Enbata, 60 ans d’existence (2/2)

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Jakes Abeberri, © Polina Jourdain-Kobycheva

Jakes Abeberri, © Polina Jourdain-Kobycheva

2020 sera la soixantième année de parution de ce journal. Deux de ses fondateurs continuent toujours d’y écrire. Au fil des publications mensuelles, nous questionnerons l’apport d’Enbata à la vie d’Iparralde, ce que sa vision et le projet qu’il véhicule ont pu changer dans différents domaines, tant sur le plan institutionnel qu’idéologique, culturel, économique, social ou écologique. Jakes Abeberry donne ici le coup d’envoi de ce bilan et de cette réflexion. Suite et fin de la Partie 1/2.

Euskara batua, ikastola et institutions

C’est dans les locaux d’Enbata, au 14 rue des Cordeliers à Bayonne, que s’organisèrent les premiers travaux sur l’unification de l’euskara, afin d’aboutir à la reconnaissance du batua par l’académie de la langue basque, Euskaltzaindia. C’est dans ces mêmes locaux qu’Argitxu Noblia sortit de son foyer familial la première ikastola qu’elle rendit ainsi publique, avant de rejoindre une salle municipale à Arcangues. C’est dans ce même local que sont créées les éditions Goiztiri, dont Elkar prit le relais, éditant la première vague discographique de la chanson moderne basque, dont celle de Michel Labéguerie et de Mikel Laboa, entre autres. C’est dans les colonnes de ce journal que s’élabora, en partie inspirée par Jean Pitrau et sous la plume de Jean-Louis Davant, une vision nouvelle du développement agricole de ce pays. C’est ici qu’émergea le projet puis la stratégie de création d’un département Pays Basque qui peu à peu, trouva des soutiens auprès de la société civile et des élus d’Iparralde. La revendication inscrite dans les 110 propositions du candidat Mitterrand à la présidentielle de 1981, grâce à notre lobby auprès de la fédération socialiste 64 et de Christian Laurisergue, fils d’une Basque, député du Lot-et-Garonne et rapporteur du PS sur les minorités. En retour, ce fut l’appel de 40 abertzale à voter pour Mitterrand en mai 1981. Quelques années plus tard, loin de s’éteindre, la flamme de la revendication territoriale embrasa ce pays. Elle se concrétisa à l’initiative du Biltzar, par un vote postal inespéré en 1996, centralisé à la mairie d’Ustaritz, rassemblant 64% des 93 maires votants sur 158, en faveur de la création d’un département Pays Basque.

Infatigables petites mains militantes

Le prosélytisme des premières années d’Enbata fut intense : les routes se couvrent d’une curieuse formule mathématique, qui fait jaser jusqu’à Paris, “4+3=1”. Le journal est vendu à la criée par les militants, “achetez Enbata, nationaliste basque et fédéraliste européen”, à la sortie des messes, des parties de pelote et des matches de rugby. Des centaines de petites mains militantes, ici et dans les sections de Bordeaux et de Paris, écrivent les adresses de 80.000 électeurs, photographiées à la sous-préfecture, sur des bandes d’expédition de notre journal électoral pour les législatives. L’organisation des premiers Aberri Eguna vite interdits, entraînent des condamnations pénales. La distribution, durant un mois, d’un numéro spécial d’Enbata sur le pont international d’Hendaye, dénonce l’arrestation à Pampelune de Christiane Etxaluz.

1965. Un numéro spécial d’Enbata est distribué sur le pont international d’Hendaye pour dénoncer l’arrestation à Pampelune de Christiane Etxaluz.

1965. Un numéro spécial d’Enbata est distribué sur le pont international d’Hendaye pour dénoncer l’arrestation à Pampelune de Christiane Etxaluz. (Photo: Jean Velez)

Bref, une jeune génération apporte son enthousiasme et pour ceux qui sont exilés, renverse le fatalisme économique par l’amorce de leur retour. Ce mouvement Itzul toucha surtout les étudiants dans leurs facultés, loin de ce pays totalement dépourvu d’enseignement supérieur, en s’investissant dans l’enseignement ou la création d’entreprises. Il participe à la renaissance d’un pays qui vient de subir la fermeture des Forges du Boucau, celle des usines de chaussures d’Hasparren et de Mauléon, le déclin du port de pêche de Saint-Jean-de-Luz, mais aussi, paradoxalement, fait adhérer la Soule à la Chambre de commerce de Bayonne, créant ainsi la première institution d’Iparralde.

Euskaldun fededun et laïcité

Au-delà de l’économie, la société basque était alors touchée de plein fouet par le recul de la religion catholique qui en avait été longtemps la substantifique moelle. D’un côté, une population abandonnant la pratique religieuse dans chaque foyer et dans les églises de nos villages, jusqu’alors pleines de fidèles à la pratique vivante. De l’autre, crise des vocations, sanctions ou démissions de séminaristes sur le thème de la langue basque, dont le récent Concile permettait l’usage dans une liturgie singulière admirablement ciselée par les moines de Belloc.

L’euskara devint un enjeu au coeur même de l’Eglise basque : pétition de prêtres pour un évêque euskaldun, création d’associations de fidèles pour la messe, le catéchisme, le prêche en basque, rencontres structurelles entre prêtres d’Hego et d’Iparralde. Bref, le traditionnel Euskaldun Fededun pour nous et le Jaungoikoa eta Legezaharra pour d’autres, sont sérieusement ébranlés.

Bien que vivifié par le précieux apport de nombreux prêtres, Enbata fait dès son troisième numéro, de la laïcité —que je n’ose dire “à la française”— un de ses piliers idéologique.

La découverte du Souletin athée, écrivain et homme politique du XIXe siècle, Augustin Chaho, permit à Enbata d’en faire son Sabino Arana Goiri avant l’heure. Si l’article qui installa la laïcité dans l’abertzalisme s’intitulait “Sortons des sacristies”, la première grève de la faim, en solidarité avec les réfugiés expulsés, ne nous empêcha pas de clamer “Entrons dans la cathédrale” de Bayonne, et d’en être évacués manu militari par la police. On le voit, tout combat y compris le nôtre, ne s’exonère pas d’ambiguïté.

Libre

Cette relation se limite aux premières années de ce journal qui, en septembre, fêtera ses soixante ans. Elle se fonde avec celle du mouvement Enbata qui transforma la nature de ce pays. Le journal en était l’organe officiel. Ses animateurs étaient les mêmes, au point que l’interdiction du gouvernement français pour “atteinte à l’unité de la République”, ne visant que le mouvement, interrompit aussi la parution du journal pendant une année. Dès lors Enbata, toujours fidèle à la Charte d’Itxassou, ne parlait plus que pour lui même, laissant les militants s’organiser dans des partis et collectifs différents et successifs : EHAS, Izan, Herri Talde, Iparretarrak, EMA, Euskal Batasuna, Abertzaleen Batasuna, EA et EH bai.

Libre, cet organe de presse, parmi d’autres aujourd’hui, entend toujours participer au combat pour la liberté du peuple basque rassemblé.