“SDF, rentrez chez vous !”

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Jean-Marc Abadie
Jean-Marc Abadie
Les parents de Jean-Marc Abadie, en provenance de la Bigorre, débarquent, avec leurs quatre premiers enfants, au Pays basque au tout début des années soixante. Ayant grandi à Bayonne, c'est par le chant basque qu'il décide de devenir basque et commence à apprendre la langue des autochtones. Militant culturel et politique, il pense que l'écriture est une vraie arme littéraire. Co-fondateur de l'hebdomadaire Ekaitza au milieu des années 80, puis du trimestriel bayonnais Kutzu de 1992 à 2006, il rédige une chronique mensuelle sur Enbata depuis janvier 2012.
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SDF

Ha, que voilà un slogan comme on les aime!(1) Humoristique certes mais tout aussi incongru… ou prophétique ! Ben oui ! Le maire de Bayonne a édité ce 18 septembre 2020 un décret similaire peu ou prou à des dizaines d’autres villes ces dernières années, essentiellement —mais pas que— de la part de municipalités conservatrices. Pour Jean-René Etchegaray, ces SDF font tâche dans le centre-ville mais pas dans tous les contours de la ville. Boutons les cassés de la vie hors des rues commerçantes ! Et accueillons les dans les quartiers populaires afin qu’ils retrouvent des gueux de leurs espèces ! On appelle cela de la gentrification. Sous couvert d’amélioration de l’espace urbain et de rénovation urbaine, cette stratégie conduit progressivement les classes populaires hors du centre-ville.(2) Sur le fond, on peut considérer que cet arrêté n’est pas un accident. Il s’inscrit dans une volonté non exprimée et plutôt cachée de participer à un changement de sociologie de la ville.

Sans Droits Formels !

Dans son objet, l’arrêté est sans équivoque : “Limitation des regroupements portant atteinte à la tranquillité, à la sécurité et à l’ordre public”. Plus loin, il est fait état que la présence dans certains lieux publics de la ville “de groupes d’individus aux comportements coléreux voire agressifs, accompagnés ou non d’animaux provoque un trouble manifeste… notamment vis-à-vis des passants, des usagers des terrasses des débits de boisson (tiens, il manque le “s” !) et des habitants.” Et considérant “que cette agressivité est souvent liée à la consommation abusive d’alcool et qu’elle s’accompagne souvent de cris, vociférations et comportements excessifs troublant la tranquillité et le repos des administrés”. Hors fêtes de Bayonne, of course ! Traduction de notre subconscient : des hordes de SDF assoiffés de vin (et de sang, donc !) trucident et violent des honnêtes citoyens propres sur eux qu’ils arrivent à agripper. Et tout ça sans masques, bien sûr. Les éventuels animaux n’étant pas, on s’en doute, des canaris ou des lépidoptères de l’ordre d’insectes holométaboles. Enfin, comble d’un manque de savoir vivre, “…ces mêmes personnes s’approprient très souvent les aménagements publics et lieux ombragés…”. Quand on n’a pas de chez soi, on est plutôt dans la rue…

Les sonos des clodos pas de Cloclo !

Plus loin, il est précisé qu’on ne peut s’approprier l’espace public “pour s’y livrer à des activités de natures personnelles ( ?), notamment l’entreposage de linge, le réchauffage de linge, le réchauffage de denrées alimentaires, le dépôt de nourriture pour animaux de compagnie (les canaris, donc) ou l’abreuvage des canidés…”. Des loups, des dingos, des coyotes ? Enfin, dans les préambules, il est indiqué “que cette occupation s’accompagne souvent de diffusion de musique, notamment à l’aide de moyens techniques tels les enceintes “bluetooth” utilisant une musique enregistrée.” Heu… Hors sonos des cafetiers durant les fêtes de Bayonne ? L’article 1 stipule que de 8 heures à 24 heures, “sont interdites toute occupation abusive et prolongée des rues…” Avec une belle faute d’accord du sujet avec le verbe ! Le deuxième fixe à deux le nombre maximum de chiens dans un même regroupement ! Le quatrième fixe le périmètre d’interdiction. En gros, le grand Bayonne autour de la Cathédrale et la Mairie, le Petit Bayonne et une partie de Saint-Esprit. Rendez-vous, sans nul doute, au tribunal administratif de Pau prochainement !

