Enbata et écologie politique (1/3)

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Ellande Duny-Pétré
Ellande Duny-Pétré
Educateur. Engagé dans le mouvement abertzale depuis le Procès de Burgos. Responsable de la chronique Hegoalde dans Enbata.
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Senpere où par la construction du lac "les agriculteurs dégagent, les spéculateurs, les Parisiens, les Bordelais et les gendarmes arrivent (Enbata n°272)"

Senpere où par la construction du lac « les agriculteurs dégagent, les spéculateurs, les Parisiens, les Bordelais et les gendarmes arrivent (Enbata n°272) »

Notre mouvement soulève des questions écologiques dès la fin des années 60, avant même que l’écologie ne s’organise en groupes politiques. Ces combats seront revisités en 1975 par les premiers «écolos» d’Iparralde qui ne s’appellent pas encore «Verts». Beaucoup de militants abertzale, proches d’Enbata, mais aussi d’autres mouvements, feront le lien entre défense de l’environnement, modèle de développement et de société que cela suppose et construction nationale basque. Voici un survol non exhaustif de cet engagement durant les quatre premières décennies de notre journal.

Le terme écologie est quasi inexistant dans le vocabulaire politique des années soixante. Mais les problèmes écologiques existent bel et bien. Le numéro 139 d’Enbata du 20 novembre 1969, titre sur sa une: «Colère à Saint Pée». Cent trente agriculteurs de la commune se regroupent en syndicat, Senpereko gure lurrak, pour se rebeller contre la spoliation des terres communes qu’ils utilisent, soit 1445 hectares, près d’un tiers de la surface de Senpere. Par le biais d’une modification du cadastre, le maire Charles Cami (suppléant du député RPR Bernard Marie) a fait le coup. Son projet: sacrifier l’agriculture au profit du tourisme, vendre les terres qui deviendront une banlieue pavillonnaire dévoreuse d’espace, avec pour corollaire ce que l’on n’appelle pas encore une «artificialisation des sols» dévastatrice de la bio-diversité. Ses effets sont aujourd’hui largement dénoncés. A l’époque, seuls quelques «ploucs attardés» et autres «Enbata zikina» s’en émeuvent, ils s’organisent pour porter le fer.

Cette affaire commence en 1964 avec la vente de 80 hectares de terrains communaux à la société privée du Lac Alain Cami qui spolie ainsi 14 particuliers. En 1965, le tribunal condamne la société à rétrocéder les terres, mais entre temps, un lac a été construit à des fins touristiques (1). La décision judiciaire ne sera jamais appliquée. Plusieurs autres procès auront lieu par la suite, avec pour avocat Maurice Abeberry. En vain.

Pour Enbata de juin 1970 (n° 170), la lutte des Senpertars contre les spéculateurs et les plans parisiens est exemplaire. Cette ignoble spoliation accompagnée d’une «énorme violence économique et politique, s’exerçant sans frein, sont inacceptables», plaide notre journal. «Si les touristomanes spéculateurs remportaient une victoire à Saint-Pée, tous les espoirs leur seraient permis ailleurs: ils pourraient mettre à l’encan ce qui reste de la terre basque, et les ‘indigènes’ avec». En octobre 1972, le maire Charles Cami met en vente 200 ha de terres communes à un prix exorbitant qui écarte d’emblée les agriculteurs locaux. 60 millions de francs sont ainsi récupérés pour payer des années de procédure et… la construction d’une gendarmerie! Les agriculteurs dégagent, les spéculateurs, les Parisiens, les Bordelais et les gendarmes arrivent (Enbata n°272). Ils l’adorent tous, le Pays Basque est si beau, mais il le serait davantage encore sans ses indigènes. Si jamais ces derniers s’insurgent et se battent, ce pays devient vraiment insupportable.

Un de ceux qui à Saint-Pée s’impliqua avec ardeur dans ce combat n’est autre que Henri Duhau, habitant de la cité et éditorialiste en euskara du journal Enbata.

