Catalogne : déconstruire les raccourcis concernant l’effet Podemos

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Les activistes du Procés Constituent Teresa Forcades, Ada Colau (Barcelona en Comú) et le député de la CUP, David Fernández

Contrairement à ce que l’on peut lire quasiment partout, le vote indépendantiste catalan n’est pas le perdant de ces élections municipales. Ce scrutin signe à Barcelone la victoire d’une candidature « citoyenne » ou d’« unité populaire », dont Podemos n’est qu’une des composantes. Ailleurs en Catalogne, les forces indépendantistes de gauche, l’ERC et surtout la CUP ont encore progressé.

« A Barcelone c’est notre formation qui est arrivée en tête, par rapport à toutes les autres, y compris celle de l’extrême droite et de l’indépendantisme local » commentait dimanche soir Jean-Luc Mélenchon.  Pour le leader du front de gauche, «notre formation» c’est … Podemos , ce parti issu des mobilisations citoyennes en Espagne après le 15-M (l’occupation de la Puerta del Sol en mai 2011).  A l’image de Mélenchon, nombreux sont les observateurs et les journalistes à n’avoir vu que le parti Podemos dans l’émergence de candidatures citoyennes. Ils ont aussi dressé le bilan d’un recul des forces indépendantistes au soir des élections municipales en Catalogne, et cela au seul motif que la droite souverainiste, la CiU – Convergència i Unió, d’Artur Mas et son candidat sortant Xavier Trias, a perdu la mairie de Barcelone. Malhonnêteté intellectuelle ou incapacité à saisir la complexité de la société ibérique ? Passons sur l’usage récurrent et inapproprié du terme les « indignés« , terme flou qui n’est jamais utilisé en Espagne. Rappelons d’abord à Jean-Luc Mélenchon que la future maire de Barcelone, Ada Colau, à la tête de Barcelona en Comù [Barcelone en commun en catalan], avait déclaré dès 2014 qu’elle voterait «oui» en faveur de l’indépendance de la Catalogne.

D’autre part, loin des feux médiatiques hexagonaux et bien avant la vague Podemos, à partir de 2009, la Catalogne a vu aussi naître une série d’initiatives populaires indépendantistes inédites dans le sillage des mobilisations mondiales revendiquant la «démocratie réelle»1 . Ada Colau s’est rendue célèbres en menant un travail de terrain assidu au travers de la PAH, la plateforme anti-expulsions immobilières lancée en 2009 en Catalogne  et a su élargir cette expérience au-delà de ce réseau d’activistes. Barcelona en Comú, est ainsi une plate-forme de gauche citoyenne dont Podemos n’est qu’une de ses composantes. Il s’agit avant-tout d’une mosaïque de forces issues des mouvements sociaux et elle compte aussi parmi elle des forces souverainistes. On recense notamment le processus destituant-constituant, un travail coordonné par Gerardo Pisarello, professeur en droit constitutionnel, visant à définir de manière populaire et démocratique la constitution du futur État Catalan. Officiellement, Barcelona en Comú n’a pas pris position pour ou contre l’indépendance, mais soutient le droit à l’autodétermination, ce qui est déjà un positionnement politique bien marqué.

Ada1Enfin et surtout, Barcelona en Comù avec seulement 11 sièges ne gouvernera pas seul, mais avec la gauche indépendantiste l’ERC, Esquerra Republicana de Catalunya (5 sièges) et la CUP, Candidatura d’Unitat Popular (3 sièges). Cette co-gouvernance à Barcelone constitue une nouvelle étape historique pour la gauche catalane, qui est en mesure de dépasser la CiU, la droite souverainiste. En effet, depuis 2011, «chaque mobilisation pour l’indépendance a affaibli la droite et renforcé le contenu social de la revendication» analyse Pisarello, membre de Barcelon en Comù.

La récupération n’est pas réservée à la droite

En France, on commence à s’habituer à cette fâcheuse tendance de la gauche c’est-à-dire valoriser à sa manière, à des fins uniquement d’hégémonie politique, l’émergence de la gauche radicale en Grêce et en Espagne. L’objectif affiché : un Syriza ou Podemos à la française, même si on garde les mêmes, on se cantonne à la bataille des idées et on recherche juste une plus grande présence dans la sphère médiatique. Or, d’une part réduire à Podemos la victoire de listes citoyennes est de la récupération partisane. D’autre part, il faut savoir d’abord que Podemos n’a pas de position ferme au sujet de l’indépendance. La formation de Pablo Iglesias est favorable à un processus d’assemblée constituante qui traiterait la question au travers d’une participation citoyenne. Autrement dit, une victoire de Podemos en Espagne ne constitue en rien une défaite des mouvements indépendantistes. Il faut ainsi rappeler que Podemos a soutenu les manifestations qui se sont tenues à Bilbao en faveur du rapprochement des prisonniers basques. (Ceci a d’ailleurs donné ensuite lieu à une série d’accusations grotesques de la presse conservatrice espagnole.) On comprendra ici que la position de Podemos et de Mélenchon sur ces questions sont un brin différentes.

