Coronavirus : le roi est nu

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Txetx Etcheverry
Txetx Etcheverry
Animateur de la Fondation Manu Robles-Arangiz en Pays Basque nord, impliqué dans différentes alternatives sociales et écologiques locales et dynamiques de construction nationale basque.
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RoiNu

(Article du 31/03/2020)

L’épidémie actuelle souligne les carences d’un système incapable de prévenir une situation malgré son caractère prévisible. Le coût social, humain et économique de cette crise historique annonce les catastrophes de demain, liées au dérèglement climatique que les gouvernants ne parviennent pas plus à anticiper.

La crise que nous traversons aujourd’hui a quelque chose d’historique. Écoles, bars, restaurants, commerces non essentiels fermés, notre société n’avait pas connu cela, y compris pendant les deux guerres mondiales du siècle passé.

Ce qui me frappe particulièrement en tant que militant Bizi et Alternatiba, ce sont les similitudes fondamentales qu’on retrouve dans l’attitude de nos dirigeants et le fonctionnement de notre système face à cette crise sanitaire et à celles du climat et de la biodiversité. Il y a de quoi s’inquiéter pour la suite des événements si nous ne tirons pas les leçons qu’il convient de ce moment inédit.

Nos dirigeants étaient avertis -premières crises, rapports et scientifiques avaient clairement tiré la sonnette d’alarme- et ils n’en n’ont pas tenu compte. Ils n’ont pas adapté leurs politiques et mis en place les mesures pour prévenir et juguler au maximum la propagation des épidémies pourtant annoncées.

L’inaction a un coût extrêmement plus élevé que celui de l’action. En matière de lutte contre le changement climatique comme pour la crise sanitaire actuelle, des politiques ambitieuses d’atténuation et d’adaptation étaient possibles et nécessaires depuis longtemps. Mais elles représentent un coût, et peu ou pas de sources de profit immédiat, notamment pour le monde des multinationales et des actionnaires. Résultat, nos dirigeants ne les mettent pas en place, la catastrophe annoncée se produit dans les pires conditions et le résultat final est incomparablement plus coûteux, sur les plans humain, social et économique.

Un système incapable de prévenir et de faire face

De nombreux spécialistes ont formulé avec précision les dangers et les enjeux, notamment depuis la crise du Sras en 2003, et alerté sur la vulnérabilité de nos sociétés face aux prévisions « d’épidémies plus fréquentes de maladies infectieuses, en raison de l’urbanisation rapide et non planifiée, des crises humanitaires prolongées, de l’incursion humaine dans des terres auparavant non encore exploitées, l’expansion des voyages et du commerce internationaux et le changement climatique régional ».

En 2005, le rapport parlementaire « sur le risque épidémique » porté notamment par la sénatrice écologiste Marie-Christine Blandin alertait déjà sur la menace constituée par les virus de type respiratoire en temps de mondialisation et de multiplication des voyages rapides en avion, et sur l’impréparation de la France devant ce péril, en termes de moyens, de recherche scientifique, de préparation de vaccins.

Ce rapport décrivait les conditions de protection contre une telle épidémie, le temps de trouver un médicament puis un vaccin : « Si nous entrons dans une phase pandémique contagieuse d’homme à homme, une des trois méthodes pour lutter contre une telle épidémie est la mise en place de barrières physiques, ce qui implique que les personnes en contact avec le public puissent disposer de masques adaptés à la pandémie. »(…) « Les autorités interrogées par vos rapporteurs pensent que des masques classiques, de type masques de chirurgien, n’offriraient qu’une protection extrêmement limitée. Il serait souhaitable de disposer de modèles extrêmement efficaces mais relativement coûteux. » (…) « La mise à disposition de masques en nombre suffisant aurait certainement un coût très élevé mais, en même temps, aiderait à limiter la paralysie du pays. Vu sous cet angle, il convient de relativiser le coût. »

L’OMS avait bien plus récemment pointé très précisément du doigt les risques que faisaient encourir les marchés d’animaux sauvages dans les villes de Pékin et de Wuhan d’où est partie l’épidémie actuelle de coronavirus.

