Enbata : plus de 50 ans de débats, d’expérimentations et de force de proposition

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Ellande Duny-Pétré
Ellande Duny-Pétré
Educateur. Engagé dans le mouvement abertzale depuis le Procès de Burgos. Responsable de la chronique Hegoalde dans Enbata.
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50 ans d’histoire politique du Pays Basque à travers les « unes » d’Enbata…

Le journal Enbata sort son premier numéro en octobre 1960, le mouvement politique du même nom commence à s’organiser. La Charte d’Itxassou présentée en 1963 à l’Aberri Eguna proclame le droit à la souveraineté du peuple basque rassemblé. En Iparralde, c’est un coup de tonnerre, tel celui déclenché par Sabino Arana Goiri en 1895, lorsqu’il affirma pour la première fois dans l’histoire: «Euskadi est la patrie des Basques». Dès le début, Enbata questionne, dérange, explique. Il pose le problème en termes de rupture —le changement de patrie— et pointe du doigt l’aliénation, la domination subies par un peuple basque dépourvu de toute institution propre. Sa vision est radicalement nouvelle: au lieu de penser le Pays Basque comme une région à la périphérie, loin des centres parisien ou madrilène, à mille lieues du pouvoir, Enbata pense Zazpiak bat, région européenne d’avenir, foyer de développement entre deux déserts : les Landes de Gascogne et Castilla-Leon.

Trois questions à Ellande Duny-Pétré, militant et chroniqueur d’Enbata, sur l’histoire et les projets d’avenir d’Enbata.

En quoi la naissance et le cheminement d’Enbata ont-ils changé le cours des évènements en Iparralde depuis 50 ans ?

Ellande Dunty-Pétré : Imaginez-vous Euskal Herria au début des années 60. L’abertzalisme vit des moments difficiles. Hegoalde subit sous la botte franquiste d’interminables «25 años de paz». Le PNV exilé peine à rebondir, la mort du premier Lehendakari José Antonio Agirre n’arrange rien. ETA fait ses premiers pas et explore des voies nouvelles. Tout à coup, immense surprise. La flamme de l’abertzalisme jaillit là où on l’attendait le moins, là où elle n’avait jamais vraiment pris racine, en Iparralde. Le journal Enbata sort son premier numéro en octobre 1960, le mouvement politique du même nom commence à s’organiser. La Charte d’Itxassou présentée en 1963 à l’Aberri Eguna proclame le droit à la souveraineté du peuple basque rassemblé. En Iparralde, c’est un coup de tonnerre, tel celui déclenché par Sabino Arana Goiri en 1895, lorsqu’il affirma pour la première fois dans l’histoire: «Euskadi est la patrie des Basques».

Car Enbata n’est pas né ex-nihilo. Sa naissance ne peut se comprendre que par l’influence des idées, des réalisations, des drames vécus par nos frères d’outre-Bidassoa. Les vagues successives de réfugiés carlistes, de la guerre de 1936, de la nouvelle résistance née dans les années 60, ont fait leur oeuvre. Les pionniers d’Enbata en sont nourris. Ils sont aussi les fils de la décolonisation indochinoise et africaine, et des derniers charters décollant pour l’Amérique, qui vident les vallées du Pays Basque Nord des forces vives de sa jeunesse. À l’heure de la construction européenne, ceux qui lancent le premier journal, le premier mouvement politique abertzale au Nord, voient la langue basque s’effilocher, leur culture devenir un folklore pour touristes et les industries traditionnelles de leur pays fermer leurs portes. La disparition des Forges du Boucau et de l’industrie de la chaussure à Hasparren jette un pays entier dans l’angoisse, face à un avenir qui lui échappe, parce que décidé ailleurs.
Dès le début, Enbata questionne, dérange, explique. Il pose le problème en termes de rupture —le changement de patrie— et pointe du doigt l’aliénation, la domination subies par un peuple basque dépourvu de toute institution propre. Sa vision est radicalement nouvelle: au lieu de penser le Pays Basque comme une région à la périphérie, loin des centres parisien ou madrilène, à mille lieues du pouvoir, Enbata pense Zazpiak bat, région européenne d’avenir, foyer de développement entre deux déserts : les Landes de Gascogne et Castilla-Leon.

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Les pionniers d’Enbata ne vont pas se mouler et faire carrière dans des institutions —Eglise, université, grandes entreprises— ou des courants politiques tout faits, tout cuits, dans le sillage des idées dominantes de leur époque. Ils analysent la situation des sept provinces, élaborent des réponses aux problèmes posés par la société basque de leur époque et son contexte. Nombre d’entre eux sont des «intellectuels organiques» au sens où l’entend Antonio Gramsci, ils expriment les intérêts du peuple dont ils sont issus.

Dans son journal, ses cahiers de formation, l’effort pédagogique d’Enbata est considérable, en particulier sur le plan économique, agricole, ses animateurs partent des réalités du terrain. Ils élaborent un projet politique national en agglomérant différents éléments : nationalisme basque version droit à l’autodétermination, construction de l’Europe, fédéralisme, autogestion, révolution agricole, etc. Enbata séduit, fascine et choque aussi. Il heurte le conservatisme, le pouvoir en place, les intérêts des puissants. La réaction d’une certaine bourgeoisie alliée au clergé, par exemple à Hasparren alors centre industriel, sera d’une extrême violence.