Hors de Barcelone, la gauche catalaniste dépasse la droite

En Catalogne et au Pays Basque, le vote Podemos reste très faible notamment car ces territoires n’ont jamais été totalement dépolitisés et que le mouvement indépendantiste y a été en mesure de capter une jeunesse en quête d’action et de radicalité. Podemos est avant tout un phénomène hispanophone, une aspiration à une seconde transition démocratique en Espagne : dimanche la formation de Pablo Iglesias est ainsi devenue la troisième force dans la Comunidad Valenciana, la Castilla-La Mancha, l’Aragón et l’Extremadura. A l’inverse, en Catalogne, avant Podemos, la Candidatura d’Unitat Popular (CUP), un parti d’extrême gauche catalaniste avait déjà fait une entrée remarquée au Parlement catalan en novembre 2012, autant pour sa conception de la démocratie représentative (mandat non renouvelable, indemnités plafonnées et culture assembléariste) que pour le franc-parler et la tenue vestimentaire de ses représentants — tee-shirts et boucles d’oreilles — dans l’Hémicycle.  Depuis la CUP a multiplié par 4 son électorat (220 000 voix contre 62 111 votes lors des municipales de 2011). L’extrême gauche catalane accède à la mairie de Barcelone et remporte Berga (16.000 habitants, capitale de la province de Berguedà) et Ripollet (37 000 personnes dans la région métropolitaine de Barcelone).

Dans l’ensemble de la Catalogne, les forces clairement indépendantistes CiU, ERC et CUP progressent et totalisent 1.393.478 voix contre 1.355.524 voix pour les partis espagnolistes PSC, PP et Ciutadans…. (Par rapport aux élections municipales de 2011, ceci représente quelque 300.000 nouveaux votes). Le recul de la droite catalane CiU (665 000 contre 775000 en 2011) profite avant tout à la CUP et l’ERC qui double ses électeurs (au total 507 000).

Ainsi, à quelques mois des élections régionales catalanes, prévues le 27 septembre, et centrées sur la revendication d’un État indépendant, on est donc loin du revers indépendantiste martelé depuis dimanche. Peut-être même bien au contraire.

1“Le principe démocratie”, Albert Ogien et Sandra Laugier, La découverte 2014.

3 Commentaires

  1. Txorizo
    Publié le 01/06/2015 à 23:52 | Permalien

    Aupa Mutil, hori bai azterketa

    Ça c’est de l’analyse politique fouillé…et qui réchauffe le cœur!
    Prenons en de la graine hemen!

  2. Jakes LAFITTE
    Publié le 02/06/2015 à 22:04 | Permalien

    Les arguments de M Melanchon sont vraiment absurdes: il melange langue autochtone et religion d’une part et ne comprend pas , ou ne veut pas comprendre, que dans un meme etat des citoyens peuvent avoir les memes droits civiques en etant attaches a des langues et cultures diferentes. D’apres lui, la France ne correspondrait a aucune ethnie, mais que fait il des aostiens wallons, ou quebecois dont le francais est la langue propre depuis des siecles? Lorsqu’il dit que les langues minoritaires sont la deuxieme langue apres le francais pour une majorite de personnes qui la pratique, il est partiellement realiste, car certains ont du reapprendre cette langue , mais il est tres hypocrite lorsqu’il n’aborde pas les causes de cette « reconquete linguistique » : pendant des annees il etait illegitime et inpensable pour beaucoup de basques, bretons occitans, de transmettre la langue autochtone car l’ecole s’y opposait et le mepris etait bien orquestre par l Education Nationale; « il fallait que ces langues disparaissent pour l’unite linguistique ». C’est la continuite de la politique jacobine qui dans un premier temps interdit la langue quand elle a une certaine force et de poser des obstacles lorsqu’il y a des tentatives de recuperation.

  3. André Garo
    Publié le 03/06/2015 à 22:21 | Permalien

    En effet, analyse très poussée.
    Deux petites remarques:
    -La vidéo de Mélenchon a l’air un peu ancienne. Il n’a sans doute pas changé d’opinion, mais elle n’était peut-être pas nécessaire pour illustrer cet article.
    -Les chiffres que vous donnez entre INDEPENDANTISTES et ESPAGNOLISTES sont très serrés, j’aurais cru que les 1ers avaient plus d’avance ces derniers temps.
    Ca ressemble à un scénario à l’écossaise.