Wuhan a été mise en quarantaine dès janvier 2020, les dirigeants du monde entier étant dès lors pleinement informés de la gravité de la situation et des mesures à prendre pour éviter d’en arriver chez eux à de tels extrêmes. Très peu ont mis ces 2 mois à profit pour faire le nécessaire.

L’ancien chef économiste et directeur exécutif de l’Agence Française de Développement Gaël Giraud le formule sans détour : « Il faut commencer par le redire, au risque de choquer aujourd’hui, la pandémie du Covid-19 aurait dû rester ce qu’elle est : une pandémie un peu plus virale et létale que la grippe saisonnière, dont les effets sont bénins sur une vaste majorité de la population mais très grave pour une petite fraction. Au lieu de cela, le démantèlement du système de santé européen et nord-américain commencé depuis plus de dix ans a transformé ce virus en catastrophe inédite de l’histoire de l’humanité qui menace l’entièreté de nos systèmes économiques. » (…) « Il aurait été relativement facile de juguler la pandémie en pratiquant un dépistage systématique des personnes infectées dès l’apparition des premiers cas, en traçant leurs déplacements et en plaçant en quarantaine ciblée le (tout petit) nombre de personnes concernées. Tout en distribuant massivement des masques à toute la population susceptible d’être contaminée afin de ralentir encore davantage les risques de dissémination. C’est ce qu’ont fait notamment la Corée du Sud et Taïwan avec succès, puisqu’elles ont enrayé le mal sans aucun confinement collectif. »

Et c’est loin d’être fini

Bref, le roi est nu. Ce système capitaliste présenté comme le seul « qui marche » est en fait en train de creuser notre tombe collective. Non seulement, il va multiplier les nouvelles sources de pandémies par les grands déséquilibres écologiques et climatiques qu’il cause, mais il se révèle impuissant face à elles. Résultats de cette incapacité du système et de nos dirigeants actuels à écouter la science, à anticiper, à prévenir et atténuer, ici en matière sanitaire comme depuis 25 ans en matière climatique : un système de santé publique que tant d’années de politiques néo-libérales ont délibérément affaibli saturé par un pic d’infections graves qu’on aurait pu limiter et lisser dans le temps, et un confinement général de la population avec un coût humain, social et économique terrible. Personnels soignants, personnes âgées, femmes et enfants maltraité.e.s enfermés avec leur agresseur, migrants, SDF, caissières de supermarché travaillant la peur au ventre et tant d’autres paient le prix fort de cette incurie. Combien de petits commerçants, artisans et paysans ne s’en relèveront pas ? A quelle sauce les salariés seront-ils mangés pour compenser les pertes des actionnaires pendant cette période où un tiers de la capitalisation boursière mondiale est partie en fumée ? Gaël Giraud estime qu’il pourrait y avoir un million de chômeurs supplémentaires en France après cette crise.

Et ce confinement général n’aura servi à rien si on ne met pas en route à sa sortie les mesures qu’il aurait fallu prendre dès janvier et février : distribuer massivement des tests de dépistage et des masques de protection, mettre en quarantaine les personnes encore positives, ainsi que leur entourage ; maintenir les gestes élémentaires d’hygiène et poursuivre les tests probablement tout l’été au moins. Car le virus sera toujours là quand nous sortirons du confinement, il s’est répandu sur toute la planète, et nous devrons gérer sa présence, et ses possibles mutations, pendant au moins une année entière.

Et ce confinement général
n’aura servi à rien
si on ne met pas en route, à sa sortie,
les mesures qu’il aurait fallu prendre
dès janvier et février.

