. Le préfet n’agit pas seul. Il applique les orientations du gouvernement dont il est le représentant.
Mais son parcours éclaire néanmoins une évolution plus profonde. Jean- Marie Girier est le produit d’une génération politique forgée dans les cabinets ministériels, les états-majors de campagne et la conquête du pouvoir central. Sa trajectoire raconte autant l’histoire de la Macronie que celle de la préfectorale. D’ailleurs il y a fort à parier que ces prochaines semaines, un conseil des ministres l’enverra vers de nouvelles fonctions. Mais pour le territoire, le plus important reste la suite : Girier s’en ira, mais quel type de préfet arrivera ?

C’est peut-être là que réside l’intérêt du personnage. Plus qu’un simple préfet, Jean-Marie Girier apparaît comme l’incarnation locale d’un État qui semble aujourd’hui moins enclin aux accommodements territoriaux que ce à quoi le Pays Basque s’était progressivement habitué.
« Plus qu’un simple préfet, Jean-Marie Girier apparaît comme l’incarnation locale d’un État qui semble aujourd’hui moins enclin aux accommodements territoriaux. »
Et c’est sans doute ce qui explique qu’en quelques mois à peine, son nom soit devenu un sujet politique à part entière en Iparralde. Son départ ne clôturera probablement pas le débat. Car derrière Jean-Marie Girier, c’est bien la place laissée aux initiatives territoriales face à un État de plus en plus centralisateur qui est aujourd’hui interrogée.
