Palestine, la fin d’un cycle ?

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David Lannes
David Lannes
Chercheur et enseignant.
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Manifestation à Naplouse le 14 août contre l’accord entre l’Etat hébreu et la monarchie du Golfe.

Manifestation à Naplouse le 14 août contre l’accord entre l’Etat hébreu et la monarchie du Golfe.

L’été n’aura pas été très clément en Palestine. Alors que la situation à Gaza se dégradait dangereusement après plusieurs mois d’accalmie, les Émirats Arabes Unis poignardaient les Palestiniens dans le dos en annonçant “la normalisation complète” de leurs relations avec Israël. Cette première pour un État Arabe, depuis l’Égypte en 1979 et la Jordanie en 1994, s’inscrit dans la continuité du “plan de paix” proposé par Trump en janvier 2020 et qui prévoyait entre autres, l’annexion pure et simple d’une bonne partie de la Cisjordanie. Inversement, elle met en lumière le hiatus croissant entre la posture officielle des monarchies du Golfe et leur politique effective.

Par un cruel hasard du calendrier, c’est le 11 août, le jour même où le poste de frontière de Rafah avec l’Égypte rouvrait après plusieurs mois de fermeture à cause du Coronavirus qu’Israël fermait le point de passage de Kerem Shalom à toute marchandise autre que le fuel, la nourriture et l’aide humanitaire. Quelques jours plus tard, Israël restreignait puis fermait complètement la zone de pêche de Gaza et bloquait également l’entrée du fuel, mettant ainsi quasiment à l’arrêt la production d’électricité à Gaza. Sans même parler des fréquents bombardements, les impacts économique, sanitaire et écologique (le traitement des eaux usées a par exemple été interrompu) de cette situation sont durement ressentis par la population qui subit “une punition collective flagrante sans aucune connexion avec les besoins sécuritaires concrets”, pour reprendre les termes de l’ONG israélienne Gisha. Les “besoins sécuritaires” dont il est question font référence à la nouvelle campagne de ballons incendiaires (souvent de simples préservatifs) lancés depuis la bande de Gaza afin de déclencher des incendies en territoire israélien. “Envoyer des ballons incendiaires vise à envoyer un message à Israël et à la communauté internationale pour faire savoir que le Hamas est en colère à cause du manque de progrès dans nos accords avec Israël”, expliquait un dirigeant de l’organisation islamiste au quotidien israélien Haaretz au début du mois. Ces accords, obtenus en octobre 2018 via l’implication de l’Égypte et le soutien financier du Qatar, prévoyaient entre autres un allègement du blocus, le développement de nouvelles infrastructures et la création d’une nouvelle zone industrielle.

Jeu dangereux

Comme je l’avais pressenti à l’époque dans ces colonnes, cet accord a conduit certains à penser que le Hamas devenait un supplétif d’Israël, à tel point qu’il a dû s’en défendre : “nous avons accepté un cessez-le-feu, mais pas de faire la police d’Israël, comme Mahmoud Abbas à Ramallah”. Ce démenti convainc d’autant plus difficilement les organisations toujours impliquées dans la lutte armée, qu’Israël n’a effectivement absolument pas tenu ses engagements et se moque presque ouvertement du Hamas en prétextant que la faute doit en être imputée au Coronavirus.

Israël joue là un jeu bien dangereux car le Hamas n’est effectivement pas l’Autorité Palestinienne de Mahmoud Abbas et pourrait finir par choisir l’option de la guerre si l’absence d’avancée concrète menaçait son emprise locale.

De son côté, Mahmoud Abbas, qui s’est toujours opposé à l’option militaire en misant sur la voie diplomatique, vient de recevoir un terrible camouflet avec l’annonce, le 13 août, d’un accord tripartite entre les États-Unis, Israël et les Émirats Arabes Unis qui prévoit entre autres la normalisation des relations entre ces deux derniers États. Cette normalisation va à l’encontre de “l’Initiative de paix arabe” adoptée par les 22 pays de la Ligue arabe au sommet de Beyrouth en 2002 sur proposition de l’Arabie Saoudite, et qui prévoyait la reconnaissance d’Israël en échange de son retrait complet des territoires arabes conquis depuis 1967.

L’annonce, le 13 août, d’un accord tripartite entre les États-Unis, Israël et les Émirats Arabes Unis prévoit la normalisation des relations entre ces deux derniers États. Cette normalisation va à l’encontre de “l’Initiative de paix arabe” adoptée par les 22 pays de la Ligue arabe au sommet de Beyrouth en 2002 et qui prévoyait la reconnaissance d’Israël en échange de son retrait complet des territoires arabes conquis depuis 1967.