LR de quoi !

En attendant, tout le monde s’interroge sur l’initiative prise par Jean-René Etchegaray. Mari kutzu croit savoir que cette mesure, qui ne résout strictement rien —si ce n’est de flatter la frange la plus droitière de son électorat— suscite des remous en interne dans sa majorité. Ses adjoints les plus conservateurs, comme Sylvie Durruty (LR) ou Christian Millet Barbé (ex LR aujourd’hui LREM), ne sont pas étrangers à cette décision. Cela vient gâcher l’initiative de la coordination de l’accueil de sans abris à la salle Lauga par la précédente mais non moins très ressemblante municipalité durant le confinement. Du coup, Mari kutzu, qui a toujours la langue bien pendue, attend avec impatience les communiqués de réprobation de José Bové, François Alfonsi et autre abertzale bayonnais ou pas qui ont appelé explicitement à voter pour la liste de droite menée par J.R. Etchegaray*.

Gora zuek !

Bien sûr les personnes à la rue gênent. Elles font peur. La crainte de comportements violents sous l’emprise de l’alcool ou d’autres drogues peut anesthésier notre capacité à réfléchir et à fortiori à agir en solidarité. Cela nous renvoie à une image de l’humain qui bascule dans une forme de déchéance qui nous est insupportable. Ces parcours de vie ont souvent les mêmes genèses : des mal nés, des accidents de vie, des troubles psychologiques ou psychiatriques, des fortes carences éducatives que des addictions viennent, en sus, emmurer. C’est pour cela que l’implication de quelques petites centaines de personnes oeuvrant dans l’accompagnement de ce public pour leur offrir les besoins fondamentaux et de la chaleur humaine mérite notre reconnaissance. Ces bénévoles au travers des associations comme La table du soir, la Croix Rouge et ses maraudes, la fondation Abbé Pierre, Emmaüs, le Point Accueil Jour, le secours populaire ou Catholique, et les professionnels (et bénévoles) d’Atherbea ou des CCAS oeuvrent dans des conditions plutôt difficiles. Le communiqué commun d’une bonne partie d’entre elles envoie un message clair au maire bayonnais : “Limiter et contraindre l’utilisation de l’espace public quand déjà tous les espaces d’accueil sont eux-mêmes restreints depuis des mois, revient à réduire à peau de chagrin l’espace de vie de ceux et celles qui n’ont rien ou si peu”.

Arrêtons vraiment l’arrêté !

Ces associations estiment à près de 150 les personnes vivant dans la rue à Bayonne et une cinquantaine à Biarritz. “La question d’une prise en charge digne et globale des personnes est donc au centre des enjeux des droits humains de nos sociétés tout particulièrement quand le quotidien devient une lutte de tous les jours, pour dormir, se nourrir, se laver, se soigner…” Quand 13 millions d’argent public (sur les 27 initialement prévus) vont être mobilisés pour une entreprise privée de spectacle sportif pour l’aménagement du stade Jean Dauger et la création d’infrastructures pour un centre de formation de l’Aviron Rugby Pro, on se dit que les 10 propositions portées par Christian Murat, militant bayonnais investi de longue date dans le soutien aux plus démunis, pourraient être prises en compte, pour l’essentiel, dans un délai proche : Ouverture de Manuit à Anglet (Mise à l’Abri) 24h/24 – Création de places supplémentaires en Hébergement d’Urgence (Maison de Gilles à Biarritz) – Construction d’un local digne et salubre pour le Point Accueil Jour – Construction d’un local pour la Table du Soir – Mise en place d’une “Coordination de la Cohésion Sociale” – Création d’une “Bagagerie” – Création d’un “Observatoire Social” – Création de SAIE – Création de “Logements Sociaux” ciblés – Interpellation des commissions Sociales de la CAPB et du CDPB. Il n’y a pas de fatalité. Attaquons nous à la pauvreté et pas aux pauvres !

1.) “Piquée à l’association Bizi, cette formule était inscrite dans une pancarte lors d’une manif de « riches” !

2.) Tiré d’une réflexion de Mathieu Bergé, élu de la minorité bayonnaise.

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