Nouvelles vagues de réfugiés à partir des années 60 (2/3)

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Ellande Duny-Pétré
Ellande Duny-Pétré
Educateur. Engagé dans le mouvement abertzale depuis le Procès de Burgos. Responsable de la chronique Hegoalde dans Enbata.
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Txillardegi, Madariaga, Irigarai, Benito del Valle, fondateurs d’ETA

Arrivent les années 60. Elles sont marquées par l’émergence d’une nouvelle génération. Elle crée ETA au Sud, et le Nord voit la naissance du premier mouvement abertzale avec Enbata. Ereinté par le passé, le PNV attend discrètement des jours meilleurs. Ces années voient ainsi l’irruption d’une nouvelle vague de réfugiés fuyant la répression franquiste, porteurs d’une revendication nationale renouvelée et radicale.

L’arrivée de ces hommes et de ces femmes en Iparralde ne sera ni brutale, courte et massive comme les deux précédentes: elle sera au contraire, progressive, longue et constante, puisqu’elle existe encore aujourd’hui. Ce phénomène qui est dans toutes les mémoires de nos contemporains se développe en plusieurs phases assez différentes quant à leur ampleur et quant aux réactions qu’elles suscitent de la part des Etats dominants.

Dès le 29 septembre 1962 le gouvernement de la République expulse quatre Basques «du territoire français» pour le «maintien de l’ordre public et des raisons impérieuses de sécurité nationale». Ils sont membres ou anciens membres d’ETA. Trois d’entre eux se nomment José Manuel Agirre Bilbao, Francisco Iturrioz Herrero et Iker Gallastegi. A l’initiative d’Enbata, la solidarité se met en place. Un Comité basque de défense de la personne humaine voit le jour le 16 octobre 1962, présidé par le sénateur centriste Jean Errecart, l’évêque de Dax Mgr Mathieu étant secrétaire, le maire de Sare Paul Dutournier en sera le trésorier. Le 5 mai 1964, la France expulse l’académicien basque Frederico Krutwig. Le 17 novembre de cette même année, viendra le tour de Julen Madariaga, Eneko Irigaray, Txillardegi et de Jose Mari Benito del Valle.

Neutralité et passivité ou poursuite de la lutte

On n’écrira pas ici l’histoire de la répression française à l’encontre des réfugiés basques depuis 50 ans, ou la description des rapports complexes entre les abertzale du Nord et les exilés du Sud. Une telle démarche est difficile du fait que les contextes ont beaucoup évolué au fil des décennies, en ce qui concerne le Pays Basque et ses forces politiques, la France et l’Espagne, les luttes de libération nationale dans le monde, les débats idéologiques. L’historien qui désirera nous faire comprendre ces faits et la logique des acteurs en présence, devra préciser tout cela en se gardant de les regarder avec les yeux d’aujourd’hui ou en étant parasité par des débats qui agitent l’opinion en 2013, tant le sujet demeure sensible. Nous nous contenterons ici de quelques rappels à la volée.

Anti expulsions ApalaLes réfugiés veulent tous rester dans les trois provinces du Nord, donc tout près de celles qu’ils ont quittées. La plupart désirent continuer la lutte qui est l’engagement de leur vie. A des degrés divers ou en catimini, ils ne respectent pas la neutralité ou la passivité qu’exige d’eux l’Etat qui les accueille et celui qui les a chassés. Il s’agit là d’une des grandes constantes dans l’histoire des réfugiés et qui détermine les batailles politiques qui vont suivre.

Le niveau de répression qui frappe les réfugiés basques quasiment jusqu’au début des années 80, fera sourire l’abertzale d’aujourd’hui. Les expulsions et autres assignations à résidence sont alors temporaires et très mollement appliquées, comme si «l’administration», tel était le terme utilisé à l’époque, faisait semblant… pour calmer l’émoi et les demandes insistantes du gouvernement espagnol. Les décisions judiciaires suspendent les décisions gouvernementales, tout recours est «suspensif» et les victimes des mesures administratives réapparaissent très vite en Euskadi-Nord. Mais dès le départ, nous sommes dans la logique du marchandage: «Je te refoule un OAS, tu m’éloignes un Basque», titre Enbata en juin 1964. Ce sera là aussi un phénomène récurrent jusqu’à nos jours, tant cette dimension du «tratu» est la base des relations internationales, aussi bien sur le plan politique qu’économique ou militaire. Dans ce jeu parfaitement cynique, les Basques seront toujours traités par Paris et Madrid comme une vulgaire monnaie d’échange, au grès des intérêts du moment. La pression des convictions et celle des opinions publiques ou les changements de majorité pèseront ponctuellement, mais la ligne générale ne variera pas.

La répression va peu à peu se durcir avec l’augmentation du nombre de nouveaux réfugiés. Il serait de l’ordre de 600 entre ­1968 et 1970 et pour leur venir en aide, l’association Anai artea naît en juillet 1969, à l’initiative de l’abbé Pierre Larzabal, de Telesforo de Monzon et de Jean Fagoaga. Les réfugiés issus de l’extrême gauche que pourchasse le franquisme sont également nombreux.