Nous devons absolument tirer des leçons de cette crise sans précédent, ses causes, l’incapacité du néo-libéralisme et de nos dirigeants actuels à la prévenir, à la contenir et à la gérer rationnellement. Nous devons aussi tirer les leçons de ce qu’elle révèle de la fragilité de nos sociétés de moins en moins autonomes et résilientes. J’y reviendrais dans le prochain Enbata.

2 Commentaires

  1. LABORDE
    Publié le 13/04/2020 à 18:16 | Permalien

    Bonjour Monsieur Etcheverry,

    Bel article synthétique et clair.
    Je suis d’accord avec vous et je peux vous donner mon avis qui va plus loin sur un site sécurisé comme MEGA.

    Bon courage.

    Milesker.

    Bruno

  2. LAJOURNADE Christian
    Publié le 13/04/2020 à 20:31 | Permalien

    Bonjour,
    Excellente synthèse. Le rapport de 2005 est l’une des nombreuses alertes sur le sujet. Que la France, 5è économie mondiale, puissance nucléaire (5Mds d’euros par an pour la dissuasion nucléaire) ne soit pas foutue d’anticiper cette histoire est atterrant. Il faut faire, à mon avis, un parallèle avec l’absence de prise en compte de la crise climatique et environnementale en cours d’emballement. Il y a dans les 2 cas un déni de réalité : « c’est pas pour nous, en tous cas on verra plus tard ». Tant qu’on a pas le feu sous les pieds on ne bouge pas ! Ou comme dit Jean Pierre DUPUY (voir son livre « Pour un catastrophisme éclairé ») on sait mais on ne croit pas.Cette crise sanitaire, fondamentalement encapsulée dans la crise environnementale, en est la répétition en accéléré avec une grosse différence, c’est que pour le chaos climatique qui se profile il n’y a pas de vaccin pour en sortir et de retour à la normale après le coup de chaud ! Il est aussi frappant que cette crise sanitaire soit quasi-concomitante des incendies catastrophiques en Australie et succède à l’été caniculaire de 2019 en Europe. Ces événements sont déjà oubliés malgré leur incidence majeure : un désastre chasse l’autre dans l’imaginaire collectif. Bref, l’étau se resserre méchamment. Il me semble que nous devrions poser clairement les termes des choix à venir aux gouvernants, ici au Président Macron concernant l’urgence climatique et environnementale : soit vous prenez tout de suite les bonnes décisions qui supposent de dire clairement que l’économie actuelle doit être revue de fond en comble (l’industrie automobile dans son format actuel, c’est fini etc. etc.) soit vous persistez dans le déni de la réalité en affichant clairement qu’il est urgent d’attendre, et que l’on repart comme avant (voir la position du MEDEF de travailler plus pour compenser les pertes !). On est clairement à la croisée des chemins. Il se trouve que l’année 2020 devrait être le moment de la bascule pour pouvoir parvenir à une neutralité carbone en 2050 (sans doute trop tardif !) sinon les exigences de réduction des émissions de GES, déjà considérables seront intenables en terme d’incidences sociales et économiques. Et nous en sommes encore à attendre les résultats de la convention citoyenne convoquée par Macron pour trouver des solutions déjà connues (voir NEGAWATT et autres). Bref, le pouvoir actuel tergiverse car il sait très bien que le système actuel est incompatible avec les exigences d’un changement radical permettant de sauver les meubles, car on en est déjà là. Comme il a tergiversé pour décider du confinement pour la pandémie en cours ! Prendre la décision de tout revoir, on comprend bien que c’est pas aisé pour l’élu du capitalisme français. Alors à nous de dire ce qui est éco-compatible. Dire ce qui doit croître aux dépens de ce qui doit décroître et disparaître : les mutuelles contre les assurances privées ; la gestion de l’eau par des régies publiques contre la gestion par les grands groupes privés etc. Dans les deux cas, l’absence de recherche de profits pour la distribution de dividendes permet de garantir des services de qualité au moindre coût. Il nous faut donc déconstruire l’imaginaire d’un capitalisme vertueux, oxymore parfait. Mais le temps presse.

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