Le temps du politique

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Ellande Duny-Pétré
Ellande Duny-Pétré
Educateur. Engagé dans le mouvement abertzale depuis le Procès de Burgos. Responsable de la chronique Hegoalde dans Enbata.
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Le Roi d'Espagne Felipe VI, Pedro Sanchez et Quim Torra

Le Roi d’Espagne Felipe VI, Pedro Sanchez et Quim Torra

L’arrivée inopinée au pouvoir en Espagne du socialiste Pedro Sanchez ouvre des perspectives intéressantes pour les nationalistes catalans et basques qui détiennent les clefs de la majorité gouvernementale. Cette dépendance devrait limiter la surdité et l’arrogance espagnoles. Le nouveau ministère de l’Intérieur prépare un rapprochement des preso en fin de peine, âgés ou malades.

La condamnation le 24 mai de plusieurs dirigeants du parti au pouvoir dans l’affaire Gürtel portant sur le financement du PP déclenche un séisme. Le dirigeant du PSOE Pedro Sanchez sent qu’un coup politique est jouable. Pour renverser Mariano Rajoy, il présente aux Cortés une motion de censure, elle n’est susceptible d’aboutir que si Catalans et Basques acceptent d’élire un premier ministre socialiste. Le vote des députés indépendantistes catalans est acquis, tant ils exècrent le PP. En échange du vote du budget de l’État espagnol, le PNV vient d’obtenir de Mariano Rajoy un important pactole en faveur de la Communauté autonome basque. Si survient un changement de majorité, il craint de perdre les 540 millions d’euros âprement disputés. Pas question de lâcher la proie pour l’ombre. Mais Pedro Sanchez s’engage à respecter la signature de Rajoy. Les milieux économiques basques sont rassurés, le PNV bascule. Le 1er juin, Pedro Sanchez accède au pouvoir avec les voix de 180 députés: PSOE (84), Podemos (67), ERC (9), PDeCAT (8), PNV (5), Valenciens de Compromis (4), EH Bildu (2) et Nouvelles Canaries (1). Mariano Rajoy rassemble 169 voix : PP (134), Ciudadanos (32), UPN (2) et Asturiens (1).

Acquérir une stature d’homme d’Etat

Du fait du nombre réduit des députés socialistes, certains y compris au sein du PSOE, croient que Pedro Sanchez va constituer un gouvernement de transition et dissoudre les Cortés à la rentrée. Apparemment, il n’en sera rien. Les socialistes veulent gouverner durant les deux ans restants de la législature et entendent accroître leurs forces lors des élections locales, autonomiques et européennes en mai 2019. Elles constitueront un premier test. Pour ce faire, le chef de l’exécutif qui n’a jamais gouverné, constitue une équipe composée en majorité de femmes (64,7%) et prend plusieurs décisions confortant sa stature d’homme d’État: il privilégie l’axe européen Paris-Berlin, rencontre Emmanuel Macron le 23 juin, Angela Merkel le 26, et accueille les 630 demandeurs d’asile africains du bateau Aquarius que l’Italie refusait (1).

En politique intérieure, Pedro Sanchez envisage de prendre rapidement des mesures que sa majorité de gauche soutiendra: augmentation des bas salaires, projet de loi qui dépénalise et aménage les conditions de l’euthanasie, remise en cause de la loi “bâillon” qui limite gravement les libertés publiques, etc.

Changement de politique pénitentiaire

Sur le plan basque, le ministre socialiste de l’Intérieur annonce le 26 juin un changement de la politique pénitentiaire. Il ne faut pas s’attendre à un rapprochement généralisé et rapide des preso. Il s’agira de mesures au cas par cas et qui concerneront en priorité les prisonniers basques en fin de peine, âgés ou malades, au total une vingtaine. Pedro Sanchez rencontre le président basque Iñigo Urkullu le 25 juin. Ce dernier appelle à une relation “bilatérale” entre les deux gouvernements et évoque le transfert de la Sécurité sociale et de la compétence sur les prisons, les ports et aéroports, ainsi que les 37 autres compétences toujours du ressort de l’État espagnol, malgré le vote du statut d’autonomie qui fit l’objet d’un loi organique en… 1979.

Le parlement autonome basque débat depuis des semaines sur le contenu d’un nouveau statut d’autonomie. Le PNV et EH Bildu qui détiennent la majorité sont d’accord pour reconnaître “le droit de décider” y compris par voie référendaire. Le projet non finalisé pour le moment, rappelle par bien des aspects le plan Ibarretxe de souveraineté-association. De quoi donner des sueurs froides à Pedro Sanchez.