Jean-Louis Davant et Pierre Laborde

Nous ne ferons que pointer d’autres dossiers sur lesquels Enbata prend position en juin 1972. Ils ont tous pour points communs la destruction d’espaces naturels, de zones humides, la bétonisation de la côte maritime, la touristification —présentée alors comme la panacée pour résoudre les problèmes économiques du pays—, l’éviction des agriculteurs et des pêcheurs. Au tout début du XXe siècle, Pierre Loti poussait déjà un cri d’alarme à l’encontre du tourisme en Labourd, des aménageurs et autres spéculateurs qui s’entendaient  comme larrons en foire. Il prêcha dans le désert. Soixante dix ans plus tard, ports de plaisance à l’embouchure de l’Adour, à Saint-Jean-de-Luz et à Socoa (Untxin), aménagement de la Côte des Basques à Biarritz (2) et de la baie de Xingudi à Hendaia (3), sont dans les tuyaux. La MIACA (Mission interministérielle d’aménagement du territoire) pointe le bout du nez. Elle a son plan.

L’analyse présentée dans le numéro 262 d’Enbata du 8 juin 1972, sous la plume de Jean-Louis Davant et de «militants de Saint Jean et Ciboure» serait à citer longuement, tant elle est clairvoyante et prémonitoire. Elle exprime notre sensibilité écologique avant la lettre, déjà bien affirmée et en lien avec l’abertzalisme. Une analyse d’autant plus remarquable que Jean-Louis Davant est à cette époque victime d’un acharnement judiciaire inouï. Police et justice ont de toutes pièces monté un faux dossier l’accusant de violences physiques à l’encontre de l’inspecteur Simon, lors d’une manifestation en faveur des réfugiés. Il était alors un des rares dirigeants d’Enbata à ne pas avoir encore été condamné pour l’intimider et le faire taire.

Par la suite et jusqu’à notre interdiction gouvernementale de 1974, d’autres thèmes ayant une dimension écologique seront abordés, par exemple l’extension du camp militaire du Larzac (n° 285) et un important reportage de plus de trois pages par Koko Abeberry, présent avec une délégation d’abertzale, lors de la grande manifestation sur le plateau en août 1973.

L’appropriation foncière par les Parisiens et les touristes au détriment des agriculteurs basques, fait l’objet d’un dossier paru en février 1973 qui reprend les analyses de l’universitaire Pierre Laborde. Un grand document, tant cet état de lieux et sa vision prospective font écho à la situation que nous connaissons aujourd’hui.

Larzac

«Le béton-roi ou le fric-roi»

En janvier 1973, Enbata épingle la FDSEA qui oublie de défendre les petits agriculteurs et leur droit à s’installer sur des surfaces minimum par le biais de primes, au profit… des gros exploitants. En la matière, la politique officielle avantageait les agriculteurs béarnais et autres «agri-managers», elle pénalisait les Basques. Tiens, tiens! Pour la FDSEA, l’agro-industrie est la panacée, exit les petits et les sans-grades de l’agriculture. Le MRJC (Mouvement rural de Jeunesse chrétienne) dont les études ont reçu un écho favorable de la part d’Enbata à la fin des années 60, pose les jalons d’une (r)évolution que tous les abertzale connaissent.

Une série d’articles publiés à partir de novembre 1973 dénonce à Biarritz «le béton-roi ou le fric-roi», avec le projet de construction du Victoria surf et l’aménagement de la Côte des Basques. Ses «promoteurs et ses banquiers, après avoir sévi de quelle manière sur la Côte d’Azur, s’abattent maintenant sur la Côte basque» qui va devenir «un mur de l’Atlantique». Une affaire de fausses factures défraye la chronique et gêne le sénateur-maire Guy Petit. Enbata exige que les «crimes» d’hier sur le site de Biarritz ne se reproduisent pas; et qu’aujourd’hui «l’intervention de l’homme s’effectue dans les respect d’un patrimoine, de ce qui vient de nos pères et qui sera transmis à nos enfants». Suite Partie (2/3).

(1) Il s’agit bien entendu du fameux lac de St-Pée où a lieu chaque année Herri Urrats.

(2) Le projet de la Côte des Basques prévoyait la construction d’un port de plaisance de 1500 anneaux de mouillage face à la mer et la construction de 2500 appartements à flanc de falaise. On frémit aujourd’hui au devenir de ce projet avec 50 ans plus tard, le dérèglement climatique et le recul du trait de côte.

(3) Sur une baie de Txingudi de 88 ha de plage et de plan d’eau, il s’agit de construire un port de 13,5 ha pour 1100 bateaux de plaisance, 5000 places de parking, 5000 m² de surface commerciale, etc.