Si d’autres pays arabes emboitaient le pas aux Émirats, c’est toute la stratégie menée ces 15 dernières années par l’Autorité Palestinienne qui serait réduite à néant. À vrai dire, Abbas et ses proches ont beau hurler au “crime des Émirats contre les Palestiniens”, l’accord du 13 août, “énorme” selon Trump, n’est en fait que la partie apparente d’une normalisation officieuse mais effective des relations d’Israël avec plusieurs dictatures du Golfe : cela fait en effet plusieurs années que les Émirats, mais aussi l’Arabie Saoudite, Bahreïn, Oman ou le Qatar développent des liens de plus en plus étroits avec Israël. La haine que partagent tous ces pays à l’égard de l’Iran est clairement un facteur de rapprochement, mais les considérations économiques ne doivent pas être écartées. Alors que leur rente pétrolière semble de moins en moins pérenne, les monarchies du Golfe cherchent à diversifier au maximum leurs revenus et à s’implanter sur le marché américain. Et pour cela, la proximité avec Israël est un excellent ticket d’entrée ; les EAU avaient ainsi perdu un lucratif contrat pour la gestion de six ports aux États-Unis en 2006 pour des raisons de “sécurité” qui n’étaient visiblement plus d’actualité en 2018 puisqu’un contrat similaire leur a été attribué.

Annexion des territoires

L’accueil réservé par les pays du Golfe au “plan Trump” proposé en janvier 2020 pour résoudre le conflit israélo-palestinien est également un bon thermomètre de leur rapprochement avec Israël. Les Émirats, Bahreïn et Oman avaient envoyé des représentants à la présentation du plan, et l’Arabie Saoudite avait “apprécié à leur juste valeur les efforts” des États-Unis. Ce plan, qui prévoyait notamment l’annexion de la vallée du Jourdain et des principales colonies de Cisjordanie, est pourtant diamétralement opposé à l’esprit et à la lettre de l’Initiative de paix arabe qui exige  le retrait d’Israël de tous les territoires conquis depuis 1967. Les Émirats Arabes Unis étaient même allés jusqu’à affirmer en janvier que le plan Trump était une “initiative sérieuse”. Cela ne les empêche pas aujourd’hui de tenter de justifier la normalisation de leurs relations avec Israël en affirmant qu’ils ont, grâce à cet accord, obtenu la “suspension” de l’annexion d’une partie de la Cisjordanie. Mais Benyamin Netanyahou s’est empressé de déclarer que cette annexion était “toujours sur la table”, qu’il s’agissait d’une promesse qu’il voulait tenir. Et si l’annexion, initialement programmée pour juillet, est effectivement suspendue, c’est à la demande des États-Unis, pas des Émirats. Trump conditionne en effet son soutien au plan d’annexion à un accord des deux grands partis de la coalition au pouvoir en Israël, le Likoud de Benyamin Netanyahou et l’alliance Bleu et Blanc de Gantz. Or l’alliance Bleu et Blanc souhaite pour l’instant que cette annexion s’accompagne d’une initiative de paix israélienne que Netanyahou refuse.

Prétexte honorable

La signature de l’accord avec les Émirats offre donc à Trump et Netanyahou un prétexte honorable pour mettre en pause ce délicat dossier qui suscite des réactions apparemment paradoxales. En Israël, plus que l’alliance Bleu et Blanc, c’est l’extrême droite qui est vent debout contre l’annexion car, selon le plan Trump, elle impliquerait la reconnaissance d’un futur État palestinien, fût-il constitué de confettis. Aux États-Unis, c’est le vote des Évangéliques, et pas des Juifs, qui motive la politique israélienne de Trump (“C’est pour les Évangéliques. Vous savez, c’est extraordinaire : les Évangéliques sont plus excités par ça que les Juifs”). Et au sein des Juifs américains, les plus fervents opposants à l’annexion sont à chercher parmi les membres les plus actifs du lobby pro-Israël AIPAC, proche du Likoud, plutôt que chez les progressistes. Le statu quo permet en effet à la colonisation de progresser et de multiplier les faits accomplis sur le terrain, comme avec la relance récente du “projet de colonies E1” qui couperait la Cisjordanie en deux et isolerait davantage Jérusalem Est. La droite pragmatique israélienne s’accommode très bien de ce statu quo qui permet à la colonisation d’avancer sous les radars, et elle redoute qu’une annexion officielle ne renforce le courant critique à l’égard d’Israël au sein du Parti Démocrate.

La droite pragmatique israélienne s’accommode très bien de ce statu quo qui permet à la colonisation d’avancer sous les radars, et elle redoute qu’une annexion officielle ne renforce le courant critique à l’égard d’Israël au sein du Parti Démocrate.

Cette possibilité semble cependant provisoirement écartée, puisque le “ticket démocrate” Biden-Harris est probablement le pire que l’on pouvait imaginer pour la Palestine. Et l’Europe dans tout ça ? Quinze pays de l’UE ont adressé une lettre de protestation à Israël pour dénoncer la relance du “projet E1”. Certains, à l’instar de l’ancien conseiller pour le Proche-Orient d’Obama, Robert Malley, veulent croire que l’UE est prête à une reconnaissance de jure de l’État palestinien, ce qui pourrait peut-être amorcer un nouveau cycle dont la Palestine a cruellement besoin. D’autres tablent sur un regain de la campagne BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions) contre Israël. Le cycle de l’Initiative de paix arabe, initié en 2002, semble en tous cas terminé…

 

 

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