Le pouvoir français tente de le faire taire. Les dizaines de procès en tout genre, de saisies, de cambriolages suspects, pleuvent au 14 rue des Cordeliers. Même au pays de Voltaire et de Jean-Paul Sartre, Paris n’aime pas ces Basques irréductibles qui relèvent la tête. Le président Pompidou dissout Enbata le 30 janvier 1974 parce qu’il «porte atteinte à l’intégrité du territoire national». Vingt-trois ans plus tard, un commissaire de police fit condamner le journal à une somme énorme, l’équivalent de son budget annuel, pour l’avoir accusé de toucher de l’argent de la part de flics espagnols liés au GAL.

Dès l’origine, l’outil d’analyse, de réflexion et de débat Enbata est une référence pour les acteurs sociaux, culturels et la société civile en Iparralde. Qu’est-ce qui explique cela ?

1982-1_23Ellande Dunty-Pétré : Le mouvement, puis le journal Enbata sont le fait d’une «minorité active». El l’on sait que souvent une société avance par ses marges. Par-delà les vicissitudes du mouvement abertzale, l’hebdomadaire constitue en un demi-siècle d’existence, le fil rouge, le lien permanent, le creuset parfois, le miroir d’un mouvement en construction dans toutes ses composantes, y compris celles de la société civile et de la culture. Il s’efforce de faire une lecture politique de l’actualité, de donner sens à notre combat, de donner des arguments, d’être un outil au service de l’abertzalisme. Sa longévité et sa permanence dans un milieu pourtant si prompt à valoriser la différence, tiendraient-elles à son obsession à demeurer fidèle à ses valeurs d’origine gravées dans la Charte d’Itxassou ?

Porteur d’un projet politique radical, Enbata sait toutefois qu’il est inutile d’avoir raison tout seul, au risque de «labourer la mer». Pour embrayer, il s’efforce d’argumenter, d’expliquer, il propose une pédagogie, des étapes : département Pays Basque, autonomie, réunification, souveraineté, tout cela apparaît dans les textes fondateurs de l’Aberri eguna de 1963, la Charte d’Itxassou et la Motion politique. Plus tard, Enbata tirera les leçons de ses échecs électoraux : avec le collectif Izan qui émane de ses rangs, au début des années 80, il jettera les bases des revendications abertzale d’aujourd’hui, en privilégiant l’action sur le terrain, au sein de la société civile : économie avec des mouvements tels que Hemen et Herrikoa ou la création de coopératives, relance de la revendication institutionnelle en faveur d’un département, jumelages avec des cités d’Hegoalde, fédération des associations culturelles pour structurer et institutionnaliser nos démarches, souci de construire à la base un abertzalisme municipal, etc.

Enbata qui se veut un journal d’opinion, refuse d’être lié à un parti, même s’il ne cache pas ses préférences : Euskal Batasuna hier, Abertzaleen Batasuna aujourd’hui. Mais sa ligne politique n’est pas dictée par tel ou tel comité central. Il se veut ouvert aux différentes composantes de l’abertzalisme. Dans les années 90, l’universitaire américain James E. Jacob fit remarquer qu’Enbata parvenait à associer des plumes de toutes les générations de l’abertzalisme. A l’époque, l’éventail allait de Marc Légasse, figure d’avant la deuxième guerre mondiale, à un «jeune-Turc» appelé Txetx, issu du mouvement libertaire Patxa. Récemment, en signant un accord avec la fondation Manu Robles Arangiz, en associant le supplément Alda, Enbata fait encore une fois le pari de l’ouverture et va plus loin: abertzalisme, écologie, altermondialisme et mouvement Bizi font bon ménage dans un projet politique basque qui forcément n’est pas neutre. Esprit critique, débat, expérimentation et force de proposition, sont au cœur de notre démarche éditoriale.

Que cherche à atteindre Enbata avec sa nouvelle formule, mensuel sur papier plus hebdomadaire Web ?

Ellande Dunty-Pétré : Les temps changent, les supports où circule l’information mutent comme les habitudes de lecture. Le support papier n’a plus le monopole, le numérique via internet prend le dessus. Pour accéder à l’information, les nouvelles générations adoptent de nouvelles pratiques. En avoir peur ou rester figé sur le passé est inutile. Support web et support papier doivent s’articuler, se nourrir l’un et l’autre. La poursuivre de ses objectifs, la volonté de demeurer un outil au service de l’abertzalisme, supposent qu’Enbata s’adapte à la révolution technologique, selon une formule appelée sans doute à évoluer encore. Mais nous croulons sous une masse d’informations qui nous parviennent à un rythme effréné, dans un étourdissant maelström médiatique. Le trop d’information tue l’information. En ce sens-là, Enbata s’efforcera de faire le tri, de donner du sens, de décrypter, de débattre, d’aller voir derrière les façades et les discours officiels des dominants, habiles producteurs de récits clefs en main. Forts de notre passé et guidés par la boussole de notre indépendance et de la rigueur, tel est le pari que nous lançons pour les 50 ans du journal. Le souffle d’Enbata, vent annonciateur des temps nouveaux, aborde de plain-pied ces horizons. Ils sont prometteurs.