Processus de paix à l’épreuve du feu

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David Lannes
David Lannes
Chercheur et enseignant.
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ErdoganBarzani

Erdogan (à gauche) s’est employé à regagner les bonnes grâces des Kurdes en invitant notamment le président du Kurdistan irakien Massoud Barzani (à droite) à Diyarbakir, la principale ville kurde en Turquie.

En annonçant “une ère nouvelle”, le leader historique du PKK Abdullah Ocalan avait officialisé en mars 2013 le début d’un processus de paix historique entre les Kurdes de Turquie et le pouvoir central d’Ankara.

Pour donner corps à cette annonce, il avait ordonné un retrait des forces armées du PKK hors des frontières turques. Le premier ministre Tayyip Erdogan avait pris l’initiative de ce rapprochement après avoir fait un constat simple : les Kurdes, tout comme lui, souhaitent une révision de la constitution turque écrite sous la dictature des militaires en 1982. Les Kurdes souffrent en effet de son caractère ouvertement discriminatoire, et Erdogan souhaiterait quant à lui voir les prérogatives du président de la République renforcées puisqu’il entend accéder à ce poste en 2014.

Les desseins d’Erdogan ont cependant été compromis par la vague de contestations sans précédent qu’il a durement réprimée en juin, et par l’enlisement de la Turquie dans le conflit syrien. Pas étonnant que son mariage de raison avec le PKK tangue sérieusement…

Mesures en faveur des Kurdes

La défiance considérable et légitime des Kurdes à l’égard des promesses turques constituait déjà un obstacle difficile à surmonter.

Dénonçant l’absence de contrepartie de la part du gouvernement turc, le PKK a annoncé le 9 septembre qu’il suspendait le retrait de ses troupes. Le gouvernement aurait en effet dû, selon les rebelles, libérer une partie des milliers de Kurdes emprisonnés en vertu de lois anti-terroristes extrêmement répressives, amender une loi électorale qui favorise les formations nationales, et lever les restrictions sur l’enseignement du kurde dans les écoles publiques.

Autant de mesures qui ne nécessitent aucune réforme constitutionnelle et qu’Erdogan est donc d’ores et déjà parfaitement en mesure de prendre. Ne pouvant se permettre un échec du processus, Erdogan s’est employé à regagner les bonnes grâces des Kurdes en invitant notamment le président du Kurdistan irakien Massoud Barzani à Diyarbakir, la principale ville kurde en Turquie.

Pour pouvoir compter sur son soutien, Erdogan lui a promis un partenariat énergétique permettant l’exportation directe (sans passer par Bagdad) du pétrole du Kurdistan irakien via le port turc de Ceyhan. Lors de cette rencontre, le Premier ministre turc a prononcé pour la première fois le mot “Kurdistan” et a promis que l’on “verrait bientôt le jour où [les militants du PKK] descendraient des montagnes et où les prisons seraient vidées”.

Quelques semaines plus tard, Erdogan soumettait au parlement une série de mesures autorisant l’enseignement en Kurde dans les écoles privées, l’emploi du Kurde lors des campagnes électorales, et mettant fin à l’interdiction d’utiliser les lettres Q, W et X qui sont utilisées en Kurde mais pas en Turc !

Pour le parti pro-kurde BDP, “ces réformes ne répondent à aucune des attentes” des Kurdes et sont uniquement destinées à gagner du temps à l’approche des élections municipales de 2014. Même la présence de Barzani aux côtés d’Erdogan est jugée électoraliste car une vieille rivalité oppose le PKK au KDP, la formation politique de Barzani. Peu étonnant donc que de violentes manifestations aient éclaté début décembre, mettant à mal la trêve en vigueur.

A sa décharge, Erdogan est obligé de composer avec de nombreuses contraintes. Tout d’abord, il ne peut pas s’aliéner le soutien des nationalistes turcs s’il veut être élu président. Or ces derniers sont rétifs à toute concession faites aux Kurdes. A titre d’exemple, ils ont demandé le retrait du mot “Kurdistan” des transcriptions des débats parlementaires lorsqu’il est fait allusion à la zone autonome kurde du nord de l’Irak.

Territoire autonome kurde en Syrie

La situation internationale n’est pas meilleure. L’Irak s’oppose fermement à l’accord pétrolier qu’Erdogan avait proposé à Barzani, et l’Iran souhaite déstabiliser Erdogan à cause de son engagement au côté des rebelles syriens. L’émergence récente d’Huda Par, un nouveau parti kurde islamiste lié à une formation armée proche de l’Iran, est donc très certainement téléguidée par Téhéran.

Et en Syrie, la situation est encore plus critique puisque la Turquie et le PKK s’affrontent militairement, quoiqu’indirectement. La Turquie soutient en effet fortement les islamistes opposés au régime d’Assad, mais ces derniers se sont également engagés dans de violents combats contre les Kurdes du PYD (proche du PKK) qui se sont emparés des zones kurdes du Nord-Est de la Syrie. Ankara comptait sur la neutralité du PYD, mais c’est désormais complètement illusoire comme l’atteste un récent communiqué du Conseil National Syrien déclarant que “le PYD est un groupe hostile à la révolution syrienne”.

C’est d’autant plus problématique pour la Turquie que le Kurdistan de Syrie est en train de se constituer en véritable territoire autonome. Le PYD annonçait ainsi le 12 novembre la création d’un parlement et d’assemblées locales, suscitant une réaction alarmée du Président turc: “la Turquie ne peut permettre un fait accompli, il n’est pas question d’accepter une telle chose en Syrie”. Prise de panique, la Turquie a pris quelques mesures stupides et potentiellement lourdes de conséquences pour le processus de paix, comme par exemple la construction d’un mur à la frontière syrienne en pleine zone kurde (alors que la frontière est ailleurs complètement ouverte au passage des militants djihadistes). Erdogan devra retrouver rapidement ses esprits s’il veut conserver ses chances de conclure un conflit de 30 ans… et de rester au pouvoir, ce qui est autrement plus motivant.