Le 8 octobre 1972, la France prend un arrêté qui interdit ETA sur son territoire. Le 20 octobre 1978, Paris livre directement le réfugié Bixente Aldalur à l’Espagne. Une grande première depuis que Pétain a livré en 1939 le président catalan Lluis Companys à l’Espagne. Le 30 janvier 1979, le président Valéry Giscard d’Estaing supprime l’octroi aux Basques du statut de réfugié, il revoie tous les dossiers de réfugiés accordés depuis 1936.

Le temps des «réfus» et du GAL

De 1975 à 1987, l’Espagne met en œuvre de nouveaux moyens autres que diplomatiques pour faire pression sur la France. Ce seront les escadrons de la mort, la «guerre sale», via divers faux nez, les Guerrilleros del Christo-rey, l’Alliance Apostolique Anticommuniste, le Batallón basco-español, le GAL. Pour vider le «sanctuaire» ou la «base arrière d’ETA», ils font appel aux nervis fascistes, aux Services spéciaux de la police ou de l’armée, aux petites frappes de la pègre marseillaise, aux soldats perdus des guerres coloniales. Tous seront grassement payés sur les fonds secrets gouvernementaux. Chacun veut «se faire» son réfugié basque.

Affiche Pays Basque condamne¦ü«C’était un temps déraisonnable, on avait mis les morts à table». Rue Pontrique à Bayonne, un soir du 16 octobre 1983, deux gardes civiles de la caserne d’Intxaurrondo, Enrique Dorado et Felipe Bayo attendent. Les ordres viennent du colonel Enrique Rodriguez Galindo. Ils enlèvent deux jeunes réfugiés de 21 ans, Joxi Zabala et Joxian Lasa, puis les conduisent dans les caves désaffectées du Palacio de la Cumbre à Donostia. «Nous n’avons pas accédé à leur demande d’un prêtre, ils ne le méritaient pas». Les corps des deux jeunes réfugiés seront retrouvés en 1995 près d’Alicante, les chairs brûlées dans 50 kg de chaux vive. Victimes de la raison d’Etat dans une Espagne «démosquelettique». Dorado changera de sexe et finira en hôpital psychiatrique, Bayo commettra des hod-up et finira en prison. Dévorés par leur propre culpabilité. «Le songe de la raison engendre des monstres», comme le grava Francisco Goya en 1798. L’Espagne noire des bûchers est là, celle qui en août 1936 jeta dans une fosse commune Frederico Garcia Lorca, celle de la Sainte Inquisition, toujours vivante deux siècles plus tard. Au parlement de Gasteiz, un député HB répandra un sac de chaux vive sur le siège du leader socialiste Ramón Jauregi.  «C’était un temps déraisonnable, on avait mis les morts à table».

La période 70-80 est bien particulière. La transition fragilise le pouvoir, les opinions publiques de gauche ou d’extrême gauche sont relativement favorables à la lutte armée qui semble légitime, voire efficace, les institutions espagnoles sont encore très marquées par la dictature, l’époque correspond à l’âge d’or d’Euskadi ta Askatasuna. L’exécution de l’Amiral Luis Carrero Blanco le 20 décembre 1973 apparaît à beaucoup comme un haut fait d’arme et deux ans plus tard, aucun chef d’Etat européen —hormis le prince Rainier de Monaco— n’assistera aux obsèques du Caudillo. L’efficacité militaire d’ETA augmente au fil des ans et parvient au maximum en 1980. Mais le plan ZEN (Zona Especial Norte) mis au point par le général espagnol Andrés Cassinello et les socialistes, révélé partiellement en 1983, balaiera tout sur son passage, lentement mais sûrement.

1984 est l’année de la grande offensive française contre les réfugiés. Le 20 décembre 1983, Felipe Gonzalez est spécialement venu à Paris plaider la cause de la Collaboration auprès de François Mitterrand. Le sherpa du président, Jacques Attali, l’affirme dans ses mémoires: «Ce jour-là est trouvé un accord sur l’expulsion des Basques». Le 10 janvier 1984, débute l’avalanche des arrestations assorties d’assignations à résidences et d’expulsions. Jusqu’en mars 1986, une trentaine de réfugiés connaîtront ce sort: expulsions vers Cuba, Equateur, Venezuela, Saint-Domingue, Togo, Cap-Vert, etc.

La grande rafle du 3 octobre

La répression atteindra son acmé avec la grande rafle du 3 octobre 1987. «A l’heure du laitier», 2000 policiers français procèdent à 120 interpellations qui aboutissent à 55 expulsions vers l’Espagne, 12 vers l’Algérie, 3 vers le Venezuela et 3 assignations à résidence. La fameuse sentence du ministre de l’Intérieur Charles Pasqua: «La démocratie s’arrête là où commence la raison d’Etat», vient justifier le tout. Près de dix ans plus tard, le réfugié Ventura Tomé Queiroga expulsé par la France vers l’Espagne le 27 septembre 1996 sera le 209e, bien entendu, sans liberté de choix quant à son pays de destination.