En Catalogne, une baisse de la tension avec la Generalitat se fait sentir. La férule du contrôle budgétaire sur le govern catalan est allégée par le nouveau gouvernement espagnol, dès la première réunion du conseil des ministres le 8 juin. Il sera toutefois maintenu sous la forme d’une “supervision”. Trois jours plus tard, les institutions pénitentiaires évoquent le projet d’un rapprochement des neuf dirigeants indépendantistes catalans incarcérés à Madrid. La procédure de leur rapatriement se met en place, mais avec une désespérante lenteur. Pedro Sanchez recherche à établir un “espace de dialogue” avec PDeCAT et dès le 8 juin le président catalan Quim Torra rencontre le leader des socialistes locaux Miquel Iceta. Hier marginalisé, le poids politique de ce dernier devient considérable. Le 9 juillet, Quim Torra rencontrera officiellement Pedro Sanchez, on devine que les négociations vont bon train dans la coulisse.

Pour faire voter une loi et à plus forte raison le budget 2019, le PSOE aura besoin des voix des députés abertzale. Tout ne sera pas rose pour autant, mais le pouvoir d’État structurellement dominant connaîtra désormais les joies de la dépendance qu’il nous inflige à grande échelle au quotidien.

Aujourd’hui, le gouvernement catalan veut ré-ouvrir des délégations à l’étranger (Londres, Rome, Berlin, Genève et USA), mais l’Espagne veille à ce qu’elles ne prennent pas des allures “d’ambassades”. Après plusieurs jours de débats difficiles, Quim Torra sera symboliquement présent le 22 juin à Tarragone aux côtés du roi d’Espagne, pour l’ouverture des Jeux méditerranéens. Le gouvernement catalan accepte de participer aux négociations portant sur le financement des autonomies dans l’État espagnol. Le dialogue est renoué, un vent de détente souffle entre Barcelone et Madrid. Mais le souffle de cette brise manque singulièrement de vigueur. Nul ne sait ce qui en sortira. Les indépendantistes ne sont pas prêts à renoncer au résultat du référendum du 1er octobre et la pression judiciaire espagnole demeure très forte sur les principaux dirigeants catalans toujours en exil et incarcérés.

Joies de la dépendance

Pedro Sanchez sait qu’il est élu davantage par un vote anti-Rajoy que par une soudaine conviction ou sur un projet socialistes. Son allié principal, Podemos, est le parti espagnol le plus ouvert qui soit sur la question nationale, le droit du souverainisme à s’exprimer, la reconnaissance du “droit de décider” ou une réforme des institutions dans un sens fédéraliste. La droite espagnole est neutralisée pour quelque temps. Le PP doit digérer son éviction du pouvoir et les tensions internes qui accompagnent habituellement ce type de situation. Les associations de victimes du terrorisme, très liées au PP, verront leur influence et les moyens mis à leur disposition fortement baisser. L’hypothèse d’une montée en puissance de Ciudadanos aux prochaines élections et l’arrivée au pouvoir de ce parti ultra-centraliste en alliance avec le PP sont provisoirement écartées. C’était le pire scénario possible pour les Catalans et les Basques. Pour faire voter une loi et à plus forte raison le budget 2019, le PSOE aura besoin des voix des députés abertzale. Espérons que l’arrogance, les blocages et la gestion exclusivement judiciaire du conflit politique qui a montré ses limites, feront bientôt partie du passé.

Tout ne sera pas rose pour autant, mais le pouvoir d’État structurellement dominant connaîtra désormais les joies de la dépendance qu’il nous inflige à grande échelle au quotidien. S’allier à un parti affaibli et qui a besoin de vous, tel est le cas de figure dont profite le PNV depuis plusieurs années pour gérer le gouvernement autonome. Retrouver ce même schéma au sommet de l’Etat central permet d’augurer des évolutions intéressantes. Aboutiront-elles à de substantielles modifications des institutions de l’État et de sa Constitution?

 

(1) Ce que l’on sait moins sur cette affaire est que l’Espagne a impérativement besoin de redresser sa situation démographique: le nombre de ses naissances en 2017 est le plus faible jamais enregistré depuis 1941, le total des décès ayant dépassé de 31.000 le nombre des naissances. L’accueil de populations étrangères est aujourd’hui vital pour l’avenir de son économie.