Espagne EuropeLe contexte a déjà beaucoup évolué en France. Les attentats «terroristes islamistes» à Paris, rue Marboeuf (22 avril 1982) et rue des Rosiers (9 août), changent l’approche de l’opinion publique française et de ses dirigeants: «Il n’est de douleur que de Paris», titrera Enbata qui compare leur impact médiatique à celui des escadrons de la mort en Pays Basque. La déclaration du ministre de l’Intérieur Gaston Defferre qui refuse d’extrader les Basques parce qu’il «a vécu dans la clandestinité» et «qu’il s’agit d’un combat politique» (Nouvel Observateur du 18 juillet 1981) ne sera vite qu’un lointain souvenir. Il se fait aussitôt taper sur les doigts par les camarades socialistes de la «jeune démocratie espagnole».

La PAF d’Hendaye et son commissaire de sinistre mémoire, sont à la manœuvre, la chasse aux «réfus» bat son plein. Mieux, à chaque passage du cercueil d’un réfugié à la frontière, ils touchent de copieuses vacations funéraires exonérées d’impôts… La procédure «d’expulsion en urgence absolue» (loi du 9 septembre 1986) fait des ravages. Les moyens policiers mis en œuvre par la France sont énormes: en 1985, 1400, en 1992, 2000 policiers français sont chargés de la «lutte contre le terrorisme». On ne connait pas le nombre de policiers espagnols mis à disposition, mais selon les autorités de ce pays, les moyens financiers fournis par Madrid sont «illimités». En novembre 2001, on atteint le chiffre de 22.400 policiers et militaires en poste en Euskal Herria, le taux le plus élevé d’Europe par rapport au nombre d’habitants. L’Espagne a en outre reçu les conseils avisés des services spéciaux de nombreux Etats confrontés aux guérillas urbaines et autres luttes armés: Allemagne, Israël, Grande-Bretagne, Italie, USA. etc.

 Radicalisation et rapports de force

Pour réprimer, la Cour de sûreté de l’Etat est supprimée par la gauche? Qu’à cela ne tienne, elle sera vite remplacée par la Cour d’assises spéciale et par une pléiade de «juges anti-terroristes» promis à une carrière fulgurante. Ils oeuvrent à la 14e section du parquet de Paris. Mieux, magistrats comme policiers français de haut rang recevront les honneurs espagnols: la Cruz de la Orden de San Raimundo de Peñafort, créée par Franco en 1944, brillera sur leurs poitrines.

En 30 ans, et c’est là encore un trait majeur de cette affaire, à l’initiative de l’Espagne, l’offensive diplomatique, l’arsenal juridique, judiciaire, policier, ne cessent chaque année de se développer. Ils prendront une dimension colossale, tous azimuts. Le droit européen va changer du tout au tout, le MAE (Mandat d’arrêt européen) en sera le couronnement. La chasse au réfugié aura pour théâtre la plupart des pays européens et l’Amérique du Sud. Très vite, tous les réfugiés entreront dans la clandestinité, nombre d’entre eux s’éloigneront du Pays Basque en cherchant refuge en Bretagne où là encore, l’accueil solidaire ne sera pas un vain mot. Les magistrats parisiens et leur justice d’exception alourdissent de plus en plus les condamnations. Les caches, les arsenaux d’ETA en Iparralde tombent un à un et l’opinion publique découvre la réalité du sanctuaire. Dès lors, le mouvement de libération nationale basque ne cessera de s’affaiblir sur le plan politique, comme sur le plan militaire. La radicalisation d’ETA qui veut «socialiser la souffrance» et commence à assassiner les premiers élus avec le meurtre du PP Gregorio Ordoñez le 23 janvier 1995, n’arrange rien en faveur de la défense des réfugiés. Il est loin le temps où l’on présentait les expulsés comme «catholiques pratiquants»…(3). La bataille de l’opinion publique est elle aussi perdue.

Les attentats islamistes du 11 septembre 2001 à New York déboucheront sur la rencontre entre José Maria Aznar, George Bush et Tony Blair, aux Açores le 16 mars 2003. Ils décupleront les moyens politiques diplomatiques et technologiques mis à la disposition de l’Espagne dans sa lutte contre ETA. Cela creusera encore l’écart dans les moyens disponibles dans la lutte entre les Basques et les deux Etats. Cette mauvaise appréciation du rapport de force aboutit à la situation que nous connaissons en 2013.

La cécité s’est s’installée, la méthode coué règne, les changements en cours dans le monde et en Pays Basque ne semblent pas pris en compte. Le piège referme ses crocs et le réveil est rude. Le grand virage si difficile à prendre et le prix à payer seront bien lourds. «Plus à me frapper on s’amuse, tant plus de marteaux on y use» répondit un Huguenot au roi de France, après le massacre de Wassy en 1580. Mais aujourd’hui en Pays Basque, les marteaux sont les maîtres. Et l’abertzalisme continue de se nourrir de la répression qui s’abat sur lui.

 

(3) Enbata n°19 d’octobre 1962. Enbata si longtemps accusé par certains de collusion avec ETA, condamnera cet attentat contre l’adjoint au maire de Donostia Gregorio Ordoñez, dans son éditorial du 23 janvier 1995.